‹ La citoyenne TallienChapitre 34 sur 122 · Tableau de Paris ^ 18 ventôse an IV (8 mars · texte numérisé non relu

Tableau de Paris ^ 18 ventôse an IV (8 mars

une profonde émotion. « En la quittant, dit-il, j'étais comme un homme émerveillé, ayant de la peine à ajouter foi à ce qu'il voyait, et je m'estimai heureux de ne pas m'en sentir amoureux. » Mais aussi, la jeune femme lui avait dit de ces choses qui sont comme des gouttes d'espérance qui vous tombent sur le cœur, et elle les avait dites avec tant de grâce, avec un son de voix si musical, avec des yeux si délicieusement veloutés, que le pauvre jeune homme voyait déjà son père en liberté.

11 ne l'était cependant pas encore. On le transféra de La Réole à Bordeaux. C'était mauvais signe. Mais Tallien, qui s'intéressait maintenant à M. de Paroy, parce que Thérésia lui avait présenté son fils, et que celui-ci gravait leur portrait à tous deux, disait : « Attendez encore, il faut qu'on l'oublie quelque temps pour le sauver. »

Le temps se passait au milieu d'alternatives de crainte et d'espoir. Un jour, la citoyenne Cabarrus dit à M. de Paroy : « Je suis désolée que votre père n'ait pas pu sortir de prison avant que Tallien soit obligé de partir pour Paris, mais je connais un peu Ysabeau, qui est son collègue ici; je vais prier à souper une dame avec laquelle il est fort lié, et je l'engagerai à amener Ysabeau avec elle. Vous pourrez faire connaissance ; il a de l'esprit et est très instruit. »

Paroy accepta avec reconnaissance. Au souper, il fut placé à côté de cette dame, M""" Delpré, qui le présenta à Ysabeau. Il y avait là quelques autres députés, envoyés en mission aux Pyrénées, et qui passaient par Bordeaux. La réunion fut fort gaie et M""' Delpré si enchantée de la petite fête, qu'elle invita tous les convives à se retrouver chez elle à souper, le lendemain.

Il faut laisser raconter ce souper à Paroy pour se faire une juste idée de ce qu'étaient les invités : « Cette dame, dit-il, me trouvant de meilleure compagnie que ses convives, qui ne parlaient que par b... et par f..., accepta mon bras pour aller à table et me mit à côté d'elle et Ysabeau près de M"^® de Fontenay, qui lui avait beaucoup parlé de moi. Le souper fut d'une gaieté un peu grasse; des comédiens, des membres du Comité, les députés y assistaient; l'un d'eux, nommé Lequinio, s'écria : « Allons ! Vive la République! Et buvons à la santé des braves républicains qui ont voté la mort du tyran ! »

Lequinio, qui prenait ses ignobles instincts pour des sentiments républicains, était cet affreux gredin qui faisait dîner le bourreau à sa table; c'était aussi cet imbécile qui proposa, pour enrichir la nation, de détruire tous les monuments en bronze qui existaient en France et d'en faire des gros sous.

On voit ce que Thérésia, avec ses instincts raffinés et ses goûts distingués, devait souffrir en cette compagnie qui ne rappelait que par le plus éclatant contraste les cercles de la princesse de Beauvau et de la maréchale de Luxembourg. Il lui fallait cependant faire bonne mine à toutes ces mauvaises mines; la nécessité était là ! Mais, comme elle était aussi un peu reine, même dans ce monde-là, elle en avait pris bravement son parti et se consolait en trônant. Le comte de Paroy, lui, l'ancien défenseur de Louis XVI au 10 août, bouillait dans sa peau en entendant le toast de Lequinio. Écoutons la suite de son récit : (c Je dis à ma voisine, par contenance et pour cacher mon embarras : « J'aurais bien plus de plaisir, étant « à côté de vous, de boire à votre santé. » Ce Lequinio reprit : « Bois donc, et passe la bouteille ! »

Mes sentiments se reflétaient sur mon visage à un tel point que ce même Lequinio, se levant, dit : « Le « citoyen qui tient la bouteille est sûrement un arisc( tocrate; je m'y connais et vous le dénonce! J'en ft découvris un à Saintes qui s'était glissé parmi « nous ; le lendemain je le fis arrêter et guillotiner « de suite ; il faut en faire autant de celui-ci. »

C'était vraiment un convive charmant que ce député du Morbihan, et ces vers d'André Chénier semblent inspirés par ce souper et par tous ces Lequinio :

Attablés, le bordeaux de chaleurs plus brutales

Allumant leurs fronts impudents, Ivres et bégayant la crapule et les crimes,

Ils rappellent avec des ris Leurs meurtres d'aujourd'hui, leurs futures victimes ;

Et parmi les chansons, les cris, Trouvent de çà, de là, sous leur main, sous leur bouche,

De femmes un vénal essaim, Dépouilles du vaincu, transfuges de sa couche,

Pour la couche de l'assassin.

