‹ La citoyenne TallienChapitre 60 sur 122 · Chancelier Pasquier, Mémoires, t. I, p · texte numérisé non relu

Chancelier Pasquier, Mémoires, t. I, p

tiraillements étaient fréquents. Tallien pourtant aimait sa femme, il l'aimait sincèrement. Et c'est pour cela qu'il ne pouvait voir avec indifférence les légèretés et inconséquences de plus d'une sorte que Thérésia, charmante si on veut, mais volage et passablement perfide, inventait journellement, comme si elle se fût juré d'excéder et de pousser à bout son mari. Malgré son aveuglement d'amoureux, Tallien commençait à s'apercevoir qu'il ne comptait pas beaucoup chez lui : bientôt on lui fera sentir qu'il y est de trop. Le pauvre homme dut terriblement souffrir en voyant que sa femme ne voulait pas être belle que pour lui. Et belle, elle l'était, en ces années, au delà de ce qu'on peut dire. Sa beauté faisait événement quand elle entrait dans un salon, dans un théâtre ou dans quelque lieu public. Même chez lui, cette beauté empêchait Tallien d'approcher sa femme comme il l'aurait désiré. Et, comme il y avait toujours beaucoup de monde dans sa maison, l'intimité était bannie du foyer. Chaque soir, quand on ne sortait pas, il voyait Thérésia trônant au milieu d'un cercle de jeunes gens à la mode. Ces inc-oyables, comme on les appelait, coiffés à l'imbécile jusque sur les yeux, maniant avec mille singeries un énorme lorgnon avant de se le placer sur le nez, se dandinaient avec leurs habits bleus à basques traînant jusqu'à terre, leurs gilets à grands revers et à grands ramages, leurs pantalons jaunes collants. C'était la mode de se dandiner ainsi. Avec leur cliquetis de breloques, de grosses chaînes de montre et de cannes torses, avec leurs chapeaux à deux cornes et leurs cocardes gigantesques, ces incroyables avaient envahi peu à peu la salon de la Chaumière et rien n'était plus curieux que d'entendre, au lieu de langage, le gazouillis de petite maîtresse, fait d'inepties et de fa-

daises que ces inc-oyables jetaient avec une gracieuse étourderie à tous les échos du salon.

Tallien n'aurait pas voulu de tous ces gens-là chez lui. Bien qu'il ne pût s'empêcher d'être flatté, simple enfant du peuple, de voir dans sa maison des hommes de l'ancienne aristocratie venir en solliciteurs, il en était aussi gêné. Mais il n'était pas le maître de signifier une volonté, d'avoir un avis, de faire une observation, de donner même un conseil. On ne lui demandait rien de tout cela et, s'il avait un droit, c'était celui de se taire. Tout amoureux qui n'est pas aimé — et c'est le cas général — en est là : c'est celui des deux qui n'aime pas qui est tout ; l'autre ne compte pas, ou si peu !... Heureusement que la Providence nous a donné le don d'illusion et aussi l'espérance : ces deux viatiques nous permettent d'atteindre, sans trop de désespoir, le moment où il faut dire adieu aux chimères. Tallien ne vivait donc que d'illusions et d'espérances. Il cherchait à s'aveugler sur son triste sort lorsque le voile des illusions se déchirait trop brutalement devant ses yeux; et c'est ce qui l'excuse de s'être plongé alors, pour s'étourdir, dans toutes les sensualités. Politicien, il cherchait aussi des distractions dans ses éternelles intrigues de couloirs, et, toujours à l'affût des occasions de se mettre en évidence, il essayait de gravir à nouveau les hauteurs où l'avait un instant porté le 9 thermidor. Mais l'étoffe, en lui, faisait absolument défaut, et, après chaque tentative, il retombait dans la désolante réalité de son insuffisance.

Thérésia cependant le menait et il est probable qu'elle fut plus d'une fois son inspiratrice. On peut attribuer un peu à son influence la plaidoirie que fît Tallien, le 5 frimaire, en faveur des fédéralistes bordelais, et aussi l'abrogation du décret du 6 août 1793

qui les avait mis hors la loi; — à moins que, dans un simple intérêt particulier, une intention électorale peut-être ou le naturel désir de faire oublier les souvenirs fâcheux de son proconsulat, Tallien n'ait cherché à se concilier ainsi des sympathies dans Bordeaux.

M'"^ Tallien avait une ambition : c'était de réunir dans son salon tous les députés qui avaient voté contre Robespierre le 9 thermidor, d'y amener peu à peu les autres, de les gagner par ses manières gracieuses et d'opérer ainsi une concentration dont son mari serait le chef et elle l'inspiratrice. Le plan était bon, et si Tallien avait eu quelque valeur personnelle, il aurait pu se réaliser facilement. Dans les temps agités, un caractère doublé d'une intelligence et d'une solide instruction parvient toujours à s'imposer. Et il y avait certainement une place à prendre dans l'État, car depuis la chute du Comité de Salut public, le pouvoir était de fait vacant.

On ne saurait blâmer M""^ Tallien de cette ambition, bien qu'elle eût trouvé son intérêt à la réaliser. Pàen ne saurait donner une idée du point d'exaspération auquel les esprits étaient montés à la Convention, et la femme qui voulait en amener la pacification avait assurément une pensée généreuse. S'efforçant de faire de son rêve une réalité, M""^ Tallien essayait de faire prendre goût, par son exemple, à un langage poli et à des manières moins débraillées que celles qui avaient eu cours avant thermidor, et cherchait à nettoyer les taches de sang et de boue dont beaucoup étaient couverts. Elle s'était entourée d'un petit étatmajor de femmes plus aimables que scrupuleuses, qui l'aidaient à attirer et à retenir chez elle les hommes dont elle voulait former un groupe politique.

Parmi ces femmes se trouvaient M""® Rovère, femme du député montagnard, M™°de Navailles, M'^^de Ghâteaurenault, femme d'un député de Saône-et-Loire, M""*^ de Beauharnais, dont le mari avait péri sur l'échafaud et qui promenait son deuil dans les bals et les fêtes... M""® Tallien avait connu celle-ci pendant sa détention et la jeune veuve, trouvant chez elle une hospitalité facile qui lui parut devoir être aussi profitable qu'agréable, était vite devenue son intime. Thérésia la présenta à différentes personnes qui l'aidèrent dans la situation embarrassée où elle se trouvait, entre autres à Barras qui, depuis thermidor, fréquentait beaucoup la maison Tallien.

Mais sa facilité de mœurs, celle des femmes de sa cour, le mépris qu'elle affichait de toute pudeur, lui firent un grand tort dans ses ambitions politiques. Le scandale de ses élégants déshabillés défrayait tout Paris. « Je voyais comme bien d'autres, a écrit un contemporain, la belle M""^ Tallien arrivant au Ranelagh, habillée en Diane, le buste demi-nu, chaussée de cothurnes et vêtue, si l'on peut employer ce mot, d'une tunique qui ne dépassait pas le genou K » La belle citoyenne, en effet, pour avoir plus de succès que les autres femmes, avait revêtu, comme toujours, les grâces de la jeunesse, mais dépouillé à peu près complètement ce qui aurait pu empêcher le public de les voir. Le mauvais exemple est toujours suivi. Dans les temps d'anarchie et de désarroi moral qui succèdent aux grandes crises, c'est lui qui entraîne les corruptions indécises. M'""® Tallien eut le tort de donner ce mauvais exemple, les autres femmes de le suivre. « L'effronterie du luxe, écrivait Malletdu Pan, surtout

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