‹ La citoyenne TallienChapitre 49 sur 122 · Cit. Tal · texte numérisé non relu

Cit. Tal

i8. — Cit. Tal.

là que le caractère et la nature de chacun se montraient sans fard et ce n'était pas toujours à l'honneur do notre pauvre nature humaine, malgré hien des exemples de stoïque et virile résignation, malgré d'admirables dévouements. André Ghénier, qui vécut ses derniers mois en prison, nous a laissé de la vie qu'on y menait un tableau empreint d'un méprisant et amer dédain :

On vit, on vit infâme. Eh bien ! il fallut l'être.

L'infâme, après tout, mange et dort.

Ici même, en ces parcs où la mort nous fait paître,

Où la hache nous tire au sort, Beaux poulets sont écrits, maris, amants sont dupes;

Caquetages intrigues de sots ; On y chante, on y joue, on y lève des jupes ;

On y fait chansons et bons mots. -'

On s'accoutume à tout. Le docile troupeau des prisonniers s'était, dans chaque prison, habitué à cette vie do misères et d'angoisses. Il le fallait bien, d'ailleurs : le moyen de faire autrement ?Thérésia fit donc comme les autres et prit son mal en patience. Peu à peu on adoucit la rigueur première avec laquelle elle était traitée; on lui donna de la paille fraîche et l'on se relâcha de la surveillance du secret.

On sait peu de choses sur sa détention à la Force et la légende a vite poussé ses branches fleuries, après le 9 Thermidor, sur le terrain nu, mais non stérile, de la vérité. Aussi ne faut-il pas s'attarder à redire et discuter toutes les fantaisies que l'imagination et la ilatlorie ont imprimées sur cet épisode de la vie de M""^ ïallien.

Mais il faut revenir à Tallieii et voir ce qu'il faisait pondant que sa maîtresse gisait à la Force, sur une I)aillasse bourrée de vermine. Il menait naturellement

une campagne contre Robespierre ; il réunissait en faisceau tous les amours-propres froissés, toutes les peurs, toutes les ambitions de second ordre et les groupait, aidé en cela par tous ceux qui avaient à redouter la lumière sur leurs actes, contre celui qui voulait qu'on la fît.

Robespierre savait bien que ses ennemis organisaient de sourdes menées contre lui. S'il avait eu une plus grande connaissance des passions humaines, s'il avait eu le flair plus subtil, il aurait senti que, après avoir manqué le moment d'agir, le 24 prairial, il était dq la dernière imprudence à lui de laisser à ses ennemis tout loisir pour s'organiser et se défendre. Il comptait trop sur sa popularité pour avoir des inquiétudes. Il méprisait trop aussi ses ennemis : il eût mieux fait de s'en méfier. Mais, comme le dit Bossuet, « la sagesse humaine est toujours courte par quelque endroit. » Robespierre allait bientôt en faire la cruelle expérience. Il reconnut pourtant que la situation, extraordinairement tendue, ne pouvait se prolonger davantage. A la séance des jacobins du 6 thermidor, il s'éleva contre ceux qui divisaient les citoyens par leurs odieuses menées. Cou thon, le remplaçant à la tribune, précisa davantage : il déclara que les meneurs siégeaient à la Convention, qu'il y avait là « cinq ou six représentants... dont les mains sont pleines des richesses de la République et dégouttantes du sang des innocents qu'ils ont immolés. »

C'était là une nouvelle menace : elle précipita les événements. Barras, Fréron, qu'une révocation avec iniprobation était allée chercher en Provence et que le Comité de salut public refusa de recevoir à leur retour; ïallien, qui se trouvait dans un cas analogue, Rovère, etc., etc., ne voulurent pas se laisser devancer :

comme à la guerre, le succès devait appartenir à celui qui attaquerait. L'audace et la rapidité des coups pouvaient seules sauver les conjurés. Ils mirent de leur côté la droite de l'Assemblée en lui promettant tolérance et modération, et se rivèrent l'extrême gauche en lui montrant que Robespierre n'était qu'un modéré, qu'avec son invention de l'Être suprême il faisait marcher la Révolution à reculons et qu'il ne visait, en définitive, qu'à la dictature. Flatteries, menaces, tout fut mis en œuvre, et le 8 thermidor, Fouché pouvait dire : « La division est complète, demain il faut frapper V »

Avant de raconter la fameuse journée du 9 thermidor, il faut revenir à Thérésia.

