Même ouvrage, t. II, p
de petites merveilles à mettre sous verre, que pour CM dissimuler des cicatrices absentes. Voyons, de bonne foi, est-il croyable que, se sentant les pieds touchés seulement par des rats, la jeune femme ne se soit pas démence de façon à mettre en fuite les assaillants? Qui donc se laisserait mordre les [)icds assez profondément pour que les morsures laissassent des traces huit ou dix ans après? Et puis est-il vraisemblable qu'elle n'ait pas eu aux pieds ses chaussures, ce qui, avec ses protestations actives contre les entreprises des rats, aurait vite fait fuir ceux-ci? D'ailleurs, à propos de chaussures, si elle avait eu les pieds abîmés, elle n'avait qu'à les mettre dans des souliers, comme tout le monde, et non à les couvrir de diamants et de perles. C'est Thérésia elle-même qui mit en circulation cette fable des rats de Bordeaux, et ses amis complaisants la colportèrent partout sans rire. Que des amoureux le croient, rien de mieux : une femme sait leur faire croire, si elle le veut, que les étoiles luisent en plein midi. Mais la légende s'en est formée et, comme une herbe folle, a poussé dans les platesbandes de l'histoire. Qu'on nous pardonne d'arracher aussi celle-là ; hélas ! ce ne sera pas la dernière.
Mais revenons à la citoyenne Cabarrus, à la citoyenne Fontenay plutôt, car, toute divorcée qu'elle était, elle paraît, pendant son séjour à Bordeaux, avoir conservé le nom de son ancien mari. Peut-être était-ce par prudence, car ce nom était moins connu à Bordeaux que celui de Cabarrus, qui appartenait au haut commerce et qui eût pu lui attirer des persécutions \
1. La i)reuvc en est dans la pièce suivante extraite des registres de la Commission do surveillance, à la date du 13 novembre 1793 : « Vu la pétition de la citoyenne Thérésia Fontenay, etc. » {Archives de la Gironde, série L, Reg. 490 bis.) Et aussi dans
La citoyenne Fontenay était donc officiellement la maîtresse du représentant Tallien. Cela, toute la ville le savait. Mais un observateur attentif aurait pu se demander comment une jeune femme aux ii;o\iis distingués et raffinés comme Thérésia, habituée à ne voir que des hommes aux manières parfaites et à n'aller que dans des salons qui donnaient le ton à toute l'Europe, avait pu se faire à vivre avec un homme dont l'éducation et les manières devaient laisser quelque peu à désirer. Et à cette époque, les manières et les habitudes des gens de qualité, leur langage, leurs tournures de phrases étaient si différentes de celles de la bourgeoisie, qu'on devinait un gentilhomme sur sa mine et sur sa façon de parler. Mais il est probable que Tallien, qui avait pour lui l'attrait de la jeunesse, se sera étudié à dépouiller auprès de Thérésia sa peau d'ours jacobin et à modifier, dans la mesure du possible, le commun de ses manières. Et si Thérésia vécut avec lui, c'est d'abord par nécessité, puisqu'elle l'avait préféré à la guillotine, ensuite par intérêt, puis par habitude; elle l'épousa plus tard par ambition, grisée qu'elle était par la popularité qui l'entoura après le 9 thermidor, et ne s'aperçut qu'après le mariage qu'il était incapable de justifier ses espérances. Elle le làchadXov?, avec la même facilité qu'elle l'avait pris.
Mais n'anticipons pas sur notre récit. Lorsqu'on apprit que la maîtresse du représentant devait prononcer un discours dans une fête officielle, chacun voulut l'entendre. On n'avait pas eu pourtant beaucoup de temps pour se le dire et pour en parler
celle-ci, extraite du même registre du Comité de surveillance, série L, 491, à la date du 5 mai 1704 : « Sur les réclaniatious que fait la citoyeime Fonteuay, etc.. »
d'avance. A peine la nouvelle de la prise de Toulon parvint-elle à Bordeaux, dans la journée du 29 décembre, que Tallicn et Ysabcau voulurent profiter de la joie patriotique universelle pour détourner une partie de cet enthousiasme à leur proOr. et à celui de leur mission. Pour cela, il n'y avait pas un moment à perdre. Aussi ordonnèrent-ils sur-le-champ que cette victoire serait célébrée dès le lendemain par une grande fête civique.
M. Auréliende Vivie, qui tient de témoins oculaires, derniers survivants de cette époque, les plus intéressants détails sur le règne de la Terreur à Bordeaux, a donné une description de cette fête.
« Dès dix heures du matin, dit-il, le 30 décembre, des salves d'artillerie se firent entendre, les navires de la rade furent pavoises, et la garnison se réunit en armes au Champ-dc-Mars.
« A onze heures, Ysabeau et Tallien, escortés de toutes les autorités et des corps administratifs, se rendirent au lieu de la cérémonie; un grand concours de peuple remplissait le Champ-de-Mars. Après la lecture de la proclamation et du décret de la Convention relatifs à la victoire remportée par Vannée française sur les féroces Anglais et lesperfides Toulonnais, l'hymne de la Liberté fut solennellement chanté et le peuple y mêla sa voix puissante.
« A midi précis, le cortège se dirigea vers le Temple de la Raison.
« Une affluence considérable se pressait dans son enceinte; les femmes surtout y étaient en grand nombre. C'est que le bruit s'était répandu que Thérésia Cabarrus... devait prononcer un discours dans cette circonstance.
