A M. de Pougens, datée de Bruxelles, 16 novembre
pas étrangère, Après l'attentat dont Tallicn (qui n'était pas encore son mari) avait failli être victime, et dont celui-ci attribua la responsabilité aux rancunes des Jacobins, Thérésia l'engagea sans doute à provoquer, à la Convention, un décret de dissolution de cette société. Mais elle s'attribue un rôle actif dans l'affaire : « Ce fut aussi moi, dit-elle, qui fus dans la rue Saint-ïlonoré, accompagnée de Fréron et de Merlin de Thionville, enlever les clefs de la porte du club des Jacobins, ce qui empêcha leur réunion ce jour-là et donna ainsi le temps au parti contraire de provoquer leur clôture définitive avant qu'ils ne se fussent concertés pour l'empêcher. »
La chose a dû se passer ainsi, puisque M"° Tallien le dit. Mais il est curieux de voir que deux membres de l'Assemblée, accompagnés d'une femme, se donnaient mission d'attenter au droit de réunion, au moment où la Convention le faisait elle-même par une loi de circonstance.
Ce petit incident est une des mille preuves de Fanarchie qui régna en France après le 9 thermidor et qui se prolongea, sous le Directoire, jusqu'au 18 brumaire. Cette anarchie n'était pas seulement dans l'Administration, mais aussi dans les esprits. L'atonie des affaires avait amené une misère générale et les mémorialistes du temps ont tous fait le tableau des souffrances de la population. Donnons celui-ci, qui montre en même temps ce qu'était alors la vie à Paris : « La disette était affreuse, dit l'un d'eux, la misère au comble, et ce souverain déchu (le peuple) osait à peine se plaindre. Ce n'était plus qu'une vile populace sans énergie, rugissant encore sous la main qui la châtiait, mais n'ayant plus même la pensée d'une révolte. Tous les matins, la ville entière présentait le déplorable
spectacle de milliers de femmes et d'enfants accroupis sur le pavé, aux portes des boulangers, pour y recevoir, en payant, un morceau de pain ! Plus de la moitié de Paris ne se nourrissait que de pommes de terre. Le papier-monnaie était sans valeur, l'argent sans circulation; cette situation a duré plus d'une année. Un spectacle plus étrange frappait encore les yeux de l'observateur : les infortunés qui avaient- gémi dans les prisons, étaient rendus à la liberté, et comme ils avaient échappé au supplice, ils jouissaient de leur bonheur avec transport ; les dangers auxquels ils avaient été exposés si longtemps excitaient un grand intérêt. Mais la vanité, si ingénieuse en France, en sut tirer parti ; c'était à qui prétendrait avoir le plus souffert, et comme il était de bon goût d'avoir été persécuté, une foule de gens qui s'étaient cachés ou avaient acheté leur tranquillité à force de bassesses, se vantaient d'avoir gémi dans les prisons. Des milliers d'innocents avaient péri sur l'échafaud ; mais si l'on s'en fût rapporté aux récits de la haine et de la vanité, la moitié de Paris eût emprisonné ou massacré l'autre moitié. A cette époque, le désordre de la société était porté à son comble ; les rangs avaient disparu, les richesses avaient changé de mains : comme il était encore dangereux de se vanter de sa naissance et de rappeler une ancienne existence, les nouveaux enrichis voulaient donner le ton et joignaient à tous les travers d'une mauvaise éducation tous les ridicules d'un patronage sans dignité. Une autre classe, plus recommandable, les artistes, trouva de la considération dans le besoin que beaucoup de gens éprouvaient de chercher des distractions et môme des ressources dans les arts de Timagination. Ce goût des arts généralement répandu, acheva de jeter dans les modes et
jusque dans les mœurs de la capitale un dévergondage inconcevable; les jeunes gens se coiffaient en victimes, les cheveux relevés sur le sommet de la tète, pour rappeler les infortunés qu'on conduisait au supplice; les femmes, au contraire, imitaient dans leurs vêtements les usages de l'ancienne Grèce. On ne croirait pas, sans l'avoir vu, que des femmes charmantes, bien élevées et d'une naissance distinguée, portaient des pantalons couleur de chair, se couvraient les pieds de cothurnes, étaient à peine vêtues de robes de gaze transparentes et le sein découvert, les bras nus jusqu'aux épaules, se présentaient dans les lieux publics, et loin de révolter la pudeur, n'excitaient que l'admiration et les applaudissements. Les anciens palais, les jardins particuliers étaient transformés en asiles de plaisirs : c'était l'Elysée, c'était Paphos, Tivoli, Idalie, etc. ; et partoutunecohue, une étourderie turbulente, un débordement de mauvais ton et un mépris de toutes les bienséances qui excitaient la honte et le dégoût ^ . »
La citoyenne Thérésia n'était pas étrangère à cette corruption des mœurs ni à ces licences de la mode. Dans ce renouveau de la société parisienne, c'est elle qui, en sa qualité de femme en vue, de grande coquette et de beauté hors de pair, donnait le ton aux autres femmes, comme le fait la reine dans une monarchie. Elle n'allait cependant pas tarder, parmi bien des mauvais exemples, à en donner un bon : celui du mariage.
Thérésia devait à Tallien de l'avoir arrachée à l'échafaud, à Bordeaux : de cela, elle l'en avait payé, et, de part et d'autre, les conditions du marché avaient été tenues. Ils étaient quittes. Si elle lui devait aussi