‹ La citoyenne TallienChapitre 52 sur 122 · Cit. Tal · texte numérisé non relu

Cit. Tal

sonnel l'avait seul poussé à attaquer Robespierre, Tintérét personnel seul continua à dicter sa conduite : il n'y faut chercher ni un plan, ni une idée politique, ni l'amour du bien public et du pays ; on ne trouverait rien de tout cela, — mais seulement le désir de jouir, dans son débraillement moral, des richesses et de la maîtresse qu'il avait scandaleusement acquises à Bordeaux; il faut y voir aussi, et avant tout, le désir de supprimer ou de faire taire les témoins de ses crimes. Il cherche à faire monter les uns à l'échafaud ^ ; il fait envoyer les autres en prison^ dans l'espérance qu'ils n'en sortiront pas.

Il semble s'être pénétré de cette détestable maxime de Machiavel : « Il ne faut pas que celui qui gouverne soit honnête homme, mais il faut qu'il ait grand soin de le paraître. » Car maintenant son coup d'État lui a ouvert des horizons nouveaux : l'ambition le mord au cœur, il se croit appelé à jouer un grand rôle, à prendre une grande place, et il ne faut pas, pour cela, avoir un passé trop gênant qu'on pourrait à l'occasion lui jeter à la face.

Aussi, les premières mesures prises pour assurer la durée de leur triomphe, leurs vengeances personnelles assouvies, les Thermidoriens respirent; ils peuvent se mettre à leurs petites affaires, les seules d'ailleurs qui préoccupent ces petits hommes. Ah! comme Mallet du Pan les a bien dépeints en disant : « Ce sont

1. Dans le premier numéro du journal qu'il fonde après le 9 thermidor, VAmi des citoyens, Tallien dénonce un agent des Comités de Salut public et de Sûreté générale, qui connaît ses méfaits, comme complice de Robespierre. Il espère se débarrasser ainsi d'un témoin gênant.

On voit que VAmi des citoyens était cousin germain de l'Ami du peuple.

2. Comme Marc- Antoine Jullion, par exemple. — Voir, àl'Appendice, une lettre de lui fort curieuse à ce sujet.

des valets qui ont pris le sceptre des mains de leurs maîtres aprc> Icsavoir assassinés. » Ils ne voulaient, en effet, ces comparses, que continuer, mais à leur propre profit, le régime de la Terreur, sans avoir l'audace entreprenante, le patriotisme, les talents, les aspirations de ceux qui avaient joué les premiers rôles, sans avoir pour excuse la situation critique de la France prise entre la guerre civile et l'invasion. Et s'ils furent obligés d'enrayer, au lendemain même de leurs premières vengeances, ce fut à cause du mouvement général et irrésistible de la France entière qui fit voir qu'elle ne tolérerait plus le gouvernement de la guillotine.

Un des premiers soins de Tallien fut de faire mettre en liberté sa maîtresse. Si elle avait eu des torts à sou égard, si elle avait commis quelque inconséquence dont son extrême coquetterie était seule coupable — et, coupable, comment l'aurait-elle été puisqu'elle ne lui avait pas encore juré fidélité? — sa longue détention l'en avait assez cruellement punie. De son côté, Tallien n'était pas blanc comme neige : n'avait-il pas, on s'en souvient, signé l'ordre d'incarcération de son ami Guéry? Thérésia ne s'en douta jamais. Mais tous deux avaient expié leurs torts réciproques, tout grief était oublié et, le 12, la belle Thérésia sortait de prison.

Le petit Jull ien, lui, y entrait. <c Haine aux satellites de Robespierre! avait dit Tallien, le 11 thermidor, à la tribune de la Convention ; on avait mis à la tète de l'instruction publique un jeune homme de dix-neuf ans, un jeune homme que son âge appelle à la défense de la patrie aux frontières. On ne s'est pas contenté de cela; on a envoyé ce jeune homme dans un déparlement du midi ; là , il a exercé un pouvoir révoltant; il a fait couler le sang

pour s'applaudir ensuite de ses actes arbitraires auprès de Robespierre et lui envoyer la liste de ses victimes. » C'était habile à Tallien de parler ainsi, mais c'était canaille : c'était une manière de rejeter sur le petit Jullien les crimes dont il s'était couvert lui-même. Toute sa conduite, depuis ce temps, consista à en charger ce malheureux qui n'avait cependant pas besoin d'endosser ceux des autres.

A quoi Thérésia employa-t-elle les premiers temps de sa liberté? A mettre tout d'abord un peu d'ordre dans ses affaires que deux mois de détention et le malheur des temps avaient passablement dérangées. Elle avait besoin d'argent : une lettre qu'elle adressa à une de ses amies de Bordeaux nous montre, dans le menu, ses préoccupations V

Tous ces détails de la vie matérielle réglés, elle envoya de l'argent à son domestique Joseph, resté à Bordeaux avec son fils : c'était pour payer leur pension passablement arriérée par suite de force majeure. Puis, la direction des travaux à faire et les soins de son installation à la Chaumière du Gours-la-R.eine, ancienne habitation de M^^° Raucourt, lui prirent quelque temps. Après cela elle n'eut plus qu'à jouir de la popularité immense qui entourait Tallien et dont elle avait une bonne part. « L'homme auquel l'opinion publique attribue le mérite de la réaction dont on sentait le bienfait, a écrit le chancelier Pasquier, c'est

Tallien la France oublie le proconsul cruel qui a

tyrannisé Bordeaux, l'un des promoteurs des massacres de septembre, le régicide. Il y a des sentiments qui effacent ou surmontent tous les autres : tel est celui de la reconnaissance qu'on porte à cet homme.

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