‹ La citoyenne TallienChapitre 6 sur 122 · Ch. Naukoy, Le Curieux · texte numérisé non relu

Ch. Naukoy, Le Curieux

Montbreton, s'étaient entendus pour fournir au salon de M""" de la Briche de plus nombreux contingents, à l'heure solennelle où les tables de jeu réunissaient déjà leurs partners et où M"^ Belz, depuis M"'^ Chéron, préludait au piano ou à la harpe accompagnée par Viotti, on annonça le comte et la comtesse Charles de Noailles, l'un fils aîné de la princesse de Poix, qui les présentait, l'autre fille de M. de Laborde, banquier de la Cour... Peu à peu, cependant, l'admiration se calme, le nouveau ménage était assis. Le tresset, le boston reprirent leur mouvement, au grand contentement des vieux mariés et des vieux célibataires ; et sauf les chuchotements des femmes et ceux des camaraderies, comme entre Charles de Noailles et moi, son ami de collège, on n'entendit plus que les brillants accords de Viotti et de M"^ Belz et aussi ces rares mais impitoyables exclamations des joueurs, replacés, eux, exclusivement à toute autre impression, sous l'empire absorbant des cartes.

« Mais à peine était-on rentré dans cette condition ordinaire des soirées, que la porte du salon se rouvrit de nouveau, et à deux battants, et que l'on annonça M. et M™° de Fontenay, née de Cabarrus. Encore une visite de noces! De nouveau le jeu, le piano, le violon et le salon rentrèrent dans le silence, et aussi chacun se leva... Hélas! puisqu'il faut le dire, la charmante comtesse de Noailles, la délicieuse Française fut à l'instant détrônée avec sa couronne de cheveux blonds par la divine Andalouse à la superbe chevelure dejais, dont la pointe la plus élevée faisait descendre jusqu'aux extrémités apparentes de ses pieds imperceptibles cette échelle de perfections humaines que le Créateur s'était plu à répandre sur elle le jour d'une fête paradisiaque, afin de montrer encore une fois au

monde le type jusque-là non renouvelé de la beauté de la mère du genre humain. Quant à notre premier père, il était moins bien représenté par M. de Fontenay, conseiller au Parlement. Une telle apparition, qui brisait tout à coup une admiration encore vivace, causa réellement une sorte de stupeur silencieuse, et celle-ci ne fut interrompue que par l'expression de la réception gracieuse de M"^ delà Briche, dont, cette fois peut-être seulement, la voix d'un timbre si timide et si douxfut entendue dans toute l'étendue de son salon. Mais si M""^ de Noailles ne fut plus dès lors que la seconde dans Rome, son mari, lui, n'avait rien perdu de son empire. Toutefois, malgré sa beauté véritable, celle de M"'° de Fontenay était tellement transcendante que l'œuvre n'eût pas encore été parfaite si le sort les avait unis...

« La Providence d'ailleurs avait ses desseins en la créant supérieure à toutes les femmes... V »

M. de Norvinsqui, emprisonné plus tard, dut la vie aux efforts réunis de M""® de Staël, de 1VP° de Valence, fille de M""^ de Genlis, et de la belle Thérésia, est tout naturellement disposé à s'exagérer la supériorité d'une femme qui s'est employée à l'arracher à la mort; il n'exagère cependant ni sa beauté ni sa bonté. Toutes deux étaient merveilleuses. Et si une femme absolument belle est fort rare, une femme absolument bonne n'est pas plus commune. Rappelez-vous Montaigne qui, dans son chapitre des Trois bonnes femmes, dit qu' « il n'en est pas à douzaines, comme chacun sçait ». Heureusement pour les hommes que tous, dans leur naïveté, s'imaginent avoir eu la chance de tomber sur une de ces exceptions; mais n'est-ce

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