Duc Victor de Broglie, Souvenirs, t. I, p
celui de la parure, surpasse à Paris tout ce que les temps de la monarchie offraient en ce genre de plus immoral. » Et ces lignes, écrites en janvier 1795, seront encore vraies deux ans après, car on lit dans un journal de 1797 : « Dimanche dernier était le jour de la décade. C'était fête pour toutes les religions et chacun s'était empressé de prendre l'air par un beau temps et après quelques jours de pluie. Les Champs- Elysées regorgeaient d'endimanchés et de décades. Deux femmes descendent d'un joli cabriolet, l'une mise décemment, l'autre les bras et la gorge nus, avec une seule jupe de gaze, sur un pantalon couleur de chair... * » M"'® Tallien n'était peut-être pas la femme au pantalon couleur de chair de ce jour-là, mais elle était responsable de la licence qui se voyait partout dans le vêtement des femmes.
Ces excentricités de tenue ne pouvaient plaire à ceux des conventionnels qui affichaient ou avaient vraiment des principes d'austérité. Amenés dans le salon de Tallien, ils se scandalisaient de la mise plus que fantaisiste de la maîtresse de maison, et, s'ils admiraient ses petits pieds, ses bras et « quelques accessoires », ils admiraient moins cette idée de les montrer aux gens. Ils ne revenaient plus et retournaient aux clubs. Là, ils ne craignaient pas de dire franchement leur avis sur la belle impudente. Du haut de la tribune des sociétés populaires, ils tonnaient contre la Cabarrus et la corruption qu'elle introduisait dans les mœurs de la République. Ils ne ménageaient pas davantage les aristocrates qu'ils avaient coudoyés chez elle, les fournisseurs et intri-
1. La Petite Poste ou le Prompt Informateur, 3 messidor an V. — 22 juin 1797.
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gants de toute sorte qu'elle traînait à ses trousses. Et des applaudissements, très justes, il faut le reconnaître, accueillaient leurs virulentes déclamations.
Levasseur (de la Sarthe) avait dit à la tribune des Jacobins : « Demandons à Tallien un compte exact de ses liaisons; qu'il nous dise où il en est avec la femme d'un émigré qui se trouve être la fdle du trésorier du roi d'Espagne. »
Tallien avait répondu à ce coup droit, gros de sousentendus. Mais ses explications n'avaient satisfait personne et, bien qu'il protestât de sa pureté jacobine, on le chassa du club.
On ne le chassa pas de la Convention, parce qu'on ne le pouvait pas, mais on l'y attaqua avec la même violence. C'était toujours sur le même sujet, sur la Cabarrus. Il fut obligé, à la séance du 2 janvier 1795, d'expliquer à quel point il en était avec elle. Mais copions le Moniteur :
DuiiEM. — ... Et nous qui n'avons pas les trésors de la Cabarrus... {Grand bruit.)
TALLIE^f réclame avec force la parole.
Tallien, à la tribune. — Il en coûte à un représentant du peuple d'entretenir de lui une grande Assemblée. Depuis longtemps je me suis imposé silence, soit par mes discours, soit par mes écrits. J'ai fait à la patrie le sacrifice de mon amour-propre blessé ; mais depuis quelques jours, les calomnies les plus atroces ont retenti dans cette enceinte. Je mets un terme à mon silence, parce qu'il deviendrait un aveu tacite des horreurs qu'on déverse sur un représentant du peuple.
« On a parlé dans cette Assemblée d'une femme... Je n'aurais jamais cru qu'elle dût occuper les délibéra-
tions de la Convention nationale ^ On a parlé de la fille de Cabarrus. Eh bien, je le déclare au milieu de mes collègues, au milieu du peuple qui m'entend, cette femme est ma femme. • ••••••••••••••••••••••
c< . . .Quant à la femme dont on a voulu occuper l'Assemblée, je la connais depuis longtemps. Je l'ai sauvée à Bordeaux. Ses malheurs et ses vertus me la firent aimer. Arrivée à Paris dans des temps de tyrannie et d'oppression, elle fut persécutée et jetée dans une prison.
« Un émissaire du tyran lui fut envoyé et lui dit : Ecrivez que vous avez connu Tallien comme un mauvais citoyen; alors on vous donnera la liberté et un passeport pour aller dans les pays étrangers.
« Elle repoussa l'émissaire avec indignation. Voilà pourquoi elle n'est sortie de prison que le 12 thermidor. On a trouvé dans les papiers du tyran une note pour l'envoyer à l'échafaud.
