Moniteur du 9 germinal an III (29 mars
2. Voir sa répugnante brochure : A Maximilien Robespierre aux Enfers, par Tasciikreau-Fargues.
dire, mais voici ce qu'il a écrit à propos de son arrestation, et CCS détails, malgré le peu de l'oi qu'on doive ajouter aux écrits d'un homme comme lui, paraissent vrais : « Jamais victime ne fut poursuivie par Robespierre avec plus d'acharnement. Il était question de la faire arrêter et juger à Bordeaux par la commission militaire. Elle avait à Paris un ami qui était aussi le mien; je lui fis part de ce qui se tramait contre elle; il lui écrivit, l'engagea de partir sur-le-champ, de s'arrêter dans quelque ville sur les bords de la Loire et que là nous irions la joindre, afin de nous concerter ensemble. Dix jours après cette lettre, elle arrive à Fontenay-aux-Roses ; nous nous rendons près d'elle. Je ne l'avais jamais vue et mes démarches en sa faveur n'avaient d'autre but que d'obliger mon ami ; mais, aussitôt qu'elle m'eut raconté ses malheurs, le sentiment qui me faisait agir se porta volontairement vers elle et je lui promis de ne rien négliger pour la soustraire à ses persécuteurs.
ce Le lendemain, elle vint à Paris et se rendit chez mon ami ; le danger croissait. On écrit de Bordeaux qu'elle est partie \ que toute recherche est du temps perdu. Les émissaires de Robespierre, Lavalette et Boulanger, se mirent en campagne ; nous sommes observés de près. Il ne restait d'autre parti à prendre que de fuir pour essayer de se cacher à Versailles ; mais Boulanger arrive au moment oii elle entre chez mon ami. L'ordre porte d'arrêter la citoyenne Cabarrus-Fontenay et tous ceux qui se trouveraient avec
1. Taschereau fait évidemment allusion à la lettre de Marc- Antoine Jullien à Robespierre, datée du 30 mai 1794 : « Je crois devoir t'envoyer copie de l'extrait d'une lettre de Tallien au Club national ; elle coïncide avec le départ de la Fontenai, que le Comité de salut public aura sans doute fait arrêter* »
elle. Mon ami et sa femme furent donc compris dans l'arrestation, et ce fut avec grand'peine que, s'étant réclamés de moi, on consentit à les laisser chez eux avec deux gardiens. Grand bruit chez la famille Duplay : cette maison leur appartenait ^ ; je l'avais fait louer à mon ami. La citoyenne Cabarrus-Fontenay s'y était d'abord réfugiée : j'étais donc un conspirateur! Quelle nuit affreuse ! Vers minuit, la principale victime est arrêtée à Versailles, conduite à la section des Champs-Elysées et de là à la Force. »
C'était vrai. Dix jours après que Robespierre avait lancé le mandat d'arrêt contre Thérésia, le citoyen Boulanger, général de brigade, l'arrêtait à Versailles. On arrêtait en même temps « le jeune homme qui demeure avec elle », comme l'indique le mandat, un citoyen Guéry qui, on ne sait pourquoi, pour charmer peut-être les ennuis d'un long voyage, tenait, depuis Bordeaux, compagnie à la maîtresse de Taillent Son domestique, nommé Guillaume Bidos, était arrêté, de son côté, dans la maison du citoyen Desmousseau, rue de l'Union, n'^e, quartier des Champs- Elysées. De plus, cette excellente Frenelle, la femme de chambre à qui Thérésia devait d'avoir fait les premiers pas dans la charité, avait été arrêtée à Fontenay-aux-Roses et essayait, la brave fille, de se faire prendre pour sa maîtresse afin de la sauver.
Cet événement se passa dans la nuit du il au
1. On sait que Robespierre habitait avec la famille Duplay la maison qui porte actuellement le n" 398 de la rue Saint-Monoré et ({ui appartenait à M. Duplay. Cette maison est encore telle qu'elle était en 1794, sauf qu'elle a été surélevée d'un étage (voir à ce sujet le très intéressant ouvrage du D"" Cabanes, Le Cabinet secret de l'histoire^ 2' série, pp. 196-199).
2. Voir le rapport du géjiéral Boulanger sur l'arrestation dô Thérésia à V Appendice.
12 prairial (30 au 31 mai 1794). D'après le rapport du général Boulanger, « la citoyenne Fontenay a été conduite à la Petite-Force, où elle a été mise au secret, le citoyen Guéry au Luxembourg, le domestique et la femme de chambre, l'un au Luxembourg, l'autre à la Petite-Force ».