11 paraîtrait qu'elle avait réussi à correspondre avec Tallien, tout au moins à lui faire parvenir quelque billet. C'est possible : on s'était peu à peu relâché de la surveillance étroite dont elle avait été l'objet tout d'abord, et beaucoup d'autres détenus avaient trouvé le moyen de faire passer de leurs nouvelles à leurs parents et à leurs amis^.

On a beaucoup dit et redit que c'est à une lettre de

1. Paix^les de TaUien, séance de la Convention du 22 thermidor an III.

2. Si elle pouvait envoyer des lettres, elle n'en pouvait pas recevoir, du moins par la voie régulière. « Voici en effet ce qu'on trouve aux Archives, dans les papiers du Comité de salut public (bureau de la surveillance administrative, rapport du 5 messidor an II):

« Le Comité révolutionnaire de la section de la Fraternité fait passer deux nouvelles lettres adressées à la citoyenne Cabarrus, femme divorcée de Devins {sic).

« L'une, insigniliante est datée de Bordeaux ; l'autre, même timbre, est signée Manoury. Ce dernier est allé à Rouen.

Note de Robespierre. — « Donner une idée précise de ces lettres et tâcher de découvrir Manoury. »

« Le Comité révolutionnaire fait passer au Comité dix nouyeUes lettres adressées A la citoyenne Cabarrus, femme Devin,

Thérésia qu'est duc, en réalité, la chute de Robespierre et du gouvernement de la guillotine. Cette lettre, écrite sous l'impérieux instinct de la conservation, aurait été le coup de fouet que, du fond de sa prison, Thérésia aurait allongé à son amant pour le faire sortir de sa torpeur.

Mais (Hîlui-ci, qui sentait tout autant que Thérésia l'aiguillon de la crainte et qui se voyait tout aussi près qu'elle de la « coupeuse de têtes », n'avait pas eu besoin de ce coup de fouet pour agir. On n'improvise pas un 9 Thermidor : un acte de vigueur comme celui-là demande une longue préparation. Tallien avait concerté tout un plan d'attaque avec ceux que Ton a depuis appelé les thermidoriens; il avait formé la colonne d'assaut, assuré ses flancs et ses derrières, composé une réserve et, quand tout fut prêt, il livra bataille.

La lettre de Thérésia n'y fut pour rien.

Cette lettre a-t-elle même été écrite?

M. de Lacretelle, dans son Histoire de France^ exprime sous forme d'éloges la reconnaissance personnelle qu'il doit à M'"*" Tallien pour avoir fait des démarches en sa faveur après le 18 fructidor. Si cette lettre avait existé, il en aurait eu certainement connaissance et eût été enchanté de la citer; mais il n'en parle pas. Il a dû connaître la fable que faisaient circuler les thermidoriens, mais sans se douter que l'on voulait faire à cette galanterie de salon l'honneur de la présenter comme histoire à la postérité.

Plus tard, en 1824, la princesse de Chimay, écrivant à M. de Pougcns, se plaint de ce silence : « Rendezdivorcée. Elles no contiennent rien de suspect, les suj^-ts sont tous en amoroso.

De la main de J?obes;pierrc. — a II faut réunir toutes lea pièces relatives à la Cabarrus. d

(Ch. Nauuoy, Le Curieux.)

moi le service, lui dit-elle, d'exprimer à M. de Lacretelle ma reconnaissance pour la manière dont il a bien voulu parler de moi dans le onzième volume (de son Hislolre de France). J'aurais sans doute voulu qu'il mentionnât ma lettre du 7 thermidor àM. Tallien... »

Cette réclamation est pour nous une présomption de plus qui nous fait incliner à croire que Thérésia pense encore à substituer, en ce qui la concerne, la légende à l'Histoire.

Et, bien qu'il nous en coûte de le dire, cette lettre existerait, que rien ne prouverait qu'elle n'a pas été faite après coup, pour étayer la légende, lorsque Tallien se rendit compte de l'immensité des résultats de sa victoire — car dans de telles convulsions, les questions sont infiniment plus grandes que ne le croient les acteurs — et que, par amabilité, il en fit remonter le mérite à Thérésia. Les autres thermidoriens étaient trop galants pour ne pas faire chorus avec Tallien et, tout en sachant parfaitement comme quoi tout cela n'était pas, ils en répandirent la fable. D'ailleurs, tout parti veut une héroïne : on en avait une là, sous la main, tout fraîchement sortie de prison... 11 était impossible d'en trouver une plus belle : aussi la saluat-on unanimement, à un souper, du titre de Notre- Dame de Thermidor.

Au reste, voici cette lettre, considérée bien à tort, selon nous, comme monument historique sérieux et probant.

De la Force, le 7 thermidor.

