Mémoires, t. Il, p
2. Il parait bien probable, pourtant, que Thérésia était allée habiter Thôtcl du commissaire de la Convention, place Dauphine : peut-être se partageait-elle entre les deux habitations.
influence auprès du représentant Tallien pour obtenir l'élargissement de son père.
Le domestique de M'""" de Fontenay, autrefois au service de M""^ Le Brun, chez laquelle il avait souvent vu venir M. de Paroy, se chargea de porter la pétition. Une demi-heure après, il revenait et disait que sa maîtresse l'attendait. On pense avec quel empressement Paroy se rendit chez la jeune femme. Il trouva le salon rempli d'une foule de solliciteurs qui, la plupart, avaient des pétitions à la main. « Un instant après, raconte M. de Paroy, on ouvrit les deux battants de la porte à une jeune dame très jolie, vêtue très élégamment. Un salut respectueux fut l'hommage de tout le salon ; elle y répondit par un gracieux signe de tète et dit : « Le citoyen Paroy est-il parmi vous ? » Je m'avançai... elle m'invita de passer avec elle dans son cabinet. »
Continuons à écouter le comte de Paroy : il va nous donner un petit croquis du cabinet, de l'atelier plutôt, de la citoyenne Gabarrus. Ce croquis aidera à nous former une idée de ses goûts et de ses occupations en ces temps de terreur. Du reste, l'intérieur d'une jolie femme est, de tout temps, intéressant à détailler, ne serait-ce que pour satisfaire ce sentiment d'indiscrète curiosité qui est au fond de chacun lorsqu'il s'agit de surprendre les secrets de ses occupations et de sa vie intime.
« En entrant dans son cabinet, dit-il, je me crus dans le boudoir des Muses réunies : un forte-piano entr'ouvert avec de la musique sur le pupitre et beaucoup de cahiers de musique sur une chaise, une guitare^ sur un canapé, une harpe dans un coin, le pupitre
1. Thérésia la vendit en 1794, après sa sortie de prison ains-i
à côté et de la musique, un chevalet avec un tableau commence, la boîte de couleurs à l'huile, des pinceaux sur une espèce d'escabeau, une table à dessins, portant un petit pupitre avec une miniature, une boîte anglaise, une palette d'ivoire et des pinceaux, un secrétaire ouvert rempli de papiers, de mémoires et de pétitions ; une bibliothèque dont les livres paraissaient en désordre, comme si on y touchait souvent; enfin un métier à broder avec du satin monté. Je lui dis : « Vos talents, madame, sont universels, à en « juger par ce que je vois ; mais votre bonté égale les « agréments de votre personne. »
M. de Paroy ne pouvait la flatter davantage : c'était, en effet, un de ses traits distinctifs que le désir de briller en tout, d'être considérée comme une femme supérieure, la première même de toutes les femmes ! Ce désir, très louable quand il est contenu dans de certaines bornes, se changea vite chez elle en manie, et, comme elle n'avait pas l'étoffe assez solide pour la façon qu'elle voulut lui donner, sa prétention ne fit que démasquer une insuffisance passablement vaniteuse. « C'est à cette manie de briller, dit un journal du temps, qu'il faut s'en prendre de la médiocrité en tout genre qui est le partage de M""" Tallien. Elle sait tout et ne sait rien. Si vous voulez, elle va vous parler anglais, italien, espagnol ; mais, fussiez-vous natif de Londres ou de Naples, je vous défie de rien comprendre à ce baragouin qu'elle appelle langue anglaise, langue italienne. Dans un concert, elle est bonne à tout, elle chante, touche le piano, pince la harpe; et l'on est étonné, à la fin, de ce qu'une femme, avec
que le secrétaire dont il est question quelques lignes plus bas (vQir,à V Appendice, une lettre à la citoyenne Nairac.
tant de talents, ait trouvé le secret d'ennuyer tout le mondée »
Poseuse ! c'est là un des défauts deThérésia ; poseuse sous la Terreur, elle sera plus poseuse encore sous le Directoire, ce qui lui vaudra le malicieux article qu'on vient de lire*, elle en sera enchantée, car que veutelle avant tout, cette charmante cabotine de la politique ? Faire parler d'elle. Et elle a dû être bien heureuse toute sa vie, car il est peu de femmes qui aient tant occupé les conversations de son temps.
Thérésia remercia M. de Paroy; son aimable compliment lui avait été au cœur. En fait de compliments, ceux que nous savons mériter le moins sont ceux que nous aimons le plus ; et comme les femmes ne sont pas bâties autrement que les hommes, du moins quant à la vanité, la sottise et la petite hypocrisie usuelle, Thérésia se sentait délicieusement caressée dans son orgueil, qui était de paraître avoir tous les talents qu'elle n'avait pas. Le compliment du jeune homme lui donna de la mémoire ; elle répondit en souriant : « Je crois me rappeler vous avoir vu chez M. Bertin avec mon père. J'espère que vous viendrez me voir le plus souvent que vous pourrez, mais parlons de M. votre père. Où est-il? En prison? J'espère obtenir du citoyen Tallicn sa sortie; je lui remettrai moi-même votre pétition et je veux vous présenter à lui. »
On a déjà vu de quelle façon impérieuse avait su parler la citoyenne Gabarrus au président du tribunal révolutionnaire; on voit comme elle savait, quand elle voulait, être aimablement accueillante dans son atelier.
M. de Paroy lui exprima sa reconnaissance avec