Duc DE PvAGUSE, Mémoires, t. I, p. ^Q
ait beaucoup songé à aider les pauvres, les vrais pauvres qui, par milliers, mouraient de faim et de froid. Sa bonté était plus passive qu'active, c'est-à-dire qu'elle ne refusait rien à ses amis, mais ne pensait pas à aller au-devant des infortunes pour les soulager. Tout le monde, d'ailleurs, étaitalors ainsi. On ne songeait qu'à s'amuser, qu'à faire la fête à outrance : théâtres, bals, concerts, soupers, se partageaient le temps de ce petit noyau d'enrichis, de banquiers, de fournisseurs des armées, de spéculateurs sur les biens nationaux, d'agioteurs sur les subsistances, de députés, etc., qui formaient alors le Tout-Paris de l'époque et s'étourdissaient dans une orgie sans fin sur les dangers de la patrie et les souffrances des patriotes. Ecoutons sur la façon de vivre de tout ce monde, qui était celui dont s'entourait M""^ Tallien, le calviniste et philosophe de Berne, Mallet du Pan. Il écrivait, le 1" février n95 : « Je craindrais de peindre la vie infâme de trois ou quatre cents de ces députés. Ils étonnent la ville la plus corrompue du monde entier par leurs débordements. C'est du sein de la débauche la plus effrénée qu'ils rendaient l'ordre des massacres ; c'est en sortant des bras des plus viles prostituées qu'ils vont parler de mœurs et de vertus à la tribune ; c'est au milieu d'orgies qui feraient rougir les plus impudents libertins qu'ils reçoivent les clefs des villes conquises et les propositions de paix. Presque tous ont fait à Paris et dans les départements le commerce des emprisonnements et des délivrances, des morts et des vies ; ils ont mis à prix les tètes et les fortunes; mille fois ils ont envoyé à l'échafaud celui dont ils avaient reçu des sommes énormes pour le sauver. Partout ils ont forcé des femmes chastes à se prostituer pour racheter leurs jours ou ceux de leurs maris.
Tout ce que l'impiété peut vomir de blasphèmes, tout ce que l'immoralité peut dicter de turpitudes, forme leur habitude et leur conversation. Ils ont acquis les hôtels, les fermes, le mobilier des propriétaires qu'ils ont fait assassiner; leur luxe est celui des satrapes de l'ancienne Perse. Ils ne prennent pas la peine de dissimuler ces fortunes ; mais le peuple est tellement corrompu que ce spectacle le touche peu, et tellement servile qu'il voit avec indifférence les plus belles demeures, les plus magnifiques maisons de plaisance, les tables les plus exquises, les meubles les plus recherchés, l'or, les diamants devenus la proie de trois cents brigands dont l'opulence insulte à sa misère. La plupart de ces députés sont sortis de la canaille : à ses vices, ils ont ajouté celui d'une hypocrisie plus effrontée qu^ leurs mœurs, et ils donnent le premier exemple cohnu de l'impudence dans le crime et de la profanation journalière des mots de justice, de vertu, de désintéressement, de clémence V » Voilà le milieu dans lequel vivait M""^ Tallien, jeune femme de vingt et un ans. Après le monde corrompu qu'elle avait vu et fréquenté sous Louis XVI, après les singuliers convives parmi lesquels elles soupait à Bordeaux, il ne faut pas s'étonner qu'elle ne s'en étonnât pas elle-même, qu'elle ne pensât point qu'on pût être autrement et vivre plus honorablement. Les conversations de ces gens aux sentiment si peu élevés n'étaient guère faites pour remonter le niveau de l'honneur et de la dignité, et, dans son salon comme dans ceux qui s'ouvraient peu à peu à Paris, M™" Tallien n'entendait parler que du cours journalier des
1. Mallet du Pan, Correspondance avec la cour de Vienne, t. I, p. 97.
Cliché J. T.