Madame de Fontenay à M. Tallien.

« L'administrateur de la police sort d'ici; il est venu m'annoncer que demain je monterai au tribunal, c'est-à-dire sur l'échafaud. Gela ressemble bien peu au

lève qoe j'ai fait cette nuit, llobespierre n'existait plus et les prisons étaient ouvertes. Mais grâce à votre insigne lâcheté, il ne se trouvera i)ientôt plus personne en France capable de le réaliser. »

Comme les correspondances avec le dehors n'étaient pas faciles, on a imaginé de dire, et M""^ Tal- Uen a raconté souvent elle-même que cette lettre parvint à son adresse par des moyens extraordinaires. Tantôt on voulait que Tallien eût loué un grenier, dans une maison dominant la cour de la prison où elle faisait sa promenade du soir, et que, du haut de son grenier, il lui lançât, dès qu'il l'apercevait seule, un caillou enveloppé dans un papier sur lequel il avait écrit tout ce qu'il voulait lui dire. Tantôt on disait sérieusement que c'était au moyen d'un trognon de chou évidé, dans l'intérieur duquel elle plaçait un billet, et qu'elle lançait par-dessus le mur, que Tliérésia avait trouvé le moyen de correspondre avec son amant et de lui envoyer cette lettre décisive.

Voilà des folies. Pour nous résumer, que Thérésia ait écrit ce fameux billet le 1 thermidor, ou seulement plus tard, après sa sortie de prison, pour donner un corps à la légende dont elle voulait pavoiser son nom, et pour hausser encore le piédestal sur lequel elle voulait prendre une « attitude » devant la postérité, il est certain que, avec ou sans lettre d'elle, Tallien aurait attaqué quand même Robespierre.

Thérésia ne fut donc pour rien dans la journée qui amena la chute de R.obespierre ; et, pour aller à la postérité, les légèretés de sa vie, ses bontés aussi, la servent mieux que ses services au 9 thermidor.

Le soleil se leva, le dimanche 9 thermidor (27 juil-

let 1794), dans une de ces brumes lourdes et torrides qui sont fréquentes à Paris vers îa fin de l'été. A TAssemblée régnait l'anxiété. Le groupe des « pourris » était décidé à brusquer la fortune et à rcnver* ser, coûte que coûte, un pouvoir qui avait déclaré son intention de les châtier ; les groupes de droite et d'extrême gauche étaient décidés à les appuyer, le groupe des trerableurs à les suivre. Une bonne carte dans le jeu des conjurés : soixante-huit députés, tous dévoués à Robespierre, étaient en mission dans les départements.

On ne peut, pour savoir exactement les péripéties de cette fameuse séance, s'en rapporter au Moniteur. Le compte rendu en a été fait par les vainqueurs et l'on sait que le scrupule de dire vrai était le moindre de leurs soucis. Et pourtant il n'en existe pas d'autre relation, du moins d'à peu près digne de foi. Celle de Barère est assez sujette à caution ; on ne peut évidemment parler de celle de Barras. Il y a bien celle de Levasseur (de la Sarthe), mais ce représentant, absent de Paris à ce moment, ne parle que par ouï dire. Cependant son récit peut être considéré comme se rapprochant le plus de la vérité.

Il faut donc, pour avoir une idée juste de cette séance, débrouiller les traits vrais de chacune de ces relations. Nous allons essayer de le faire. On \erra que le rôle de Tallien y fut prépondérant, en ce sens que c'est lui qui attacha le grelot : comme la chose était prévue, la masse des hésitants, qui est toujours de l'avis du plus fort, le suivit ; elle aurait suivi tout aussi bien Robespierre si les chances s'étaient montrées d'abord en sa faveur.

La séance commença comme à l'ordinaire par la lecture du procès-verbal de la séance précédente. Le

procès-verbal adopté, Saint-Just monta h la tribune. 11 se mit à lire, scandant ses pbrases du poing, selon le geste qui lui était habituel, un écrit dans lequel il attaquait les membres du Comité de salut public.

Tallien l'interrompit. Il dit que, comme lui, il n'était d'aucune faction, qu'il n'avait en vue que le bien de la patrie et l'intérêt de la liberté; la preuve, c'est qu'il demandait que le voile fût entièrement déchiré.

