Ch. Naurov, Le Curieux
M"* de Gabarrus, qu'on aurait tort, à cause de son nom en ws, de prendre pour une savante, et qui se ressentait trop de l'Espagne pour le devenir jamais, n'avait donc pas plus de quinze ans et demi lorsqu'elle se maria. Elle était, de corps et d'àme, la collection vivante de toutes les qualités et de tous les défauts qui font perdre la tête aux hommes. Quelques-unes de ces perfections étaient peut-être en bouton, à l'état de promesses, mais patience! le mariage et quelques printemps de plus n'allaient pas tarder à faire épanouir toutes ces fleurs.
Grande et élancée, elle avait déjà atteint toute sa taille et dépassait de la tête la plupart des femmes. Elle était souple comme un jonc. Surmontés de sourcils bien arqués qui leur donnaient un petit air impat'enté mais adorable, les yeux étaient largement ouverts : il y avait du velours, de l'or, du diamant dans ces yeux à la fois bons et impérieux, angéliques et mutins. On se sentait tressaillir quand la belle enfant les laissait reposer sur vos yeux ou les effleurait seulement de son regard : oh ! ce regard !... une fascination. C'était à tomber à genoux devant.
La bouche est petite et aussi fascinatrice queleregard : rieuse et sceptique, elle semble plutôt faite pour les menues friponneries de l'amour que pour le baiser où s'échangent deux âmes et qui scelle le don éternel de deux cœurs. Ne voyez-vous pas, dans ce coin qui se relève un peu dé<laigneusement (elle pense sans doute à son mari), un sourire qui, quoi qu'elle fasse, est moqueur, ironique?... Mais c'est un attrait de plus. Quel fruit délicieux que ces lèvres, rouges et charnues comme des cerises, un peu arquées dans les coins, et qui appellent insolemment le baiser!... Les cheveux sont noirs et brillants, « absolument de la
soie noire », a dit une femme ^ ; ils cherchent à s'accorder avec les yeux, avec la bouche, pour tâcher de donner un peu de sérieux à cette physionomie, mais il faudra bien des années et des mariages pour qu'ils y parviennent. En attendant, rien ne peut la dépouiller de ce petit air dégagé et conquérant qu'elle tient évidemment de son aïeul le conquistador, ni de cette mine d'indépendance qui plaît tant aux hommes, toujours affamés de subir un joug et d'obéir à un jupon. Les dents sont blanches, belles comme si elles étaient fausses, et rient pour un rien, sans grimace aucune. Le nez... hélas! que de fois il a fait enrager sa propriétaire pour s'être avisé d'être presque aussi charnu aux ailes que les lèvres ! Aussi n'en faut-il point parler, il ne le mérite pas. Légèrement proéminent, le menton accuse de la volonté, de l'ambition. Et cet ensemble de gaieté, de sensualité, d'idéalisme, d'assurance, d'ironie, de grâce, de force, se fond harmonieusement en une physionomie piquante, vive en même temps que douce et bonne enfant.
Dans un salon, le rire de la jeune marquise, soupape toujours ouverte à une jeunesse et à une gaieté toujours sous pression, se modère et devient un sourire adorable, charmeur dans toute la force du terme. Mais le son de sa voix ! Quelle ravissante musique ! Un peu étudiée peut-être, mais sa magie réveille dans la profondeur des cœurs une musique semblable, qu'on n'entend que lorsqu'elle parle ou dans les rêves. Pour échapper à son charme, il faudrait, comme Ulysse devant les Sirènes, se boucher les oreilles avec de la cire. Elle n'est pas sans en connaître la puissance ; elle entend à ravir toute la diablerie amoureuse, et,