M"» DE Staël, Considérations sur laRécolution française
Il faut remarquer ici que, malgré l'opinion avantageuse que M""® Tallien aimait assez qu'on eût de son esprit, elle ne chercha pas à entrer dans les salons où l'on causait. Peut-être n'y eût-elle pas été admise. Mais chez ]\P° de Staël, où se groupaient tous les genres de supériorités, la chose lui eût été aisée. M™*" de Staël, qui avait bon cœur et ne se laissait pas arrêter par les préjugés, lui aurait certainement ouvert toutes grandes les portes de son salon. Elle ne pouvait avoir oublié que, le 2 septembre 1792, Tallien était venu lui apporter un passeport, qu'il lui avait donné, pour sa sûreté, un gendarme chargé de l'accompagner jusqu'à la frontière, qu'il avait môme poussé la courtoisie jusqu'à dire qu'il oublierait les noms des personnes qu'il avait trouvées chez elle et qui s'estimaient fort compromises d'y avoir été vues par un secrétaire de la commune. Cette conduite paraît bien naturelle. A ce moment elle le paraissait moins et était fort rare. Il n'y a pas tant de belles actions dans la vie de Tallien pour qu'on ne lui tienne pas compte de celle-là. M™^ de Staël ne l'oublia pas et son bienveillant souvenir se manifeste dans ses Considérations sur la Révolution française. Mais si jyjmc Tallien ne fut pas de ses réunions, c'est qu'elle ne désirait pas en être. Dans le cercle d'intelligences d'élite qui gravitaient autour de M™^ de Staël, elle n'eût pas fait très brillante figure; à côté de cette reine de l'esprit, elle eût été assez effacée, elle qui n'était que reine de la beauté. Elle n'aurait eu là que le second rang, tout au plus; aussi n'y alla-t-elle pas. Plus tard, sous le Directoire, M°'° de Staël, qui venait souvent chez Barras, au Luxembourg et à Grosbois, la rencontrera plus d'une fois, mais ces deux femmes s'en tiendront toujours à de simples rapports de politesse*
M"'^ Tallien cherchait avant tout à s'amuser et à jouir de la vie selon ses goûts, plus matériels qu'éihcrés. Elle contribua cependant à établir sinon le règne de la clémence, tout au moins celui de l'oubli, sur les ruines du règne de la Terreur, et il n'est pas douteux qu'elle ait souvent aiguillé son mari vers la modération politique. Nous l'avons déjà dit. Mais Tallien, incapable de suivre plus de quelques semaines un plan de conduite, retombait trop fréquemment dans l'ornière de la violence. Enfant de la Terreur, il ne concevait pas, en politique, d'autre système de gouvernement. C'est évidemment sous l'iniluence de sa femme qu'il avait dit : « La Convention ne doit pas souffrir que la République soit plus longtemps divisée en deux classes : les persécuteurs et les persécutés, ceux qui font peur et ceux qui ont peur. » Mais sa conduite démentait bientôt ces sages paroles jusqu'au jour où, rappelé de nouveau à la modération, il prononçait encore des phrases sonores sur la liberté et recevait en récompense quelque sourire de Thérésia. Cela le tirait pour un moment des préoccupations moroses et chagrines qui étaient maintenant son état ordinaire. Car, des deux côtés, on commençait à s'apercevoir que l'on n'était nullement fait l'un pour l'autre. Il en est presque toujours ainsi lorsqu'un entraînement, où certains avantages physiques plus ou moins contestables ont eu plus de part que les froids calculs de la raison, a déterminé un mariage. Le pauvre Tallien commençait à s'en rendre compte et chaque jour lui montrait combien sa femme était le contraire de ce qu'il avait cru et de ce qu'il aurait souhaité qu'elle fût. Ses gaspillages insensés le faisaient non moins souffrir que ses coquetteries trop accentuées et ses costumes trop déshabillés. Après
