Chancelier Pasquier, Mémoires, t. I, p
lien ne s'arrêterait pas là. Il était fort jeune, vingtcinq ans, pas davantage : avec un peu de savoir-faire on pouvait espérer pour lui les plus hautes destinées. Tout était à créer dans la société nouvelle qui s'élevait sur les ruines de l'ancienne. Il y avait de grandes situations à prendre pour des hommes jeunes et entreprenants. Tallien avait fait ses preuves, il était l'idole du public parisien : elle saurait bien le pousser en se poussant elle-même. L'avenir, devant lui, s'ouvrait donc immense. Elle aimait les nobles et délicates jouissances du pouvoir; elle adorait le luxe: elle crut que les hautes situations que ne manquerait pas d'occuper un homme si bien parti lui procureraient toujours les richesses nécessaires à ses goûts dévorateurs. Et puis, avec cette facilité que l'on a à prendre ses désirs pour des réalités, elle se disait qu'à tout prendre elle était habituée à Tallien. Homme pour homme, autant accepter celui-là. Il n'était pas plus laid qu'un autre et, depuis qu'il la fréquentait, il s'était assez convenablement formé aux usages extérieurs de la bonne compagnie.
Mais l'aimait-elle? Ceci est une autre question, et bien oiseuse, car qu'est-ce que l'amour a à faire, je vous le demande, dans le mariage? Elle trouvait ou croyait trouver son avantage à épouser Tallien, elle l'épousait. Quoi de plus simple ! et y a-t-il besoin de s'embarrasser d'autre chose?... Et c'est ainsi qu'elle se trouva avoir pris pour mari justement l'homme qui ne pouvait en aucune façon lui convenir, et Tallien, la femme qu'il ne lui fallait pas.
Et le 2G décembre ITOi la municipalité donnait la sanction légale à l'union commencée de si cavalière façon à Bordeaux. De sanction religieuse, il n'en fut point question. Pas un parent ne signa au mariage.
Après son mariage, Thcrésia quitta son appartement de la Chaiissée-crAntin pour aller s'install(;r avec son mari à la Chaumière. C'était une charmante habitation couverte en chaume, située au coin de l'allée des Veuves (à présent avenue Montaigne) et du Cours-la- Reine.
La citoyenne Tallien, qui aimait le monde, ce qui était bien naturel, puisque sa beauté lui valait des succès et que sa gracieuse amabilité lui en procurait d'autres, voulut, une fois mariée, se mettre à recevoir. Elle eut peine, tout d'abord, à recruter son salon : l'émigration, la Terreur, encore si récente, les deuils, la ruine générale en étaient les causes principales. Mais les députés, les banquiers avec lesquels son père avait été en relation, les fournisseurs des armées qui commençaient à étaler un grand luxe, quelques gens de lettres et artistes lui formèrent bientôt un noyau d'habitués fort agréables. On jouait, à la Chaumière; on jouait même très gros jeu; on y dînait, on y soupait, on y faisait de la musique, mais, malgré la vogue extraordinaire qu'avaient alors toutes les danses, on n'y dansait pas.
Toujours aimable, toujours charmante, la belle maîtresse de maison faisait on ne peut mieux les honneurs de chez elle. Quelques femmes commençaient à y venir et, si elle parlait avec elles plaisirs et toilettes, cela ne l'empêchait pas de suivre attentivement la politique de couloirs à laquelle était mêlé son mari et qui venait se continuer dans les soirées de la Chaumière. Elle prenait part à toutes les causeries, même à celles d'affaires, — les politiciens, on le voit, ont de tout temps traité les affaires entre les femmes et le Champagne, — et s'évertuait à plaire à chacun, ce qui ne lui était pas difficile. C'est ainsi qu'elle plantait
les jalons de la carrière qu'elle rêvait pour son mari, et elle savait bien que dans toute carrière, en politique plus encore qu'ailleurs, la femme doit être le collaborateur de son mari. Du reste, n'est-ce pas elle qui en recueille les plus beaux bénéfices? Mai« il y en a si peu de capables ! Et, par une dérision du sort, ce ne sont jamais celles-là qui occupent la situation où elles pourraient faire briller leurs qualités, leur esprit et leurs talents.
Dans l'anarchie universelle qui suivit le 9 thermidor, M"'" Tallien eut un mérite, et bien grand : celui de prêcher la bonté, l'indulgence et l'oubli des discordes passées. Elle recevait des pétitions, comme jadis à Bordeaux ; elle les apostillait et se faisait une clientèle de solliciteurs. Les émigrés rentrés, les anciens royalistes, lui rappelant d'anciennes relations, ne craignaient pas de venir s'adresser à elle pour assurer le succès de leurs demandes. Elle s'employait avec une bienveillance infatigable à obliger tout le monde et cette bienveillance, trait distinctif de son caractère, ne la quittera jamais \
Malheureusement, la coquetterie, une extrême légèreté, ne la quitteront pas davantage. Les terribles leçons des événements ne lui apportent pas le moindre sérieux dans le caractère ; le don de réflexion lui manque totalement; elle est toute de prime-saut, ne fait que ce qui lui plaît et ne s'inquiète pas des conséquences. On pourrait presque croire que, si elle fait le bien, c'est pour s'amuser; si elle oblige les gens, c'est pour se distraire, pour satisfaire un besoin
1. Voir, à V Appendice, deux lettres d'elle. On verra que ses recommandations n'étaient pas écrites d'une façon banale et qu'elle mettait de l'esprit dans ses lettres, plus peut-être que dans ses causeries.
d'intriguer, parce qu'elle trouve drôle de se mêler d'affaires et de faire marcher les gens à son commandement, que c'est une chose délicieuse d'être une femme politique. Elle est du reste bien convaincue qu'elle l'est, depuis qu'elle cherche à faire croire que c'est elle qui a renversé Robespierre. N'écrivait-elle pas, en 1824, en faisant, il est vrai, une légère restriction à ce qu'elle disait sans aucune réticence depuis sa sortie de prison : « ... Le 9 thermidor, le plus beau jour de ma vie, puisque c'est un peu par ma petite main que la guillotine a été renversée. » Complice obligeant de ce petit empiétement sur les droits de son mari, le public le croyait alors, ou du moins se plaisait à se le figurer, tant il aime à personnifier en une idole, homme ou femme, ses sentiments, ses préférences, ses affections, comme aussi ses rancunes et ses haines. « On rendait grâces à M""^ Tallien, dit un contemporain, de la salutaire influence exercée par elle lors du 9 thermidor, et on ajoutait presque les hommages de la reconnaissance publique au culte rendu à sa beauté ^ . »
j^jme Tallien crut un peu trop à la situation de sainte^ tout au moins d'idole, qu'elle s'était faite, et, dans son admiration pour elle-même, elle ne songea point, en ces temps de misère navrante, à mettre un frein à son goût excessif pour la toilette. Les gazettes du temps ne dédaignent pas de donner parfois les détails de ses extravagances. Mallet du Pan, dans sa Correspondance avec la Cour de Vie^me, parle d'une robe à la grecque que (( la femme d'un député, nommé Tallien, a payée douze mille livres. » Si elle aimait à obliger ceux qui venaient s'adresser à elle, il ne semble pas qu'elle