Cit. Tai
On était arrivé dans un petit bourg, au delà de Langon. Chacun mourait de faim et de fatigue. On trouva bien de quoi souper : avec des poulets et des œufs, on peut toujours improviser quelque chose; mais pour le coucher, ce fut une autre affaire. Il n'y avait en tout que trois chambres. Comment s'en arranger? L'oncle Galabert et son neveu Théodore, qui avaient cru s'apercevoir d'un échange d'œillades plus électriques et plus répétées qu'ils ne l'eussent voulu entre la brebis dont ils s'étaient adjugé la garde et les jeunes loups qui auraient bien voulu se l'adjuger à eux-mêmes, l'oncle et le neveu qui faisaient même assez piteuse mine dans ce feu croisé de regards amoureux auxquels ils ne participaient en aucune façon, trouvèrent un arrangement extrêmement ingénieux. « A la guerre comme à la guerre, dit Galabert : ma nièce prendra la chambre du fond. Quant à moi, qui lui sers de père et qui ai le devoir de veiller sur elle, je ne puis m'en éloigner : j'occuperai donc la seconde pièce, donnant sur celle du fond, La troisième chambre, il est naturel que mon neveu la prenne : la famille ne peut pas se séparer. »
— Et nous? dirent M. de Colbert et M. de Lamothe.
L'oncle leur fit entendre qu'ils étaient jeunes et qu'à leur âge on est bien partout. Eh ! mon Dieu, ils n'auraient qu'à faire comme le cocher et les domestiques : c'était bien le diable s'ils ne trouveraient pas dans le village une grange et de la paille fraîche, et ce serait encore eux les mieux couchés.
Thérésia se récria avec indignation. Mettre ces messieurs sur la paille! Oh! non, cela ne se pouvait pas faire... comme les domestiques! En vérité, son oncle n'y songeait pas !
Il n'y songeait que trop au contraire et chacun des jeunes gens vit que ses sentiments avaient été pénétrés par la jalousie de l'oncle et la vigilance hostile du frère de celle qui les avait si bien ensorcelés. Ils se promirent donc d'être sur leurs gardes et lancèrent en même temps un regard tendrement reconnaissant sur Thérésia qui avait la bonté de prendre leur parti et ne permettait pas qu'ils couchassent ailleurs que sous son toit.
L'oncle Galabert fut oblige de céder, mais non sans grogner un peu. On discuta et l'on finit par s'arrêter à l'arrangement suivant. Thérésia gardait naturellement la chambre donnant sur le jardin qui lui avait été d'abord assignée; on mettait des matelas par terre dans la seconde chambre et les quatre hommes y camperaient de leur mieux. Le cocher et les domestiques s'entasseraient de la même façon dans la troisième pièce.
Ainsi fut fait.
Mais il faut ici laisser la parole au général de Lamothe, qui a raconté ce voyage à Bagnères.
« Je remarquai, dit-il, une sorte d'alliance entre Edouard de Colbert, Gabarrus et Galabert. Ge soir-là on me plaça de manière que j'étais entouré des trois autres : ceci avait une raison.
« Depuis que le voyage était commencé, nous avions trouvé le moyen de nous réunir. M""" de Fontenay et moi, c'est-à-dire que j'en avais enfin obtenu la permission de lui dire que je l'aimais et elle m'écoutait sans colère. Ge même soir nous devions nous entendre mutuellement, car je voyais, je sentais qu'elle m'aimait et cependant je me désespérais, car elle ne faisait encore que m'écouter. Aussi, lorsque je me vis ainsi entouré, il me prit un vertige causé par la colère
LA CITOYENNE TALLIEN bl
qui me fit perdre toute pensée de retenue, et je résolus de parler à Thérésia ou de tuer tout ce qui y mettrait obstacle. J'avais de fort bons pistolets, ils étaient chargés et toujours auprès de mon lit, mais le bruit aurait pu l'effrayer. Je pris avec moi, dans mon lit, un grand couteau à découper que je trouvai sur la table où nous avions soupe et que j'emportai avec moi sans que l'on s'en aperçut. Nous nous couchâmes» Avant de faire une tentative pour me lever et passer au milieu de tous ces corps qui semblaient s'entendre pour me barrer le passage, je voulus bien m'assurer que tous étaient endormis.
c< La volonté ferme est toujours puissante. Je ne crois pas qu'il y ait une chose, quelque forte qu'elle soit, qui résiste à la volonté qui veut. Au bout d'une heure mes gardiens étaient endormis. Alors je me levai. Mais lorsque je voulus me chausser, je ne trouvai ni souliers ni bottes. Cabarrus avait tout fait emporter sur le conseil d'Edouard de Golbert.
