J. DE NoRviNS, Mémorial, t. I, pp
pas la femme qui le leur persuade, tout comme elle sait, même la plus laide, persuader qu'elle est jolie? Et chacun sait qu'il faut toujours croire ce que dit une femme...
j^jme ^Q Fontenay était donc une véritable perfection. Il y avait bien — oh ! une vétille... — le côté moral qui laissait quelque peu à désirer; mais, à cette époque, on ne songeait guère à s'embarrasser de si mince bagatelle. Qui donc aurait pu s'en formaliser? Son mari ? Eh ! à peine marié, indigne appréciateur du trésor qu'il possédait, ne s'était-il pas avisé, le drôle, de se mettre à aimer une fille de boutique et d'installer chez lui cette drôlesse ^ ! Il faut cependant faire, dans cette impardonnable offense à la femme légitime, la part des mœurs du temps, de la mode, et M. de Fontenay était avant tout un homme à la mode. Mondain, ce qui est fort bien, joueur, dissipé libertin, ce qui l'est moins, le jeune conseiller au Parlement — qui aurait eu besoin de conseils au lieu d'en donner — ne différait guère, en installant une maîtresse chez lui, sous le même toit que son incomparable femme, des autres hommes de son temps. Qu'on ne jette pas les hauts cris, mais la maîtresse avait alors une place en quelque sorte légitime dans la famille. C'était non seulement admis, mais c'était l'usage, c'était de bon ton, même dans la magistrature. « Quand je suis entré dans le monde, a écrit l'illustre chancelier Pasquier, j'ai été présenté en quelque sorte parallèlement chez les femmes légitimes et chez les maîtresses de mes parents, des amis de ma famille, passant la soirée du lundi chez l'une, celle du mardi chez l'autre, et je n'avais que
1. H. FoRNERON, Histoire générale des émigrés, t. II, p. 157.
dix-huit ans, et j'étais d'une famille magistrale \ » M. de Fontenay, qui était apparemment un homme de progrès, avait trouvé plus commode — là était son seul tort aux yeux du monde — d'installer chez lui la fille de boutique auprès de laquelle il oubliait qu'il avait une femme, la plus belle et la plus séduisante de toutes les femmes, que d'aller à la dérobée lui faire de discrètes visites.
Révoltée d'un pareil procédé, la jeune Thèsésia qui, en fait de principes, n'en avait pas plus qu'il n'en fallait, pas plus que les hommes et les femmes de son temps, se laissa aller à faire comme son mari. Elle imita son mauvais exemple et ne se refusa aucun caprice, quel qu'il pût être. N'était-ce pas un peu alors la devise de chacun? Il aurait été bien extraordinaire qu'elle ne fût pas adoptée aussi par cette jeune femme de seize ans déçue dans les rêves que la jeunesse tout au moins fait naître chez une nouvelle mariée, outragée dans sa dignité d'épouse, humiliée dans sa dignité de maîtresse de maison ; et cela chez une femme ardente au plaisir, ardente à tout, — excepté au travail. C'est en effet une justice à lui rendre, elle n a jamais aimé à faire quoi que ce fût, tout en s'entourant élégamment de l'attirail d'une femme qui sait s'occuper : comme les autres coquettes, elle a de tout temps montré une aversion incroyable pour le travail. Déjà un peu mauvais sujet, dès avant les fredaines de son mari, on lui prêta bientôt des fredaines à elle-même. Elle eut des amants. Dans ce temps de mœurs faciles, on n'envisageait pas ce genre de distraction comme chose bien grave et personne n'eût songé à lui en faire un crime, même pas son