La Petite-Force, annexe de la Force, autrement dit l'ancien hôtel de M. de Caumont, duc de la Force, était située dans la rue Pavée-au-Marais. Elle touchait à l'hôtel de Lamoignon, sur un emplacement compris entre cet hôtel, au nord, et la rue du Roi-de-Sicile, au sud. Le registre d'écrou de la Force mentionne l'entrée de Thérésiaà la prison : comment se fait-il qu'avec ce renseignement l'on ait dit qu'elle avait été incarcérée aux Carmes?
Voici l'extrait du registre d'écrou de la Force en ce qui concerne Thérésia : il est daté du 8 prairial an II (27 mai 1794) et non du 22 mars, comme on l'a dit par erreur manifeste, puisque, à cette date, Thérésia était toujours à Bordeaux. D'ailleurs, cette date même du 27 mai est inexacte, car, arrêtée dans la nuit du 30 au 31 mai, à Versailles, comment Thérésia auraitelle pu être incarcérée à Paris le 27 mai? Mais les guichetiers, en Tan II, n'étaient pas encore très familiarisés avec le calendrier républicain et, comme tout le monde, faisaient chaque jour des erreurs. Cet extrait devrait porter la date du 12 prairial (31 mai), comme Tordre du Comité de surveillance des Champs- Elysées en vertu duquel Thérésia était écrouée.
Voici donc l'extrait du registre d'écrou :
c( Thérèse Cabarrus, femme Fontenay, âgée de vingt ans, native de Madrid, en Espagne, sans état, demeurant à Versailles, taille quatre pieds onze pouces,
cheveux et sourcils bruns, front ordinaire, yeux bruns, nez moyen, bouche petite, menton rond.
« Envoyée dans cette maison pour y être détenue au secret, en vertu de l'ordonnance du Comité de salut public en date du 3 prairial. »
Maintenant, en exécution de quel ordre fut-elle conduite et admise à la Petite-Force?
En exécution de celui-ci :
« Ordre du Comité de surveillance révolutionnaire de la section des Champs-Elysées de conduire, en vertu d'un arrêté du Comité de salut public de la Convention, en la maison d'arrêt du Luxembourg ou toute autre, le nommé Jean Guéry, désigné comme le jeune homme accompagnant la nommée Thérèse Cabarrus, femme Fontenay. 12 prairial an II. »
Et de qui était signé cet ordre? Oh! l'étrange chose! Outre la signature du président Dumas et celles de six membres du Comité, il y avait celle de Tallien !
On se demande en quelle qualité Tallien apposait sa griffe sur cette pièce. Quant à ses motifs pour h faire, ils peuvent s'expliquer. On se rappelle que Thérésia était venue de Bordeaux avec un jeune homme, M. Jean Guéry. Était-ce le fils de cet individu qui, au dire du rapport de Boulanger, l'avait intéressée dans une aiïairc de salpêtre? On l'ignore. On ne sait pas davantage s'il fut question de salpêtre entre elle et son compagnon, mais il est possible que les beaux yeux de Thérésia aient mis le feu aux poudres chez le jeune Guéry. Le tête-à-tête capiteux d'un voyage en chaise de poste entre un jeune homme et une jeune femme de vingt ans, romanesque, divorcée par-dessus
le marché, qui ne se laissait guère gêner par des principes, qui n'aimait pas l'homme qu'elle avait pris pour amant ^ et qui était séparée de lui depuis plus de deux mois ; l'excitation du voyage, les beaux jours de mai et, comme dit La Fontaine :
La faim, l'occasion, l'herbe tendre, et, je pense, Quelque diable aussi la poussant,
il est possible que sa conduite ait donné à Tallien quelque sujet de jalousie. Car il devait être, non moins bien que Robespierre, instruit de ce que faisait sa belle maîtresse ; et, à la suite d'une explication qui ne lui aura pas donné satisfaction, peut-être a-t-il, dans un accès de dépit amoureux, de jalousie furieuse plutôt, donné cette singulière signature qui le venge à la fois de Thérésia et de Jean Guéry?
Peut-être aussi avait-il vu dans les cartons, au Comité de salut public, la lettre dans laquelle Jullien disait que Thérésia lui avait offert de s'enfuir avec lui en Amérique?