« Je ressentis une telle colère que si, dans ce moment, l'un d'eux s'était éveillé, je lui aurais donné un coup de couteau on lui aurais cassé la tète, mais ils ne bougèrent pas. Cette mesure m'expliqua leur sécurité et pourquoi ils s'étaient endormis si paisiblement. Je ne voulus pas leur donner cause gagnée et, toujours attendant que leur sommeil fût plus profond, je ne me levai que lorsqu'il fut tout à fait certain qu'ils ne s'éveilleraient pas. Je passai au milieu d'eux avec des précautions dont le détail vous amuserait et j'allai trouver celle qui m'attendait. Nous parlâmes de cet esclavage où elle était retenue et je lui fis voir que c'était une souffrance qu'elle s'imposait volontairement. Elle m'écoutait et m'aurait cru dans les conseils que je lui donnais, quand même Edouard de Golbert
Il aurait pas agi comme il le fit. A mon retour dans notre chambre, il me parla sur un ton qui me déplut. Nous nous battîmes à l'heure même et j'eus le bonheur de recevoir un coup d'épée. »
C'était en effet un bonheur pour cet amoureux, car la conséquence de sa blessure fut d'être soigné par la belle Thérésia. Ce duel avança donc plus que ne l'eussent fait des semaines de la cour la plus assidue les affaires de M. de Lamothe. En tout cas, il brusqua la situation, trancha toutes les intrigues qui enserraient Thérésia comme une mouche dans les fils d'une araignée et amena une solution.
Un duel pour elle! quel bonheur pour une coquette! Il y a bien ordinairement un petit embarras : lequel faut-il aimer, le blessé ou le vainqueur? Le vainqueur est certainement un homme supérieur au vaincu, et par la force, et par l'adresse, et par le sang-froid, et par la fougue, et sans doute aussi par l'amour qui a décuplé toutes ces qualités au moment décisif; mais le pauvre blessé ne mérite-t-il pas aussi un regard? regard moins flatteur assurément, puisqu'il y entre plus de pitié que d'admirations Mais comme, au demeurant, c'est pour elle que son sang a coulé, qu'il souffre, on aurait mauvaise grâce à ne pas lui en témoigner quelque reconnaissance.
Et c'est avec ces sentiments passablement enchevêtrés, et qu'elle ne se mit pas en peine de débrouiller, que la compatissante Thérésia, guidée avant tout par son bon cœur, s'installa en infirmière au chevet du blessé, suivant peut-être par la pensée son adversaire victorieux.
Mais tout cela, comme on le pense bien, ne s'était point passé sans faire quelque tapage. Il y eut de vives explications entre l'oncle et la nièce, le frère et
la sœur; mais il n'y eut pas d'autre duel. Thérésia, qui croyait le blessé en plus mauvaise posture qu'il ne l'était réellement, se montrait désespérée et, dans le fond de son cœur, était aux anges de ce que deux beaux jeunes gens se fussent coupé la gorge pour elle, aux anges aussi de soigner un blessé. Pensez donc, à vingt ans, romanesque et un peu espagnole comme elle rétait!.,. Aussi, exaltée par.cet événement, le prit-elle de haut avec son oncle et son frère qui venaient lui faire des représentations. En quelques mots elle sabra l'affaire. Elle déclara qu'elle n'avait que faire de leurs conseils et qu'elle ne voulait pas être gardée ; elle ajouta que, à partir de ce moment, elle prétendait secouer le joug de leur tutelle, agir à sa guise et être sa maîtresse. Que diable! quand elle a cinq ans de service dans le mariage, que de plus elle est divorcée, une femme sait se conduire, ou bien elle ne le saura jamais...
Ainsi congédiés, l'oncle et le frère tinrent conseil avec M. .de Golbert pendant qu'on leur préparait à déjeuner. Le résultat de la délibération fut que le voyage ne pouvait se continuer, que M. Galabert, qui avait des affaires à Bayonne, irait à Bayonne; que M. de Golbert retournerait à Bordeaux et que M. de Gabarrus l'y accompagnerait. Gette entêtée de Thérésia demeurerait au village et soignerait M. de Lamothe. Ainsi fut fait. On se sépara avec beaucoup moins d'entrain qu'on ne s'était réuni et mis en route; puis, chacun tira de son côté.
