‹ La citoyenne TallienChapitre 22 sur 122 · Ch. Nauiiov, le Curieux · texte numérisé non relu

Ch. Nauiiov, le Curieux

2. Biographie Micliaudy supplément, t. 61. — Les papiers étaient alors une bien grosse affaire en voyage. « Il fallait, en 1703, pour voyai;-er, un certificat de civisme, un certificat de résidence ou de non émi.^ration ; plus, dans les villes, une carte de sûreté. Alors on arrêtait le soir, dans les rues de Bordeaux, tous ceux qui n'étaient point munis de cette carte; on les conduisait au corps de garde, et du corps de garde à la prison. Les

la protection do Tallicn. Celui-ci, qui, depuis qu'il la connaissait, n'avait pas échappé au charme ensorcelant de la jeune femme, qui n'avait pas vingt-cinq ans, et à qui les yeux veloutés de l'Espagnole faisaient peut-être déjà hâtir des châteaux en Espagne, avait couru à la prison. Il était ravi d'une occasion de revoir Thérésia, enchanté peut-être de la trouver dans une situation qui allait lui permettre de lui être utile, espérait enfin qu'elle lui serait reconnaissante. Bref, tout un chapitre de roman, ce rêve que tout amoureux a fait : sauver d'un danger la femme qu'il aime. A son âge, à une telle époque, c'était bien naturel : à tout âge, en tout temps, que ne donnerait-on pas pour cela?

Le programme s'exécuta de point en point. La liberté de Thérésia pourtant ne fut que la condition d'un marché. C'est ce qui enlève toute poésie au roman : une condition, en pareil cas, est une violence morale, — s'il est permis d'employer le mot de morale en cette affaire, Car ce fut bien une affaire, où la morale n'avait rien à voir — et la belle prisonnière ne sortit de sa cellule que pour habiter l'hôtel du commissaire de la Convention. La preuve que c'était bien un marché en est donnée par Thérésia elle-même : « Quand on traverse la tempête, a-t-elle écrit sous la Restauration, on ne choisit pas toujours sa planche de salut \ » Ces mots, par parenthèse, ne sont pas très flatteurs pour Tallien;

gendarmes étaient stimulés par l'appât du gain. Tout individu qui ne pouvait exhiber sa carte de sûreté était obligé de donner douze francs ou do laisser son habit en nantissement. Cet impôt, les gendarmes de la Gironde l'avaient eux-mêmes établi ; ils s'en étaient arroge la perception et les autorités du temps fermaient les yeux. »

1. Il est liors de doute que Tallicn ait fait sortir Thérésia de prison : « ... Je l'ai sauvée à Bordeaux », a-t-il dit le 2 janvier 1795, À la tribune de la Convention.

ils sont peu charitables aussi et, après tant d'années, elle aurait pu ne pas les dire. Mais ils prouvent bien que Tallien ne fut que S2ibi. Celui-ci, tout planche que veut bien le dire Thérésia, n'était pas de bois. Mais il aurait dû d'abord, s'il avait été honnête homme, ne mettre aucune condition à la liberté de la jeune femme : c'était une chose atroce que de lui imposer ainsi le bourreau ou la mort. D'autres femmes choisirent la mort. Tallien, qui oubliait les beaux exemples de continence d'Alexandre, de Scipion et de Tiirenne, auxquels il ne ressemblait d'ailleurs en aucune façon, n'était pas le seul à abuser ainsi de son pouvoir et des prisonnières, et ce temps offre plus d'une Thérésia^ M^'^Cabarrus était trop femme de son siècle pour hésiter à accorder ce que Tallien n'aurait dû attendre que d'un mouvement spontané de celle qui, il l'avait su peut-être chez M. de Lameth, n'était pas d'une vertu bien farouche. Mais ce fait d'avoir imposé une condition à sa liberté — indépendamment du devoir professionnel qui lui ordonnait de faire élargir sans condition tout prisonnier incarcéré indûment — ce fait est révoltant et il fallait avoir l'âme bien vile pour se le permettre. Quelle estime pouvait avoir une femme pour l'homme qui s'imposait à elle de cette façon? Mais, entre ces deux êtres, il ne fut jamais question d'estime. Le marché s'exécuta. Tallien devint de plus en plus amoureux de celle qui l'avait préféré à la prison et ne l'avait, en définitive, accepté que comme pis-aller : mais, comme Tallien, en somme, était assez

1. Le représentant Dumont, à Amiens, « qui est à la fois le créateur, l'interprète et l'exécuteur de la loi, a exempté une très jolie femme de la proscri])tion générale et paraît journellement en public avec elle. » (H. Taine, Un séjour en France de 1702 à 1795, p. IGG.)

joli gan^on, quoique commun d'aspect et de manières, qu'elle n'en était pas à faire ses premières armes dans la vie galante, que M. de Lamothe était parti pour l'armée, faute de mieux elle se contenta de lui. D'ailleurs, le moyen de dire non?

N'oublions jamais, pour les juger tous les deux, qu'on voit, à de certaines époques, régner de véritables maladies morales; que plusieurs épidémies de ce genre sévissaient à la fois en France par suite des bouleversements de la Piévolution; que chacun en était plus ou moins atteint et que, au milieu des fièvres, des ivresses et des exaltations par lesquelles se manifestait l'atteinte du mal, les cervelles étaient presque toutes à l'envers.

Cli.hc I. T.

LEQUINIO D'aprùs la s^ravure de F. Bowi vtLLK

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