Mémoires sur l'impératrice Joséphine, X. III, p
elle est fort intelligente, ne fait guère de différence entre un homme ou un autre : tous lui paraissent également laids ou également beaux, selon son plus ou moins de tempérament, et elle accepte généralement avec enthousiasme l'époux que ses parents lui donnent, quel qu'il soit. Elle ne voit dans le mariage qu'une chose, être Madame. Elle n'est pas encore elle-même et ne le sera pas avant l'âge de vingt-cinq ans. Jusque-là, elle n'est qu'un essai, une ébauche un peu floue de ce qu'elle pourra devenir; mais, à vingtcinq ans, ses grands traits sont fixés, elle est définitive. Aussi, quand elle n'est pas encore mariée à cet âge, quand l'expérience de la vie lui a fait faire des réflexions et des comparaisons, la jeune fille ne se laisse plus marier avec la même docilité; elle prétend ne prendre qu'un homme à son goût et avec certains avantages, ce en quoi elle n'a pas tort. Elle se trompe bien parfois dans son choix, mais l'homme, qui choisit en plus grande liberté et avec une bien plus grande expérience, se trompe encore beaucoup plus souvent.
Quoi qu'il en soit, Thérésia épousa, le jeudi 21 février 1788, messire Jean-Jacques Devin de Fontenay, chevalier, conseiller du roi en son Parlement\ Ce n'était ni un vieillard, comme on l'a dit, ni même un homme mùr, mais bel et bien un jeune homme de vingt-six ans. Il appartenait à une famille bourgeoise de Paris qui avait compté parmi ses membres plus d'un « marchand épicier » et « marchand drapier »,
1, M. Ch. Nauroy, de l'autorité duquel nous aimons à nous couvrir pour tout ce qui est dates et actes de l'état-civil, donne, dans Le Curieux, l'acte du mariage et l'acte de dispense de publication de bans, dont il a trouvé la minute authentique aux Archives nationales.
mais qui n'était pas « si humble que le Parlement avait fait longtemps difficulté de l'accepter ».
M. Cil. Nauroy en a reconstitué la généalogie depuis l'an 1618. La famille s'était élevée peu à peu. Le père du mari de Thérésia était président de la Cour des comptes ; son hôtel, au numéro 31 de la rue des Francs-Bourgeois, existe encore; il a gardé sa porte cochère flanquée des pavillons des communs et, dans la cour, une suite d'arcades. L'oncle de M. de Fontenay, M. de Laverdy, avait été avocat au Parlement, puis ministre. Son nom se trouve dans tous les Mémoires et dans toutes les correspondances du temps. Enfin, M. de Fontenay était lui-même conseiller au Parlement de Paris, et non de Bordeaux, comme on l'a dit et répété. Il apportait en mariage une fortune de près d'un million de francs, solidement assise en immeubles. Le nom, il est vrai, était moins solidement assis. M. Devin grand-père avait essayé, et non sans succès, d'en faire quelque chose, en lui accolant celui de Fontenay, sous prétexte qu'il possédait une maison à Fontenay-aux-Roses. La plupart des noms à particules, de nos jours, n'ont pas d'autre origine et ne rappellent pas autrement la noblesse, qui, par parenthèse, se passait fort bien autrefois de particule. Enfin, la chose avait pris, naturellement, puisque M. Devin était appuyé sur une belle fortune et, tel quel, ce nom avait bonne mine, meilleure mine assurément que celui qui le portait. Pour ce qui est du titre de marquis, son origine n'était pas plus catholique. M. de Fontenay ne le prit qu'après son mariage. Ayant acheté plusieurs terres, une entre autres, la seigneurie du Boulai, érigée jadis en marquisat, il crut avoir acquis en même temps le titre de marquis, et, parce que sa terre avait jadis appartenu à un mar-
quis, il se pensa hlasonné du coup et, de marquis de Fontenay, « en prit le nom pompeux » ^ .
Il se trouva donc armé de toutes pièces, c'est-àdire de tous ies travers du temps, pour introduire sa jeune femme dans le monde et y l'aire lui-même quelque figure. Fort ambitieuse, amie des honneurs et de la représentation autant que des diamants et de la toilette, Thérésia ne l'avait-elle pas poussé à prendre ce titre de marquis? C'est bien probable. Car elle était loin de prévoir, à ce moment, que, dans trois ou quatre ans, la société française serait bouleversée de fond en comble, qu'elle-même divorcerait d'avec son marquis et mettrait sa fierté à se faire épouser par un révolutionnaire plébéien.
A ce mari jeune et riche, voyons ce qu'apportait en mariage Thérésia. Sa jeunesse et sa beauté tout d'abord, puis une dot assez rondelette bien qu'elle ne se montât guère qu'à la moitié de la fortune de M. de Fontenay. « Elle comprenait au moins quatre maisons aux Champs-Elysées, rue des Gourdes, plus tard rue des Blanchisseuses et rue Marbœuf depuis 1829, nM, au coin de l'allée des Veuves, aujourd'hui avenue Montaigne (c'est la future chaumière Tallien), n°' 6 et 8, et une autre mentionnée dans les Petites Affiches du 4 novembre 1807, sans numéro, plus une maison à Passy, mentionnée dans les Petites Affiches du 20 mai 1842, rue Bizet, n" 6^ »
1. C'était d'ailleurs la mode. « Les hommes nouveaux cherchent... à grimper sur un gradin un peu plus élevé ; ils tâchent de faire oublier leur origine et on les voit tous possédés de la fureur de faire ériger luuis terres en marquisat » (Mercier, Tableau de Paris, t. I, p. 149).