avoir dépensé pour y pourvoir, les sommes qu'il avait rapportées de Bordeaux, prévoyant le moment très prochain où il ne pourrait plus faire face à de telles dépenses et sachant que certaines femmes n'aiment leur mari — c'est-à-dire ne le supposent — que tant qu'il leur fournit de l'argent, le malheureux se voyait au moment de ne plus être aimé de sa femme. Il y avait si peu de temps cependant qu'ils étaient mariés! Et c'est cette cruelle perspective qui le jeta, peut-être pour s'étourdir sur les tristesses de son intérieur si brillant, dans le vin et les courtisanes de bas étage. Ils sont plus nombreux qu'on ne le pense les hommes qui ont recours à ces tristes dérivatifs pour oublier les chagrins que leur donnent des femmes trouvées séduisantes et aimables dans le monde. En les voyant se plonger dans les désordres et les dissipations, on leur jette la pierre ; mais si l'on se donnait la peine de rechercher les motifs d'une telle conduite, c'est à la femme qu'on jetterait la pierre, à la femme qui, par ses indifférences, par ses rebuffades souvent, par ses exigences folles et ses dépenses extravagantes, choses dont le public ne voit que le côté brillant, rend la vie commune intenable au meilleur des maris. Tout montre que tel était le sort de Tallien dans son ménage. S'il avait lu Massillon, il aurait pu reconnaître, tout en s'en faisant l'application à lui-môme, la justesse de cette réflexion: « C'est un désordre d'aimer ce qui ne peut être ni notre bonheur, ni notre perfection, ni par conséquent notre repos... Et au fond, nous sen^c»ns bien nousmêmes l'injustice de cet amour quelque emporté qu'il puisse être, nous découvrons bientôt dans les créatures qui nous Tinspirent des défauts et des faiblesses qui les en rendent indignes, nous les trouvons bientôt
injustes, bizarres, fausses, vaines, inconstantes ; plus nous les approfondissons, plus nous nous disons à nous-mêmes que notre cœur s'est trompe et que ce n'est pas là ce qu'il cherchait. Notre raison rougit tout bas de la faiblesse de nos penchants ; nous ne portons plus nos liens qu'avec peine, notre passion devient notre supplice... » Tallien en était à cette dernière étape de l'amour ; mais, en ce moment, c'était la question pécuniaire qui le tourmentait le plus. Car si sa femme avait une grande qualité, l'horreur de l'avarice et de la mesquinerie, elle avait aussi, faute de réflexion et de mesure, le défaut de cette qualité : c'était un gouffre et tous les trésors de l'Inde eussent filé comme de l'eau à travers ses jolis doigts aux ongles roses. Tallien se mit donc à spéculer, comme chacun d'ailleurs le faisait à cette époque. Après s'être enrichi par les exactions à Bordeaux, il cherche à faire une seconde fortune à Paris par l'agiotage. Comme tout le monde, il se fait marchand de savon, de chandelles, de bonnets de coton... Mais il ne réussit sans doute pas dans ses spéculations, car on le voit, vers la fin du règne de la Convention, faire partie d'une société de fournitures et subsistances militaires, la compagnie Ouen, sise rue Taranne. Fouché en était aussi, Real également. Il est probable que Tallien chercha à entrer dans d'autres entreprises financières plus ou moins avouables, toujours pour combler le gouffre sans cesse béant des dépenses de sa femme, et ces dépenses n'étaient certainement pas faites pour des fondations d'orphelinats ou d'asiles de vieillards, dont le besoin se faisait alors si terriblement sentir.
Cela ne l'empêchait pas de chercher aussi, comme politicien, la fortune dans les intrigues de couloirs*
1 mm^i - |i mmmsr^,:
Cit. Tal.
