Mémoires de Senar, p
dans la vie de Tliérésia. La morale n'est pas son fort. D'ailleurs elle l'ignore totalement. Hâtons-nous de montrer cette jeune dévoyée dans une attitude qui lui sied mieux que la mascarade morale et extérieure dont elle donne le honteux spectacle.
C'est aux mémorialistes du temps qu'il faut demander le récit de ses bienfaits. Ecoutons d'abord la duchesse d'Abrantès. Elle raconte que la baronne de Lavauret avait été jetée dans les prisons de Bordeaux. Pourquoi? Parce qu'elle avait un fils abbé. Elle attendait avec angoisse le moment de comparaître devant la commission militaire que présidait le terrible Lacombe, lorsqu'on lui donna l'idée, peut-être l'eut-elle ellemême, d'écrire à « la femme parfaite, à la femme incomparable qui fut l'ange libérateur de la ville de Bordeaux. » Thérésia, qui connaissait, pour les avoir éprouvées elle-même, les angoisses de la prison et pour laquelle, en cette circonstance comme en plusieurs autres, le beau vers de Virgile semble avoir été fait :
Ilaud ignara mali, miser is suceur r ère disco.
Thérésia prit aussitôt fait et cause pour la malheureuse femme et réussit à la faire mettre en liberté. Mais le bonheur de M"'° de Lavauret était loin d'être complet : son fils, prêtre non assermenté, était poursuivi. Elle parla de ses craintes pour lui à celle qui lui avait déjà fait donner la liberté, peut-être la vie, et Tliérésia fut lieureuse de lui remettre quelques jours après l'annulation du han contre son fils'.
Voici un autre trait de sa bonté. Cette fois, ce fut
1. Duchesse d'Abrantès, Mémoires, t. I, p. 272-271. (Ed. Gaiiiier.)
une bonté militante, qui ne se borna pas à quelques démarches et à quelques sourires .influents, mais qui ne laissa pas que de lui faire courir des risques. Il s'agit encore d'une marquise. Elle avait poussé le dévouement jusqu'à prendre celle-ci chez elle et l'y avait cachée sans môme que sa propre femme de chambre le sût. Elle la garda ainsi trois semaines, paraî(-il, lui portant elle-même ses repas et tout ce qui lui était nécessaire. Elle réussit ensuite à mettre sa protégée dans un asile sur, où elle put attendre la fin de la crise. Comment cette bonté fut-elle récompensée? Oh! mon Dieu, de la façon la plus simple et la plus ordinaire : par la plus complète ingratitude!... Ah ! comme M'"® de Sévigné avait raison en disant que « quand on est obligé à quelqu'un à un certain point, il n'y a que l'ingratitude qui puisse tirer d'affaire ».
Cette marquise ne fut pas la seule personne qui se crut dégagée, par la conduite excentrique de Thérésia, de la reconnaissance qu'elle lui devait pour sa belle conduite envers elle. A en croire le comte d'Allonviile, ]^jme Xallien, pour prix de ses services, n'aurait guère recueilli que de l'ingratitude. Nous savons qu'elle ne recueillit pas que cela ; mais il ne faut pas croire l'humanité si mauvaise et si oublieuse des services rendus. Beaucoup oublièrent, c'est certain, mais ils avaient peut-être payé Tallien des grâces que Thérésia obtenait de lui sans se douter qu'un marché intervenait après sa démarche : c'est infiniment probable et Tallien était très capable de cette canaillerie. Il paraît aussi que, lorsqu'elle rencontrait oubli et ingratitude, Thérésia « ne s'en plaignait point, mais elle se parait avec bonheur d'un simple médaillon renfermant des