« Thérésia et moi, a raconté le général de Lamothe, heureux comme on l'est quand on s'aime et qu'on est libre, nous passâmes le temps de ma convalescence dans le plus beau pays, ressentant au cœur une joie qui n'a plus de pareille dans le reste de la vie. »
M. Edouard de Golbert, dépité de cette aventure, se lassa de la vie de bureau qu'il menait comme adjoint au commissaire des guerres. Les frontières étaient menacées : il alla à Paris, s'engagea et partit comme simple soldat dans le 8° bataillon des volontaires de la Seine, dit bataillon de Guillaume Tell^ recruté dans la section de Brutus. Il fît une brillante et glorieuse carrière. Il devint général de division et a écrit ses Souvenirs simplement destinés à sa famille. Ces Souvenirs ^ ne mentionnent pas l'épisode du voyage à Bagnères, d'abord parce que le général ne parle que peu de ce qui n'a pas trait aux choses de la guerre, ensuite parce qu'il ne commence ses Souvenirs qu'au mois d'août 1*793 ''^, c'est-à-dire après son départ de Bordeaux.
Il faut donc s'en tenir au récit de M. de Lamothe, qui devint lui aussi général. Il y faut ajouter cependant que le jeune frère de Thérésia, qui s'était lié avec M. Edouard de Colbert, partit avec lui pour l'armée, « Depuis longtemps il était visible que le malheureux jeune homme voulait se faire tuer. » H fut en effet mortellement blessé dans une affaire et
1. Nous sommes heureux de remercier ici le général marquis de Colbert, petit-fils du général Auguste de Colbert, tué à l'ennemi, petit-neveu du général Edouard de Colbert, de nous avoir communiqué le plus gracieusement du monde les Souvenirs et papiers inédits de son grand-oncle.
2. « Je ne dirai rien, a-t-il écrit, de ce qui- a rapport ou à ma vie privée ou à ma première jeunesse : jeune homme, j'ai beaucoup aimé le beau sexe, qui m'a payé de retour. Je dois toutefois reconnaître que la sage éducation que j'avais reçue et les bons exemples que j'eus de bonne heure sous les yeux ont été toujours pour moi d'un grand secours dans la mauvaise fortune.
« Cet abrégé de ma modeste histoire ne rendra donc compte que de ma vie publique, militaire et politique, et ne datera que du mois d'août 1703. »
« chargea M. Edouard de Colbert de ses dernières volontés pour celle qu'il était presque heureux de ne plus revoir^ ».
Ces différents événements, qui doivent marquer, ce semble, dans la vie d'une femme, ne paraissent pas avoir laissé grande trace dans celle de Thérésia. Il est vrai que la Révolution, en ces temps, faisait l'histoire au pas de charge : les choses les plus extraordinaires se succédaient avec une rapidité sans précédents; chaque jour voyait une chose nouvelle et l'événement f de la journée faisait oublier celui de la veille.
Lorsque M. et M"^^ de Fontenay étaient arrivés à Bordeaux, au mois de mars 1793, la ville était loin de jouir du calme et de la prospérité.
Depuis plus d'un an, les clubs gouvernaient tout : c'est dire que l'anarchie y était complète. Les sociétés populaires, loin d'être une soupape aux fermentations des esprits, ne faisaient que les activer. Pour assurer l'ordre en ville, il y avait la garde nationale. Formée tout d'abord d'excellents éléments, elle avait vu peu à peu les bons citoyens la déserter, — ce qui était une faute de leur part puisqu'ils laissèrent la place aux hommes de désordre qui avaient tout à gagner dans l'anarchie.
Les affaires étaient dans la stagnation la plus complète, le travail manquait, la disette régnait...
La Conv^.ntion avait déjà envoyé dans la Gironde deux de ses membres, Paganel et Garrau, pour assurer l'exécution du décret sur le recrutement de l'armée, et, dans de telles circonstances, ces représentants
1. Duchesse d'Abkantès, Mémoires, t. II, p. 50 (Éd. Garnicr).
avaient toutes les peines du monde à remplir leur mission.