« L'attente des curieux ne fut pas trompée : lorsque
le cortège des autorités, les représentants en tète, eut été installé dans le Temple de la Raison, Thérésia se leva et d'une voix émue au début, mais bientôt accentuée et sympathique, elle prononça un discours où elle essaya, comme elle le dit elle-même, de tracer l'esquisse rapide d'un plan d'éducation pour la jeunesse \ » '
La duchesse d'Abrantès, qui raconte dans ses Mémoires cet épisode de la vie de M""*" ïallien et parle de ce « discours sur des matières assez abstraites et propre à être lu en manière de sermon, comme alors cela se faisait assez souvent », a dit qu' « elle n'eut pas le courage de le lire elle-même et pria M. Jullien de le lire à sa place. Mais, ajouta- t-elle, elle assista à la séance, où ses auditeurs étaient bien plus attentifs à la regarder qu'à écouter le débit lourd et ennuyeux de celui qui lisait son discours. »
C'est là une erreur : la citoyenne Cabarrus-Fontenay lut bel et bien elle-même son discours et non pas le citoyen Jullien. La preuve, c'est que Marc- Antoine Jullien, envoyé en mission confidentielle par le Comité de Salut public, n'arriva à Bordeaux que dans le courant du mois de mars 1794. Mais, si elle
1. Discours sur l'éducation, par la citoyenne Thérésia Cabarru^-Fontenay , lu dans la séance tenue au temple de la Raison à Bordeaux, le l*"" décadi du mois de nivôse, jour de la fête nationale célébrée à l'occasion de la reprise de Toulon par les armes de la République. Imprimé d'après la demande des citoyens réunis dans ce temple. Brochure de 8 pages. (Bordeaux, J.-Bai)tiste Cazzava, imp., 1794.)
On connaît deux exemplaires de cette brochure. Il y en a un à la Bibliothèque nationale sur lequel on lit ces mots, écrits de la main de Thérésia : « Envoyé par l'auteur à la société jjopulaire du Calvados. » Et sans doute pour qu'on pût lui envoyer des remerciements, la jolie prêcheuse a ajouté son adresse : « Maison Francklin, à Bordeaux. »
Voir, à V Appendice, ce discours de Thérésia.
lut elle-même son discours, et elle ne se tira pas plus mal que tel autre orateur de cette lecture, Thérésia l'avait-elle fait elle-même? Ceci est moins certain, il est même absolument sûr que c'est l'œuvre d'un autre. De Tallien? C'est douteux. Bien que la pièce soit d'une lourdeur emphatique qui était un peu dans le goût du temps, genre dans lequel excellait Tallien, on y trouve une réminiscence d'Homère qui n'était guère dans ses cordes d'ancien mauvais élève : « ... les générations rapides des faibles mortels ressemblent aux feuilles qui tombent dans les forêts à la fin de l'automne... ^ » Si cette réminiscence prouve que ce n'est pas Thérésia qui écrivit ce discours — et vraiment, à vingt ans, il faudrait qu'une femme le fît exprès pour écrire quelque chose d'aussi ennuyeux — elle peut prouver également que ce n'est pas non plus l'œuvre de Tallien. Ses études avaient été trop manquées pour qu'il conservât quelque teinture du grec.
Ce que la duchesse d'Abrantès donne d'intéressant sur la présence de Thérésia à cette fête, c'est sa toilette. « Elle portait, dit-elle, un habit d'amazone en Casimir gros bleu, avec des boutons jaunes et le collet et les parements en velours rouge. Sur ses beaux cheveux noirs, alors coupés à la Titus, et bouclés tout autour de sa tête, dont la forme était parfaite, était posé, un peu de côté, un bonnet en velours écarlate bordé de fourrure. Elle était admirable de beauté dans ce costume ^ »
Et c'est bien plus à sa beauté qu'à celle de son sermon, il le faut croire, qu'elle dut les applaudissements répétés qui en accueillirent la péroraison, c L'audi-
1. OtYjrrèp çuXXôJv ^eveTi toîyjÔÊ xa\ avôpcov... (HoMÈRE, Iliade.)
2. Duchesse d'Abrantès, Mémoires, t. II, p. 49. (Ed. Garnier.)
loirc, dit M. de Vivie, en demanda l'impression. C'était tout au moins une politesse laite à la femme aimable qui, quel que soit le jugement qu'elle ait donné à l'histoire le droit de porter sur sa conduite morale, ne fit qu'une courte apparition au milieu des saturnales bordelaises. »
Quelque courte qu'elle ait été, cette apparition ne laissa pas que d'être bienfaisante. On a beaucoup dit et répété que la belle jeune femme profita de la faveur dont elle jouissait auprès du commissaire de la Convention pour diminuer les maux de la malheureuse cité, pour faire rendre des prisonniers à la liberté et arracher des tètes à l'échafaud. Le comte d'Allonville, qui l'a connue « aussi recommandable par les nobles mouvements du cœur que séduisante par sa figure et son esprit », dit que « Bordeaux eût dû lui élever une statue en reconnaissance des bienfaits qu'elle répandit sur tant de familles sauvées par elle de la hache révolutionnaire \ » Le comte de Paroy, qui lui devait beaucoup, a eu la même pensée et dit, à propos de M'"^ Tallien, que « les Bordelais devraient élever une statue de la Reconnaissance reproduisant ses traits - ».
Voilà bien de l'enthousiasme. Il faut malheureusement en rabattre. Quoi qu'il nous en coûte de jeter à bas de son piédestal une statue qui n'est pas encore élevée, il faut bien dire que, si l'on peut s'en tenir au témoignage de M. de Paroy, il ne faut pas s'en rapporter absolument à son appréciation. vSon père, emprisonné, a été élargi par l'influence de Thérésia, et cela d'une façon toute désintéressée. Voilà qui est fort bien, mais il ne faut pas se hâter de conclure