Pour ne pas se laisser oublier, il se mêle à tout, il se montre partout. Il fait partie d'une sorte de comité dont l'abbé Sieyès est le chef et qui se tient le plus souvent à la Chaumière, d'autres fois chez Julie Talma. Sa femme, dont le parti thermidorien cherche à faire l'héroïne et la divinité de la République, y siège, y trône plutôt, entourée d'hommages et d'amies complaisantes. Pour donner le change sur de certains bruits qui ont eu cours, il propose de célébrer une fête commémorative du supplice de Louis XVI ; il va à une autre fête donnée par le comte Carletti, ministre plénipotentiaire d'une petite Cour italienne, le jour même où l'on apprend la mort du malheureux fils de Louis XVI. M"'° Tallien accompagne son mari ou y va de son côté. Il n'y a pas de fêtes sans elle. Mais à celle-ci, la belle citoyenne eut un succès inouï. Mallet du Pan, très bien renseigné sur ce qui se passait à Paris, écrit que « c'était une fête somptueuse où des femmes, aussi viles par l'infamie de leurs mœurs que par leurs principes, étalèrent le luxe des voitures, des pierreries, de la parure la plus recherchée. Un grand nombre de députés... étaient réunis à ces prostituées, la plupart leurs concubines. La femme Tallien reçut les adorations d'une reine. M"'° de Staël y prodigua son impudence et son immoralité; la joie la plus bruyante distingua cette orgie. .. ^ »
Et quels temps pour des fêtes pareilles ! C'est au plus fort de la disette, alors que la ruine est générale, que le peuple entier souffre de la faim, que l'avenir est on ne peut plus menaçant... Quel démoralisant spectacle pour les masses ! Mais les masses, est-ce
1. Mallet du Pan, Correspondance avec la cour de Vienne, t. I, p. JÎ33.
que les politiciens s'occupent d'elles? Sa moralisation, est-ce que cela vaut un instant de leurs plaisirs ou de leurs intérêts particuliers? Bêtises que tout cela!... Il faut jouir, il faut jouir vite de la fortune malpropre qu'on a amassée en quelques jours : qui sait si demain on le pourra encore?... Aussi les hal3itants de Paris sont-ils en proie à un affolement qui a fait perdre à chacun la saine notion des choses; le peuple finit par être aussi insensé que ses députés : G Un agiotage effréné, des fortunes immenses en papier élevées en un clin d'œil, la corruption la plus vile, le brigandage et l'effronterie des mœurs publiques, un million de familles plongées de l'aisance dans la misère, le luxe le plus impudent contrastant avec l'indigence, et les mots de vertu, de morale, d'humanité, de sagesse dans la bouche de tous les fripons et de tous les imbéciles qui composent les trois quarts de Paris, voilà la situation de cette capitale. » C'est le 21 juin 1795 que Mallet du Pan faisait ce tableau de Paris.
Les grandes crises de la Révolution, les guillotinades, les guerres n'avaient pas réussi à former des caractères : tous les ressorts étaient détendus et ce n'est pas les grands mots dont retentissait la tribune qui étaient capables de retremper les âmes. Il fallait l'exemple, le bon exemple : on a vu comme les députés et leurs femmes le donnaient; — il fallait l'abnégation, le dévouement, la charité pour les malheureux : on a vu comme ces égoïstes jouisseurs les pratiquaient.
Tout ce luxe, toutes ces jouissances factices se tournaient chez Tallien en amertumes. Et c'est à cet état d'âme particulier, où le jetaient les extravagances inconcevables de son adorable femme, qu'il aimait et qui ne se souciait pas de lui, qu'il faut peut-être attri-
buer les propositions sanguinaires qu'il fit à la Convention. Le terroriste, le buveur de sang, se retrouvait en lui sous l'apprenti homme du monde qui avait le plus brillant salon de Paris, sous le mari malheureux qui en avait la plus jolie femme. Il monta à la tribune le 13 germinal an ÏII pour demander que les députés condamnés à la déportation (Barère était parmi ceux-là) fussent condamnés à mort et exécutés sur-lechamp. Un murmure de réprobation s'éleva sur to(is les bancs et l'Assemblée passa à l'ordre du jour.