Ces mots furent accueillis par une triple salve d'applaudissements : chacun des conjurés savait ce que cela voulait dire. Là se borna — c'est Barère qui l'affirme dans ses Mémoires et son affirmation paraît, sur ce point, à peu de chose près exacte — là se borna le rôle de Tallien en cette journée. « C'est ce discours, dit-il, que Tallien interrompit un instant, unique service qu'il rendit dans cette journée dont il a voulu ensuite s'attribuer les honneurs... Voilà, je le répète, la seule part que Tallien ait eue aux événements du 9 thermidor. Ce fait simple était trop connu alors pour qu'on lui attribuât la grande influence que les agents de Coblentz arrivés à Paris, et ses amis de contre-révolution ont cherché à lui prêter depuis, avec l'intention de le rendre puissant dans l'opinion et les passions du parti réacteur qui domina jusqu'au 13 vendémiaire \ »

Billaud-Varennes s'élança à la tribune quand Tallien en descendit et fit un long discours. Robespierre voulut l'y remplacer; mais le branle était donné, les conjurés ne le laissèrent pas parler; les cris de: A bas le tyran ! l'empêchèrent de se faire entendre.

1. Barère, Mémoires^ t. III, p. 221. — Ce fut là, en effet, le rôle de Tallien, mais il ne faut pas oublier qu'il avait tout préparc par une campagne active, où il avait déployé des qualités de chef de parti et montré du coup d'œil et de la prévoyance.

Voyant que les affaires prenaient une fâcheuse tournure pour Robespierre, Tallien prend de nouveau la parole. Cette fois, il y va plus hardiment — il sent qu'il est soutenu — et il déclare avec de grands gestes qu'il s'est armé d'un poignard pour percer le sein du nouveau Cromwell, dans le cas où l'Assemblée n'aurait pas le courage de le décréter d'accusation.

C'est sur ces paroles, violemment applaudies, que la Convention vote l'arrestation d'FIanriot et de son état-major et qu'elle se déclare en permanence « jusqu'à ce que le glaive de la loi ait assuré la Révolution ».

Billaud-Varennes réclame l'arrestation du général Boulanger : on l'accorde.

Robespierre veut parler : un tonnerre d'imprécations couvre sa voix. La partie semble gagnée, les Tallien, les Fouché, les Rovère, les Barras, etc., ne veulent pas la compromettre.

Barère, qui ne veut pas, lui, se compromettre, et qui sent chanceler la fortune de Robespierre, juge prudent de prononcer un discours ni chair ni poisson, qui lui permette à un moment donné de se retourner contre celui que, deux jours auparavant, il portait aux nues ; mais il ne l'accable pas encore. Le vieux Vadier s'en charge. Tallien, voyant le loup à terre, lui porte encore un coup : il lui reproche l'arrestation des membres du Comité révolutionnaire de la section de V Indivisibilité, des calomnies contre les sauveurs de la patrie, des actes d'oppression sur les simples particuliers. Ceci visait évidemment l'arrestation de Thérésia Cabarrus.

Il allait poursuivre lorsque Robespierre l'interrompit : « C'est faux, dit-il, je... »

Les passions surexcitées, surchauffées dans cette atmosphère de haines délirantes, éclatent de nouveau en rnillc cris et l'empêchent de se faire entendre : les cris redoublent, ils se prolongent et nefmissent pas... Et la sonnette du président, dans ce débordement de toutes les fureurs humaines, tintait et tintait sans relâche, furieuse elle-même, désespérée, impuissante...

Saisissant un moment d'accalmie, saisissant aussi toutes ses forces, Robespierre s'écrie d'une voix vibrante qui perce le tonnerre des imprécations et des hurlements, comme un appel de clairon perce les mille fracas de la bataille : « Pour la dernière fois, président d'assassins, je te demande la parole!... Accorde-la moi ou décrète que tu veux m'assassiner* ! »

Le malheureux a deviné où l'on en veut venir avec lui ; il débrouille en cemonsent, d'un coupd'œil, tous les fils de la conjuration et se juge perdu. Il ne s'imagine pas cependant qu'on ira jusqu'à vouloir l'assassiner d'un coup de pistolet, mais il voit, comme dans cet instant de lucidité suprême qui illumine les derniers râles d'un mourant, que la machine du tribunal révolutionnaire va se retourner contre lui ; il voit que, après Danton, après tant d'autres, son heure est venue, qu'il portera lui aussi sa tête sur l'échafaud...

Il lutte pourtant, il veut se faire entendre et ne cesse de réclamer la parole au milieu de cet ouragan de toutes les rages et de toutes les haines de l'enfer. « Tu ne l'auras qu'à ton tour ! » lui répond Thuriot, qui vient de remplacer Collot d'Herbois au fauteuil et qui prélude ainsi, par un déni de justice, à la carrière qu'il fera dans la magistrature impériale.

Il lutte encore et répond à cette parole qu'on lui

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