Bergounioux, Yic du général Hoc/ie, p. lCO
avait pas de temps à perdre pour prendre une détermination, car le lendemain même il fallait se présenter à la Convention. Aussi, peut-être d'un commun accord avec sa femme, Tallien décida-t-il de nier tout ce dont on pourrait l'accuser. L'audace tire presque toujours d'affaire. De plus, il fallait afficher un républicanisme plus intransigeant que jamais, se montrer farouche et requérir contre les royalistes de Quibcron les plus terribles châtiments. Mais la capitulation ? il fallait la nier. Mais les paroles échangées? il fallait nier tout cela. Mais les lettres, les papiers?... il fallait les détruire.
Ainsi fut-il fait. Des centaines de prisonniers devaient être sacrifiés pour sauver un traître du châtiment que méritait sa trahison !
Le lendemain, 9 thermidor, la Convention tenait une séance solennelle. Tous les députés siégeaient en costume. Des guirlandes de fleurs décoraient les murs, un orchestre faisait entendre des airs patriotiques et des chœurs de jeunes filles habillées de blanc chantaient des hymnes de Marie-Joseph Chénier. La séance commença par la lecture, que fit Courtois, d'un rapport sur la journée du 9 thermidor de l'année précédente. Ensuite, Tallien monta à la tribune. Il lut, lui aussi, un rapport, mais sur l'affaire de Quiberon. Toujours à l'affût d'un rôle, d'une situation à prendre, il était visible que Tallien cherchait à rajeunir sa popularité, vieille déjà d'un an, et à se faire décerner de nouvelles couronnes civiques.
Un jour de fête, on est indulgent. Le 9 thermidor, pour qui l'aurait-on été si ce n'est pour Tallien? La Convention ne marchanda pas à ce représentant les applaudissements qu'il réclamait d'elle et pour solde et pour acompte. A la séance du 9 thermidor de l'an II, il avait exhibé et brandi théâtra-
lement un poignard en disant : « J'ai vu se former l'armée du nouveau Cromwell, et je me suis armé d'un poignard pour lui percer le sein si la Convention nationale n'avait pas le courage de le décréter d'accusation. » Le coup du poignard lui avait trop bien réussi pour n'en pas faire, le 9 thermidor de l'an IIÏ, une seconde édition. Mais, cette fois, il ajouta des fioritures et manqua son effet pour l'avoir voulu trop complet. Parlant des vaincus de Quiberon, il tira de sa ceinture un poignard et le brandit aux yeux des représentants étonnés, en disant : « Ce poignard est un de ceux dont ces chevaliers étaient armés, qu'ils destinaient à percer le sein des patriotes, et dont ils n'ont pas fait usage pour eux-mêmes, parce qu'ils connaissaient le venin que cette arme recelait. 11 faut apprendre à toutes les nations qu'un animal en ayant été frappé, il a été vérifié que la blessure était empoisonnée. »
Voilà le galimatias que le goût de la phrase, plus que le goût de la vérité, faisait faire à ce cabotin de la politique. Mais Tallien, « qui avait fort peu de trait dans l'esprit, a écrit son ami Barras qui n'en avait guère plus, ne faisait point de bons mots par luimême; il répétait ceux des autres \ il les répandait et les multipliait dans sa causerie peu vive, mais inextinguible, qui l'a fait appeler Robinet d'eau tiède. »
Ce jour-là, pourtant, ce n'était pas de l'eau tiède qui coulait du robinet; c'étaient bel et bien des paroles calomniatrices, empoisonnées comme les poignards dont il parlait et auxquels personne ne crut dans l'Assemblée. Mais la Convention, que le débarquc-
1. On cl vu un peu plus haut qu'il ne se bornait pas à s'approprier leurs mots, mais qu'il n'avait pas hésité un jour à lire comme siens les travaux de Rœderer.
ment des émigrés avait passablement alarmée, n'était pas disposée à la clémence : Tallien se mit à l'unisson. Aussi bien avait-il pour cela ses raisons. Les membres du Comité de Salut public, thermidoriens comme lui, consentirent à garder pour eux ce qu'ils avaient appris de ses menées avec les royalistes et se contentèrent de le tenir à l'œil. Il le sentit et dès lors le terroriste se montra plus d'une fois sous le thermidorien afin d'assoupir les légitimes défiances des républicains sincères.
L'on n'a pas de pièces sur ce point de l'histoire de nos discordes civiles. Tallien avait trop d'intérêt à les faire disparaître pour qu'on ne le soupçonne pas de les avoir détruites lui-même ou fait détruire par ses amis. Il n'avait pas fait autrement après le 9 Thermidor de l'an II. De même pour cette gênante affaire de ses négociations avec les royalistes. « Ce fourbe avait intrigue avec l'Espagne dans l'intérêt du dauphin, et, après sa mort, il intriguait encore pour mettre sur le trône de France un infant d'Espagne, et pour masquer ses diverses machinations, il proposait les mesures les plus terroristes^ »
Et pourquoi Tallien qui, par ses origines, aurait dû, moins qu'un autre, être soupçonné de jouer au républicain, cherchait-il à se vendre aux ennemis de la République, à trahir le régime auquel il devait, faute de pouvoir être quelqu'un, d'avoir été quelque chose? Eh! mon Dieu, pour une femme, comme toujours! C'était peut-être pour obéir à la direction de Thérésia, mais bien plutôt pour avoir de quoi suffire à ses gaspillages insensés : car ce n'est pas avec son indemnité de vingt-huit livres par jour qu'il le pouvait faire.