Moins de deux mois après, le l'*'" prairial, la Convention est envahie par le peuple. Une fois l'émeute apaisée, quinze députés sont arrêtés comme instigateurs ou complices du mouvement. « Ce n'est point assez d'arrêter quelques hommes, s'écria Tallien; il faut d'autres meurtres, car il ne faut pas que le soleil se lève et que ces scélérats existent encore! »
Voyant que les lois de sang étaient passées de mode, Tallien se rejeta du côté de la modération. Les principes ne le gênaient guère, puisqu'il n'en avait aucun. Politicien de bas étage, il allait là où il croyait que son intérêt était d'aller, sans même penser qu'il était député pour s'occuper des intérêts du pays et non des siens. Il versa donc dans la modération et cette volteface fut même l'occasion pour lui d'un succès qui ne lui fit pas grand honneur. Voici le fait : Rœderer, qui, pour sauver sa tête sous la Terreur, s'était retiré au Pecq, village au pied de la côte de Saint-Germain, avait écrit pour se distraire, pendant sa réclusion volontaire ou plutôt forcée, une sorte de discours satirique sur le régime de la Terreur. C'était un morceau tout à fait réactionnaire. Il l'envoya à un rédacteur du journal Je Républicain, nommé Charles. Celuici en prit connaissance et en fit une lecture un sohp
lOG LA CITOYENNE TALLIEN
dans le salon de la Chaumière. Cet article obtint le sui'lVage de la belle ïliérésia et des assistants. Tallien, devant ce succès, eut l'idée peu délicate de s'approprier cet écrit. Il le demanda à M. Charles, le mit dans sa poche, et, plus tard, « le lut comme son ouvrage à la Convention ^ » Mais ce retour à la modération ne dura pas. Un mois après, comme les Chouans avaient repris la campagne en Bretagne et en Normandie, et que la Convention avait appris qu'un corps d'émigrés de quatre mille hommes venait d'être débarqué sur nos côtes par la flotte anglaise, les membres du Comité de salut public, s'inspirant des traditions de leurs terribles devanciers et se rappelant l'énergie passée de Tallien, le firent réveiller au milieu de la nuit et partir pour l'armée de l'Ouest en qualité de commissaire de la Convention. On lui donnait des pouvoirs illimités.
La Convention avait repris ses anciennes habitudes : elle croyait la République menacée, elle nommait des commissaires. Le représentant Blad fut joint à Tallien. Ils avaient, comme instructions générales, l'ordre de seconder le général Hoche, sans toutefois -se mêler des opérations militaires et, au besoin, de faire lever en masse la Normandie et la Bretagne.
Tallien, qui était à la recherche d'un rôle depuis qu'il en avait joué un, fut enchanté de cette mission. De son côté. Hoche n'eut qu'à se louer du concours des deux commissaires. Habitués aux procédés révolutionnaires, ils n'hésitèrent pas, pour procurer à
1. Barère, Mémoires, t. IV, p. 105. — Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. VIII, p. 350 : « Tallien n'avait fait qu'y adapter un petit préambule... Rœderer, dès ce moment (28 août 1794), travailla secrètement avec Tallien et lui prêta sa rédaction, ses idées, k
l'armée des vivres et des chevaux, à employer des moyens qui répugnaient au général et auxquels il n'eût sans doute pas recouru.
Mais ils ne s'en tinrent pas à cela. Une capitulation avait été arrêtée, verbalement seulement paraît-il, entre le général Hoche et les émigrés débarqués : ceux-ci, moins les chefs, devaient être traités comme prisonniers de guerre. Les commissaires de la Convention surviennent et acceptent la capitulation. « Vous serez. Messieurs, dit Tallien aux prisonniers, traités avec toute l'humanité due au malheur \ » Puis Tallien se rend à Paris pour faire part de ces événements à la Convention.
Il n'avait point à ce moment de dispositions sanguinaires à l'égard des prisonniers. Le général Hoche lui avait prêché la clémence et Tallien s'était rendu à ses raisons d'humanité et de bonne politique. « Je serai leur avocat, écrivait-il au général avant de partir, et au besoin je prierai pour ces monstres^. »
H partit donc avec des idées de clémence.
Arrivé à Paris le 8 thermidor, sa femme, qui menait de front les plaisirs de l'intrigue, ceux de l'ambition et les autres, l'avertit, dès sa descente de voiture, qu'il y avait du nouveau : le Comité de salut public avait des preuves de ses relations secrètes avec les royalistes. C'était Sieyès, cette taupe de la Révolution, comme l'avait appelé Robespierre, qui avait éventé la mèche, surpris des pièces probantes en Hollande et remis le tout au Comité.
A cette nouvelle, le traître se sentit perdu. Comment se justifier devant le Comité de salut public?... H n'y