Le désarroi n'existait pas que dans l'administration ; il existait aussi dans les esprits. Il est curieux de remarquer que les femmes se montrèrent, à Bordeaux, plus déséquilibrées que les hommes. « Nous devons indiquer comme un signe des temps et de la perturbation morale qui régnait dans les esprits, — a écrit le très distingué auteur de V Histoire de la Terreur à Bordeaux, M. Aurélien de Vivie — l'immixtion des femmes dans les affaires publiques. La manie de la politique les avait chassées du gynécée et faisait des ravages surtout dans la classe moyenne. Paris en offrait des exemples, Bordeaux les suivit : on voyait les femmes abandonner leurs ménages, les soins à donner à leurs enfants et aux affaires domestiques, pour se réunir sur les places publiques, où les plus audacieuses haranguaient la foule ébahie et parlaient sur toutes les questions à l'ordre du jour avec une volubilité qui émerveillait les auditeurs. C'était un spectacle à la fois risible et déplorable. »
On voit que le féminisme ne date pas d'aujourd'hui.
Les femmes qui avaient la langue la plus alerte ne se contentèrent pas des succès du forum : il leur fallut ceux de la tribune. Mais comment y arriver? Les laisserait-on parler dans les clubs que fréquentaient leurs tyrans de maris? C'était assez douteux : on avait supprimé la tyrannie, mais, en fait de tyrans, on n'avait encore osé supprimer que celui des Tuileries : quand donc supprimerait-on les Capet de ménage? Pour y arriver, il fallait que les femmes s'en mêlassent, car avec ces hommes!... Elles demandèrent donc l'autorisation de fonder un club à elles. Car c'est un fait, les femmes n'étaient pas libres : il
leur fallait, pour chaque chose, demander des permissions, même pour satisfaire le besoin qui leur est le plus naturel, pour parler!
L'autorisation fut accordée et les Amies de la Constitution, — tel fut le nom qu'elles prirent — se réunirent dans l'église des Augustins. Elles nommèrent une présidente, ^1""° F. Gentil, des vice-présidentes, une trésorière, des secrétaires... En peu de temps, le nombre des Amies de la Constitution dépassa deux mille. La peur d'être signalées comme mauvaises patriotes, plus peut-être que le besoin de parler et de faire parler d'elles, poussait les Bordelaises à se faire inscrire au club.
Le premier soin de ces citoyennes avait été de voter une adresse-programme à l'évèque constitutionnel élu, vénérable octogénaire, remplides meilleures intentions, dont l'occupation était de rechercher les moyens d'allier la discipline ecclésiastique avec les libertés révolutionnaires et le soin de sa popularité. On avait aussi délégué des citoyennes pour porter solennellement la même adresse à la municipalité. Le maire les avait reçues, écoutées, haranguées, félicitées de leur civisme, couvertes de fleurs et d'une rosée de larmes attendries.
A partir de ce moment, c'étaient chaque jour des réunions, des discours, des adresses, des petites fêtes à harangues où les plus emballées se taillaient peu à peu une réputation d'orateur et une influence de tribune.
On avait d'abord mêlé V Être suprême^ et la religion à ces petites drôleries; on ne tarda pas à s'apercevoir
1. Ce sont les femmes de Bordeaux qui oni trouvé ce mot d'Etre suprême. Robespierre joua à son tour du mot et de la chose, mais ce jeu ne lui réussit pas.
qu'ils n'avaient, l'un et l'autre, rien à voir avec les questions de politique et de morale dont on délibérait au club, et on les rejeta totalement. Aussi bien y avait-il des intérêts plus importants qui réclamaient leur temps et leur application.
Le Club 7iational de Bordeaux avait donné l'idée au citoyen Galard, président du club les Surveillants de la Constitution, d'organiser militairement, en compagnies et en bataillons, les Amies de la Constitution.
L'idée fut trouvée superbe et adoptée par acclamation dans le club enjuponné. On ne sait quel uniforme fut adopté, mais des armes furent distribuées, et l'on vit cbaque jour des femmes, armxées de piques, de lances et de fusils, s'exercer sur les places et promenades à l'école du soldat et, ce qui leur convenait à coup sûr davantage, à l'école du peloton. Elles s'appliquaient aussi à garder le silence dans les rangs et à ne jamais répliquer à une observation.