« Voilà, citoyens, voilà celle qui est ma femme. »
Sa femme, elle l'était en effet, mais depuis une semaine seulement.
Combien, ce jour-là, la citoyenne Tallien dut bénir le représentant Duhem ! Il avait parlé d'elle à la Convention ! Pas avec beaucoup de bienveillance, c'est vrai, ni de courtoisie non plus, mais que lui importait? Il avait parlé d'elle, c'est tout ce qu'il lui fallait. Tourmentée du désir d'occuper les conversations de chacun, elle était aux anges de savoir que la Conven-
1. Tallien oublie qu'elle occupa déjà, l'année précédente, les délibérations de la Convention. Et la pétition qu'il lui fit écrire de Bordeaux, qui fut lue en pleine Assemblée à la séance du 24 avril 1793, et qui eut les honneurs du renvoi au Comité do l'instruction publique ?. . .
tion l'avait prise pour objet de ses délibérations ; son cœur faisait la rose en entendant le récit de ce qui avait été dit à l'Assemblée; il le faisait le lendemain en le lisant dans le Moniteur... Oh! ce Duhem, elle l'aurait embrassé pour lui avoir fait le plaisir de l'insulter à la tribune de la Convention !
Malgré les mœurs licencieuses qu'introduisit cette grande prêtresse de la mode, il serait injuste de ne pas reconnaître que M""" Tallien exerça aussi une heureuse influence : ce fut sur le retour de la sociabiHté en France. Réunissant autour d'elle tous les enrichis du jour, elle leur donna, par ses prodigalités, le goût de la dépense. Cela procura du travail aux ouvriers et ouvrières qui, depuis si longtemps, mouraient de faim, et fit ainsi renaître la circulation de l'argent dans le commerce, de l'esprit dans les classes supérieures.
Recevant les plus rustres des conventionnels, elle s'évertuait à leur faire apprécier le charme d'une réunion où l'on causait décemment, où l'on faisait de la musique et où l'on laissait pour quelques moments de côté l'odieuse politique. Remplie de grâce, mais ayant « plus de jargon que d'esprit », pour employer une expression d'une de ses contem.poraines, la princesse Hélène de Ligne, elle s'amusait à plaire, causant, jouant du piano, chantant à tour de rôle. Elle allait même jusqu'à diredes vers, plus, sans doute, pour briller ellemême que pour faire goûter à eon auditoire les douceurs de la poésie. « Un certain sou , dit un journaliste du temps, M"""" Tallf^.'n, après avoir brillé tour à tour auprès d'une harpe 3t d'un piano, voulant prouver à ses convives qu'elle n'était étrangère à aucune sorte de talent, se mit à déclamer quelques vers du rôle
d'Agrippirie dans Britarmicus . — « Ma foi, ma bonne « amie, dit Merlin de Tliionville, vous avez appris le « rôle d'Agrippine comme moi celui de Brutus, par c( instinct. » Cette saillie fit rire tout le monde ; M'"*" Tallien eut le bon esprit de faire comme tout le mondée »
Tous les banquiers et fournisseurs se mirent euxmêmes à recevoir et ouvrirent leurs salons : une société nouvelle essaya de se constituer, augmentée des débris et épaves de l'ancienne. « C'était, a écrit M™° de Staël revenue à Paris au mois de mai 1795, c'était vraiment alors un spectacle bien bizarre que la société de Paris... L*on voyait les jours de décade, caries dimanches n'existaient plus, tous les éléments de l'ancien et du nouveau régime réunis dans les soirées, mais non réconciliés. Les élégantes manières des personnes bien élevées perçaient à travers l'humble costume qu'elles gardaient encore, comme au temps delà Terreur. Les hommes convertis du parti jacobin entraient pour la première fois dans la société du grand monde, et leur amour-propre était plus ombrageux encore sur tout ce qui tient au bon ton, qu'ils voulaient imiter, que sur aucun autre sujet. Les femmes de l'ancien régime les entouraient pour en obtenir la rentrée de leurs frères, de leurs fds, de leurs époux, et la flatterie gracieuse dont elles savaient se servir venait frapper ces rudes oreilles et disposait les factieux les plus acerbes à ce que nous avons vu depuis, c'est-à-dire à refaire une Cour, à reprendre tous ses abus, mais en ayant soin de se les appliquer à eux-mêmes^. »