Peut-être enfin, avec le caractère lâche et obséquieux qu'on lui connaît — et sans que cela soit une raison d'exclure les autres motifs — Tallien eut-il la pensée de sacrifier lui-même sa maîtresse, puisqu'il la voyait perdue, et de se faire auprès de Robespierre un mérite de son sacrifice, afin de rentrer dans ses bonnes grâces? Avec ces natures-là, tout est possible. On va voir, du reste, que, en fait de platitudes devant Robespierre, Tallien n'était pas au bout de son rouleau.
1. 11 faut se rappeler, sur ce point, ces mots que nous avons déjà cités et qu'on trouve dans une lettre d'elle, écrite sous ia Restauration : « Quand on traverse la tempête, on ne choisit pas sa planche de salut. »
Le lendemain de Tarrcstation de Thérésia, Taschercau raconte qu'il rencontra Tallien se promenant aux Champs-Elysées, triste et abattu. Il alla à lui. « Tu n'as rien à craindre pour la citoyenne Cabarrus, lui dit-il; ton amie ne sera pas encore aujourd'hui traduite au tribunal révolutionnaire. »
En effet, Thérésia avait été interrogée par Goffinhal, que Robespierre lui avait envoyé; et il semble bien que c'est Taschereau, ami de Desmousseau, que Thérésia connaissait, qui fit une démarche en faveur de la belle prisonnière auprès du citoyen Boulanger, qui l'avait arrêtée, auprès de La Valette et de l'ex-fermier général Verdun : ces trois hommes allèrent trouver Goffinhal et obtinrent de lui qu'elle ne serait pas encore envoyée au tribunal révolutionnaire. 11 fallait, avant tout, gagner du temps...
Que fit Tallien après l'arrestation de Thérésia? Futil parmi les solliciteurs de Goffinhal pour faire ajourner sa comparution devant le tribunal? On ne sait, mais il est probable que, comme il se sentait très suspecté, il chercha tout d'abord à se faire oublier de ceux qui distribuaient les billets de guillotine avec la même libéralité qu'il les avait délivrés lui-même à Bordeaux. Et puis il avait besoin de rassembler ses idées, de se ressaisir... L'idée d'une action hardie, d'une attaque directe contre Robespierre ne paraît pas lui être venue dans les premiers temps de l'incarcération de Thérésia. Peut-être même est-ce à ce moment qu'il fit une visite à Robespierre? « Robespierre, a écrit Barras, était devenu dans la Convention une espèce de tribunal auquel chacun croyait devoir se référer pour obtenir un jugement sur les choses dont il pouvait être accusé; on imaginait se mettre en sûreté dès que
Robespierre aurait prononce l'absolution \ » Talliense présenta donc, comme Frcron, comme Barras l'avaient fait à leur retour de Toulon, à la maison de la rue Saint- Honoré : pas plus que ces corrompus, il ne reçut de l'Incorruptible un accueil satisfaisant. Grave imprudence de la part de Robespierre : dans sa situation, il ne devait mécontenter personne et ne pas compter sur sa popularité d'une façon trop absolue. Mais il savait qu'on lui avait reproché d'avoir serré la main à Danton le jour même où il le faisait envoyer au tribunal révolutionnaire : est-ce dédain pour Tallien, comme pour Barras et Fréron? est-ce pour ne pas être accusé d'hypocrisie comme on l'avait fait au sujet de la mise en accusation de son ami Danton ? Robespierre réconduisit avec une politesse glaciale.
Tallien ne se tint pas pour battu et riposta par de nouvelles platitudes. A la séance du 24 prairial (12 juin), douze jours après l'arrestation de Thérésia, deux jours après le vote de la loi connue sous le nom de loi du 22 prairial, que Robespierre avait fait voter pour atteindre d'une façon sûre et rapide ces hommes, disait-il, « gorges de sang et de rapines », et qui ne fut qu'un coup de bâton dans l'eau, Tallien avait été convaincu de mensonge par Robespierre qui, en pleine séance de la Convention, l'avait traité de manière à le couvrir de honte et de confusion devant ses collègues. Et, le lendemain, Robespierre recevait de lui une lettre des plus plates, d'autant plus inconcevable qu'il savait que c'était lui qui avait, au Comité de salut public, écrit l'ordre d'arrestation de Thérésia : il est vrai que lui-même, Tallien, avait signé celui de conduire son ami Guéry en prison. « L'imposture soutenue par le