Tout cela était au mieux, et les Archives de la Gironde possèdent une lettre écrite en style de corps de garde et dont les termes ne peuvent être reproduits ici, par laquelle une citoyenne Lée remercie le citoyen Galard de son heureuse et patriotique idée.
D'autres citoyennes, pour qui les exercices militaires avaient peu d'attraits, cherchaient à se faire remarquer par d'autres moyens. Une citoyenne Dorbe cadette, à la suite d'un banquet donné chez le restaurateur Battut, vers les premiers jours de janvier (ITOS), chanta des couplets patriotiques de sa composition sur l'air de \ Hymne des Marseillais, — c'était alors le nom de la Marseillaise — et improvisa, dans un accès d'enthousiasme, un salut en trois points au drapeau tricolore, ce qui lui valut une popularité immédiate, la place d'archiviste de la société des Amies de la République
française et, pour sa sœur aînée, le fauteuil de présidente de la même société.
Les femmes qui faisaient l'exercice devinrent jalouses de la popularité de celle qui faisait des chansons. Aussi bien le public était-il déjà blasé sur la nouveauté de ce spectacle. Il fallait à tout prix ramener à elles son attention. Car, à quoi bon aller à l'exercice, faire par le flanc droit et par le flanc gauche, si les hommes ne vous regardent pas ? à quoi bon avoir des armes entre les mains, si c'est pour ne pas s'en servir? Autant manier le balai, alors!
L'occasion de s'en servir ne devait pas tarder à se présenter à des femmes qui la cherchaient. Le prix du pain allait, disait-on, augmenter. Les Amies de la Constitution d'entrer anssïioi en campagne. Le 8 mars, une colonne de deux ou trois cents femmes armées, précédée d'un tambour, marche sur la municipalité. Un détachement de grenadiers, envoyé à sa rencontre, ne peut lui faire rebrousser chemin et, pour éviter des malheurs, se replie sur l'Hôtel de Ville. Le bataillon des femmes poursuit les grenadiers et se grossit en route de nombreuses recrues. On arrive devant rilôtel de Ville. Les grenadiers en défendent les portes. On parlemente, mais inutilement. Les femmes s'avancent en dépit des sommations. Les grenadiers font feu : une femme tombe morte.
Voilà donc le bataillon des femmes qui a reçu le baptême du feu : il en est tombé une, — cent, deux cents, cinq cents, disait-on le soir dans ce bon pays 011 l'enthousiasme et la passion aiment assez à grossir la vérité quand le sang-froid ne s'amuse pas à la travestir ; — et l'on ne parle plus que de l'héroïsme des Bordelaises et de leur sang qui a coulé à flots : elles ont sauvé la patrie !
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« Nous sommes, a écrit M. de Vivie, de ceux qui pensent que la femme est faite pour le gynécée et pour la vie de famille et non pour les clameurs de la place publique; nous ne pouvons aussi que regretter l'immixtion des femmes, en 1793 et toujours, dans les actes de la vie politique d'un peuple. Elles y perdent le charme délicat qui nous attache à elles et peuvent devenir des mégères, comme les tricoteuses du tribunal révolutionnaire et de l'échafaud parisien, ou de monstrueuses exceptions, comme Charlotte Corday, que Lamartine, dans son langage poétique et coloré, n'a pas craint d'appeler Y Ange de l assassinats »
La belle Thérésia, tombée en pleine popularité des femmes à Bordeaux, fraîchement divorcée par-dessus le marché, était admirablement disposée à applaudir au mouvement féministe. Après s'être un peu familiarisée avec la ville et ses habitants, elle jeta aux orties ce qui pouvait lui rester de ses idées de 1188, alors qu'elle était si heureuse de son marquisat de contrebande ; elle se dépouilla en même temps des idées de 1789 et de celles de 1791 que ses amis Félix Le Pelletier de Saint-Fargeau et les Lameth lui avaient fait partager. Elle devint absolum^ent sceptique en matière politique et se borna à suivre les événements d'un œil distrait, étant d'ailleurs occupée par certaine passion dont nous avons dit plus haut quelques mots. Avec son ambition toujours latente, elle aurait bien voulu, peut-être, faire un peu parler d'elle. Mais le moyen? Pouvait-elle aller au club des Amies de la Constitution et pérorer à la tribune? La chose ne lui souriait qu'à demi, ce club, en définitive, étant assez mal composé : on ne s'habitue pas si vite, quand on a été mar-