Cit. Tal
assignats et des denrées de consommation, d'agiotage, de spéculations et d'affaires. Ce n'est qu'après ces conversations, qui faisaient du salon une succursale du Perron^ ou du marché aux blés, que quelques esprits moins terre à terre parlaient de la Constitution, de la guerre, de la pacification des esprits, parfois d'art et de littérature, et alors une aimable pointe de galanterie venait égayer la causerie.
Cependant, M""^ Tallien ne semblait pas avoir trouvé dans son mariage, dans son mari plutôt, tout ce qu'elle avait paru s'en promettre. L'affection de Tallien ne lui manquait pas, mais cela ne la touchait que peu, étant de ces femmes qui aiment mieux être préférées qu'aimées. Ce qui l'ennuyait, c'est que son mari, pour qui elle avait rêvé des charges et emplois extraordinaires, comme il y en avait sous la monarchie, demeurait un simple député, perdu dans la masse des autres ; que l'avenir qu'elle lui croyait était bien long à se dessiner, qu'il ne justifiait pas, en somme, les espérances qu'elle avait placées en lui. Elle avait beau le pousser à se mettre en avant et à devenir l'homme indispensable de la Convention, Tallien, qui paraissait avoir fourni dans la conjuration contre Robespierre la somme de ses capacités, ne réussissait pas à prendre à la Convention une place prépondérante. C'est qu'il y avait du subalterne en lui, du valet; il se ressentait de son origine : de plus, il n'avait pas assez d'instruction pour s'occuper utilement des questions de législation ou d'administration et ses « talents » n'étaient pas de ceux qu'on peut utiliser souvent dans
1. Le Perron était cet escalier aux marches de pierres usées et disjointes qui était à l'extrémité de la rue Viviennc et sur lequel se tenaient tous ceux qui vivaient de la Bourse, du change, et en général de tous les agios.
une assemblée délibérante : on ne fait pas tous les jours un 9 Thermidor. Aussi le voyait-on errer dans les couloirs, se mêler à une foule d'intrigues, s'occuper de spéculations commerciales rabaissantes, s'éparpiller en mille petites affaires. Et, comme il n'avait pas dans sa vie un but élevé et d'intérêt général, il demeurait un médiocre et ne sortait pas de l'ornière des vulgaires politiciens. Il ne mûrissait pas. C'est le défaut des hommes chez qui les passions et le sentiment l'emportent sur le caractère.
Il y avait aussi à cela une autre raison, oh! bien prosaïque et que, comme tous les hommes faibles, il n'osait pas supprimer par un coup d'énergie, par un petit 9 Thermidor de ménage. Le malheureux avait besoin d'argent pour fournir aux dépenses écrasantes de sa femme. C'est pour cela qu'il prostituait son mandat électif dans des affaires commerciales et qu'il ne rougissait pas d'en faire argent. Mais comment auraitil pu rougir de quelque chose après Tours et Bordeaux? C'est aussi pour de l'argent qu'il trahit la République, lui, enfant de la République, qui lui devait tout, qui n'avait été quelque chose que par elle : oui, il travailla, en 1795, à rétablir la royauté des Bourbons. Incapable de faire sa place au soleil par son travail dans une démocratie, ayant de l'ambition et point de talents, ce chacal de la politique comptait tirer honneurs et profits, profits surtout, de la monarchie. Et c'est ce qui fait tomber l'accusation lancée contre lui d'avoir été « l'empoisonneur du fils de Louis XVÏ au Temple ». D'abord l'enfant n'a pas été empoisonné; ensuite, comment Tallien aurait-il songé à le supprimer, puisqu'il voulait au contraire le faire proclamer roi, afin d'asseoir solidement sa propre situation pendant la régence?
LA CITOYENiNE ÏALLIEN 179
La mort du jeune prince ruina, pour le moment, ses. espérances. Et les jacobins n'avaient pas si tort qu'on pouvait le croire au premier abord en traitant ïallien, Barras et les autres thermidoriens de royalistes, puisque, en préparant par des négociations secrètes le retour de la royauté, ils trahissaient la République. Il est à remarquer, du reste, que Tallien et Barras furent seuls exceptés de la loi dite d'amnistie qui, en I8I0, exila les conventionnels régicides. Est-ce la citoyenne Tallien qui les avait l'un et l'autre engagés à entrer en pourparlers avec les Bourbons pour une restauration royaliste? Peut-être. Toujours est-il que, en 1815, ils surent se prévaloir de Isur trahison et c'est bien plutôt à cela qu'au souvenir du 9 Thermidor qu'ils durent les ménagements que la Restauration n'eut point pour les autres régicides.
Tallien ignorait l'esprit de devoir comme il ignorait la plus élémentaire probité professionnelle : il manquait aussi d'instruction, nous l'avons déjà dit, et n'avait pas l'ombre de talent ; car on ne peut donner ce nom à une certaine facilité qu'il avait pour dire de grandes phrases et de grands mots. Il manquait surtout de cette chose si rare qui s'appelle le caractère et qui ne se trouve que chez les âmes absolument d'élite. (Vêtait, comme on l'a dit, « un indigne instrument dont la Providence avait daigné se servir une fois pour le bien et qu'elle avait tendu à sa nature perverse^ ».
Le jeune couple n'avait encore que très peu de mois de mariage et le ménage n'allait déjà plus. Sa lune de miel n'avait été qu'un déjeuner de soleil. Les