Histoire de la Tcr-rpiir à Bordeaux, t, I, p
quise et fêtée dans les salons les plus raffinés de Paris, à une réputation secondaire dans un club de femmes de province plus ou moins communes et vulgaires. Et puis son scepticisme en matière politique ne pouvait plaire dans ce milieu d'énergumènes ; sa beauté lui aurait fait des jalouses, ses instincts délicats auraient été froissés à chaque instant par les trivialités et les grossièretés de langage des clubistes. Non, décidément, sa place n'était pas là. Cependant, c'est dans les crises d'un pays que les ambitieux trouvent les occasions de se mettre en évidence : et, critique, la situation de Bordeaux l'était singulièrement. Les souffrances, la misère étaient générales; les proclamations, les adresses, les brochures ne l'étaient pas moins, mais ne remédiaient à rien. Non pas qu'on se l)laignît : les âmes alors étaient trop à la Plutarque, le souffle révolutionnaire et patriotique faisait trop oublier les souffrances pour qu'on en gémît, et, si l'on en parlait, c'était moins pour s'en plaindre que pour chercher le moyen de les guérir. Chacun avait son remède et le proclamait bien haut supérieur à celui du voisin. De là ces débauches inimaginables de discours, de paroles et d'adresses pendant la Révolution. Bordeaux ne resta pas en arrière des autres villes et, après le 21 janvier, les femmes Amies de la Constitution avaient envoyé des félicitations à la Convention. Les députés girondins avaient vu ces adresses avec plaisir : elles devaient, dans leur pensée, consolider leur situation auprès de la Montagne qui commençait à les regarder en suspects. Mais, tout à coup, la Convention supprime une allocation extraordinaire qui, depuis deux ans, était accordée à la ville deBordeaux pour venir au secours des misères créées par l'arrêt complet des affaires.
Or cette subvention était employée en bons de pain. Les boulangers, pressentis par la municipalité, déclarent qu'ils ne feront pas de pain si on ne leur donne la juste indemnité qu'ils touchent depuis deux ans. Mais la ville n'a pas d'argent et se voit obligée de la supprimer. Le prix du pain augmente alors d'une façon énorme, d'autant plus qu'on apprend que les Anglais viennent de capturer un convoi de vingt-trois bâtiments chargés de blé pour le gouvernement français.
On fait alors du pain avec du riz, des fèves, des haricots et des pois avariés; on y ajoute du son, les balayures des greniers, et ce mélange, qu'on ne voit paraître que dans les années de famine ou dans les villes qui subissent un long siège, se vend un prix exorbitant. Et la vie à Bordeaux était auparavant si facile! Malgré tout, cette chose sans nom qu'on vendait sous le nom de pain allait bientôt manquer.
La ville fit un emprunt, se recommanda à la Convention... Un remède momentané fut le départ pour l'armée d'une foule de jeunes hommes : cela réduisait le nombre des bouches à nourrir. Et c'est à ce moment, où -le patriotisme de la ville se montrait d'une façon si éclatante, que ses députés Gensonné, Guadet, Vergniaud étaient dénoncés à la barre de la Convention. Ils se justifièrent victorieusement, mais la Convention envoya à Bordeaux deux commissaires chargés d'y remonter V esprit public. Ce furent les représentants Paganel et Garrau. Ils firent tout d'abord une proclamation dont le résultat fut la surexcitation des passions révolutionnaires et des persécutions contre une foule de citoyens. Pendant qu'il exerçait ces persécutions, le peuple oubliait ses souffrances...
Mais ce triste remède ne pouvait durer. Les repré-
sentants ne virent d'autre solution que dans un secours pécuniaire de la Convention. L'assemblée accorda deux millions, mais décréta que les habitants seraient tenus d'afficher à la porte de leurs maisons les noms, prénoms, âge, profession et lieu de naissance de ceux qu'elles abritaient. Les visites domiciliaires furent la conséquence immédiate de ce décret, des arrestations sans nombre la conséquence de ces visites.
Tout cela n'était pas fait pour rétablir le calme dans les esprits. On crut à des complots contre la Convention, il y eut des manifestations... Bref, l'anxiété fut générale, comme la disette.
Cependant les commissaires de la Convention, après avoir pourvu aux besoins les plus immédiats et organisé la défense des côtes, quittèrent Bordeaux.
Le 31 mai, les Girondins avaient été, à Paris, décrétés d'accusation. Cette nouvelle avait plongé Bordeaux dans* la stupeur et l'indignation. Le mois de juin se passa dans la fièvre. On avait reçu une lettre de Gensonné qui avait excité les esprits en faveur de la liberté de la représentation nationale, violée dans la personne des députés de la Gironde. Le conseil général du département ouvrit des négociations avec différentes villes pour provoquer une entente contre la toute-puissance de la Commune de Paris : on songea à envoyer des bataillons à Paris pour soustraire la Convention à la pression et aux menaces des anarchistes ; enfin l'on arrêta, mais pour les remettre presque aussitôt en liberté, les représentants Dartigoeyte et Ichon, alors en mission à Bordeaux.
Le conseil général du département se réunit. Dans le désir de sauver la République de l'anarchie, qui avait envoyé en prison vingt-deux députés girondins.
il se constitua en Commission populaire de salut public du département de la Gironde et se déclara en permanence.
C'était marcher à la guerre civile. La Convention, aucun gouvernement ne pouvait tolérer une pareille atteinte à l'unité nationale.
La Commissoin jjopulaire envoya des délégués dans toute la France et près de soixante départements adhérèrent à ce mouvement insurrectionnel. Un de ses premiers actes cependant fut l'envoi d'une adresse à la Convention : le môme jour elle rendait compte au ministre de l'Intérieur de ce qui venait de se passer à Bordeaux.
La Montagne répondit à ce défi par le transfert des députés arrêtés dans une maison nationale.
A Bordeaux, la commission populaire s'efforçait de réunir une force armée et se heurtait à une grande tiédeur ; tout ce qui avait vigueur, énergie et patriotisme était parti pour les armées.
C'est alors que la Convention, par un décret du 17 juin 1793, envoya Treilhard et Mathieu en mission dans la Gironde et les départements voisins.
Ces représentants arrivèrent à Bordeaux le 24 juin. Ils se rendirent à la Commission populaire et firent tous leurs efforts pour l'amener à une conciliation. Ils échouèrent. La Commission les engagea même à quitter Bordeaux, où ils n'avaient pu circuler qu'entre des gardes; ce qu'ils firent le soir même du 27 juin.
Mis à la porte de la ville, les représentants mandèrent à la Convention le mauvais résultat de leur mission : ils durent déclarer qu'ils avaient été chassés de Bordeaux par les fédéralistes, et que cette ville était en état de rébellion.
C'est à la suite de cette lettre que la Convention