Thérésia parla de M. de Paroy à Ysabeau et le lui recommanda pour le jour prochain où Tallien, obligé d'aller à Paris, ne pourrait plus s'intéresser à son père. Ysabeau promit, et c'est à son intervention que le marquis de Paroy dut sa sortie de prison. « Il était temps ; sur trente-quatre détenus dans les cachots, il restait le sixième \ »

C'est là quelques échantillons des façons diverses dont Thérésia s'ingéniait à faire le bien. Si, à côté de cette belle passion de la charité, la plus noble qui soit, elle eut quelques erreurs, dues à l'extrême facilité des mœurs de son temps et à son manque d'éducation morale, il faut les lui pardonner en raison de

1 Comte DuFORT de Cheverny, Mémoires, t. II, p. 329.

sa bonté de cœur. Son biographe est obligé d'en parler, il n'a pas la force de les lui reprocher; c'est si beau, d'être bon, et c'est si rare de l'être autrement qu'en paroles ! « Que celui de vous qui est sans péché lui jette la première pierre ! » disait Jésus, à propos d'une Thérésia de son temps qui n'avait certainement pas à son actif les états de service et les campagnes charitables de celle qui nous occupe. Pourquoi les hommes seraient-ils plus sévères que Jésus?... Madeleine, cette bonne Madeleine a eu aussi bien des erreurs, et elles lui ont été remises ; elle n'avait cependant sauvé aucune vie humaine. Thérésia, comme Madeleine, reconnut plus tard ses erreurs, et le fait de les reconnaître ne lui enleva rien de sa bonté indulgente ; elle demeura bonne après avoir reconnu qu'elle aurait dû être plus sévère à elle-même et ne se fit pas de sa vertu toute fraîche un piédestal pour mépriser les vertus qui n'étaient pas encore sorties de chrysalide. Une trop grande facilité pour les choses d'argent, prix d'une trop grande facilité sur certaines autres choses où la complaisance et les usages du temps avaient plus de place que le cœur, voilà ce qu'il faut sévèrement blâmer chez cette belle et fragile pécheresse; mais ne la condamnons pas; les condamnés qu'elle a sauvés de l'échafaud se lèveraient de leurs tombeaux, à la façon des morts de la ballade allemande, ils se rangeraient autour d'elle comme une garde d'honneur et nous reprocheraient justement une injuste sévérité.

Tallien mérite lui aussi quelque indulgence. Il a été atroce pendant quelque temps, mais il reconnut qu'il avait été trop loin. Thérésia le prépara à la modération, et lorsque « des représentations furent faites aux proconsuls par quelques citoyens courageux, que

Thérésia Cabarrus secondait en secret, tant sur les agissements du Comité que sur les condamnations iniques prononcées parle tribunal révolutionnaire S), Tallien eut le mérite de ne pas s'entêter dans son erreur et de changer totalement son orientation. Et, certes, il risquait beaucoup à ce changement de politique; que de dénonciations allaient en être la conséquence !

Beaucoup de ces dénonciations assurément étaient fondées. Tallien n'était qu'un coquin à qui les facilités de satisfaire ses instincts de proie n'ont pas manqué pendant son proconsulat de Bordeaux. Mais peutêtre aussi lui en a-t-on attribué plus que son compte et a-t-on mis sur' son dos les infamies de ses collaborateurs et de ses agents. Car, comme l'a écrit un contemporain, habitant de Bordeaux, « l'arbitraire en était arrivé à ce point, sous le Comité de surveillance du 2 frimaire, que les mandats d'arrêt étaient lancés parles agents mêmes du Comité^ ». Le désarroi, l'anarchie étaient tels, on le voit, qu'il était facile aux malhonnêtes gens, et c'étaient eux qui gouvernaient cette anarchie, de faire tout ce qu'ils voulaient : ils péchaient en eau trouble. Nous avons déjà dit que sur la somme de 6,940,000 francs, total des amendes prononcées par la commission militaire, 1,000,000 de francs fut attribué aux sans-culottes et 1 , 325,000 francs à la construction d'un hospice qui ne fut jamais commencé. On n'a retrouvé aucune trace de cette dernière somme. Peut-être une partie en fut-elle attribuée à Tallien qui, non encore satisfait, fit trafic des passeports et des grâces. Il était assailli de pétitions,

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