‹ La citoyenne TallienChapitre 46 sur 122 · Barras, Mémoires, t. I, p · texte numérisé non relu

Barras, Mémoires, t. I, p

crime..., lui disait-il, ces raots terribles et injustes, Robespierre, retentissent encore dans mon âme ulcérée. Je viens, avec la franchise d'un homme de bien, te donner quelques éclaircissements... » Comme si un homme de bien donne des éclaircissements, autrement que l'épée à la main, à un homme qui l'a traité de menteur et de criminel ! Mais l'épée, la noble et loyale épée, Tallien ne connaissait pas cela...

Non content de s'être ainsi aplati une fois de plus devant Robespierre, il éprouve le besoin d'en faire autant devant Couthon. Ah ! si Tallien était à genoux devant l'argent et devant une maîtresse, il faut convenir qu'il ne l'était pas moins devant les hommes dont il avait quelque chose à craindre — ou à espérer — quitte à leur en vouloir ensuite mortellement de sa propre bassesse. Hélas ! est-ce que ce caractère n'a pas fait école?

C'est dans ces coups de cravache, infligés par Robespierre à ces « hommes gorgés de sang et de rapines », c'est à sa volonté nettement exprimée de les atteindre, qu'il faut chercher les causes premières et décisives du coup d'État du 9 thermidor. C'est à cette séance du 24 prairial que remonte la conspiration des crimes et de la peur contre celui qui voulait les châtier. « Ce serait outrager la patrie, avait dit Robespierre, que de souffrir que quelques intrigants, plus méprisables que les autres parce qu'ils sont plus hypocrites, s'efforçassent d'entraîner une partie de cette Montagne et de s'y faire les chefs d'un parti. » A ce moment, Bourdon (de l'Oise) l'interrompit : « On vient de dire assez clairement que j'étais un scélérat. » Ce qui lui valut cette sanglante réplique : « Je n'ai pas nommé Bourdon; malheur à qui se nomme lui-même!... Les intrigants ne sont pas de la Montagne !» — « Nom-

mez-Ics ! » — « Je les nommerai quand il le faudra >, conclut Robespierre.

Et il laissa cette épée de Damoclès suspendue sur la tête de ceux qui n'avaient pas les mains nettes. De là, le rapprochement instinctif, le syndicat de toutes ces consciences véreuses et leur alliance contre cet empêcheur de danser en rond, ce Gaton intempestif qui avait la singulière prétention de vouloir qu'il n'y eût, comme représentants du peuple, que des hommes honnêtes. Si, au lieu de laisser peser son accusation sur un nombre indéterminé de députés, Robespierre avait dit franchement : « Toi, Tallien, je t'accuse d'avoir trafiqué des vies humaines à Bordeaux; toi, Barras, je t'accuse, et toi aussi, Fréron, d'avoir pillé à votre profit les églises de Marseille et de Toulon et d'avoir empoché 800,000 francs au détriment des caisses de l'État ; toi, Rovère, je t'accuse d'avoir été le complice des vols et des crimes de Jourdan Coupe- Têtes, à Avignon ; toi. Courtois, je t'accuse d'avoir volé dans ta mission en Belgique; toi, André Dumont, je t'accuse d'avoir fait toutes sortes de brigandages à Amiens ; toi, Fouché, je t'accuse d'avoir fait les mêmes choses à Lyon... » ; si Robespierre s'était exprimé avec cette franchise, tous ces coquins — tous ces (( révolutionnaires dans le sens du crime », comme les appelait un autre révolutionnaire qui ne l'était guère autrement, Saint-Just, mais qui, au moins, était intègre — auraient été sur l'heure décrétés d'accusation et le tribunal révolutionnaire en eût fait prompte justice; l'ère sanglante de la Révolution était peut-être terminée et il n'y eût pas eu de 9 thermidor. Mais la menace de Robespierre amena la concentration des représentants qui avaient les plus gros excès à se reprocher; d'autres, qui sans être aussi criminels n'avaient pas la

conscience très nette, se crurent visés également par les paroles de Robespierre et se rapprochèrent du noyau des grands coupables. Ceux-ci surent exploiter la situation comme ils avaient su exploiter leurs missions, lis dressèrent des listes et les firent circuler en disant tout bas qu'elles contenaient les noms des représentants que Robespierre voulait envoyer rendre compte de leurs actes au tribunal révolutionnaire. De là une Terreur au milieu de ceux qui faisaient la Terreur. De là cette coalition du crime et de la peur. De là la journée du 9 thermidor qui ne fut pas seulement, on le voit, « la punition de l'ambition dictatoriale », comme veut le faire croire Barère, ce faux frère doublé d'un faux bonhomme, mais une simple querelle, une a brouillerie de famille », selon l'expression de Mallet du Pan.

Cependant Robespierre faisait surveiller Tallien par les agents du Comité de salut public. On a des rapports de police sur ses faits et gestes. Depuis l'arrestation de Thérésia, il était suivi pas à pas et ses moindres actions épiées et rapportées ^ Il s'était aperçu de cette surveillance et en avait parlé, mais fort maladroitement, à la Convention, et, depuis, il ne sortait plus qu'armé et ne marchait qu'avec la plus grande circonspection. Ilabitait-il déjà la rue de la Perle, au Marais? Y vint-il pour être plus près de la prison de la Force où, bien qu'il ait peut-être essayé de l'oublier, était enfermée sa belle maîtresse? C'est difficile à savoir ; mais ce dont on se doute bien, c'est qu'il n'y vécut pas l'esprit tranquille pendant le court intervalle qui s'écoula jusqu'au 9 thermidor.

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