Comte Lavalette, Mémoires et souoenirs, t. I, p
un peu, puisqu'il en avait signé Tordre, rincarccraiion de son ami Gucry, c'est bien à lui qu'elle devait sa mise en liberté. De son côté, Tallien, pour lui être agréable, avait la courtoisie de lui dire que, sans son amour, sans sa lettre, il n'aurait pas eu l'énergie d'attaquer Robespierre. On se devait donc réciproquement beaucoup de reconnaissance. N'y avait-il pas lieu de faire sanctionner ces sentiments et l'irrégularité de leur situation par le mariage^ ? Bien des convenances se trouveraient réunies — du moins tous deux le crurent — dans une union où il en avait d'abord été si peu question. On ne sait si le souci de la morale, celui de la dignité de leur vie privée, entra dans les calculs de chacun. C'est peu probable : à cette époque, à leur âge, dans les classes sociales si opposées d'où ils sortaient l'un et l'autre, on ne se préoccupait pas de pareilles niaiseries. Tallien aimait Thérésia et en était aimé, ou du moins il le croyait, ce qui revient au môme. Il n'ignorait sans doute aucune des légèretés de cette coquette. En véritable amoureux, il oubliait celles qui avaient précédé le moment où il l'avait connue et ne pensait pas que de nouvelles coquetteries pourraient suivre celles-là. Pour ce qui est de la façon dont elle avait, pour lui, oublié les lois de la morale et de l'honneur, elle était toute amnistiée : Tallien oubliait assez volontiers qu'il lui avait imposé lui-même cette conduite, il s'imaginait peut-être aussi qu'il avait fait sa conquête : sa vanité y trouvait doublement son compte, car Thérésia était fort jolie et puis, pensez donc, elle était marquise ! Pour le fils d'un domestique ce n'était pas là une mince considération, et, pour tout
1. Il y avait aussi une autre raison. Peut-être Thérésia étaitcllc déjà enceinte de celle de ses filles qui devint la comtesse de Narbonne-Pelet.
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le monde, que serait l'amour si la vanité ne venait pas en pimenter un peu l'élernelle banalité?
Et le pauvre aveugle qui, sans rappeler de trop près l'enfant au bandeau et au carquois, n'était pas mal de sa personne et comptait peut-être sur ses avantages extérieurs pour conserver sa conquête, ne pouvait s'imaginer que Thérésia, un beau jour, lassée de lui ou tout simplement curieuse d'un autre homme, pourrait se permettre avec celui-là ce qu'elle s'était permis avec lui. De cela, l'idée ne lui vint pas; ou, si elle lui vint, il se dit peut-être qu'elle avait une jolie fortune et que, lorsque amour et beauté viennent à nous faire banqueroute, c'est toujours une compensation. Mais cette cruelle éventualité pouvait arriver à d'autres, à lui jamais! Il aimait, il était aimé et il avait peutêtre eu vent de cette parole de l'Écriture : « Fortis est ut mors dilectio^ » (l'amour est fort comme la mort).
L'avenir devait lui montrer bien vite que l'Écriture ne se connaissait pas plus que lui à ces choses chez les femmes. Et c'est en toute confiance qu'il s'embarqua dans l'aventure du mariage.
De son côté, Thérésia ne manquait pas d'y apporter iine bonne provision d'illusions. Mais pas les mêmes. L'enivrement du triomphe de thermidor, les exagérations qu'elle entendait de toutes parts sur les mérites de Tallien, les applaudissements qui, durant plusieurs mois-, saluaient l'entrée de son amant dans tout lieu public, lui firent croire qu'elle s'était trompée sur son compte et qu'il était réellement un homme de valeur.
Ambitieuse, elle pensa qu'avec les qualités qu'elle lui prêtait depuis qu'on l'applaudissait partout, Tal-