Ludovic SciouT, Le Directoire, t. I, p
Mais revenons à la fête du 9 Thermidor.
Une fois la solennité terminée à la Convention, Tallien rejoignit sa femme. Eux aussi, ce jour-là, donnaient leur petite fête. Du 9 Thermidor ils avaient fait leur chose, et cette chose les avait faits : c'était leur piédestal à tous les deux. Il y avait donc grand dîner de gala à la Chaumière pour célébrer cette fête de famille. M""" Tallien avait-elle choisi ses convives? C'est probable ; d'ailleurs elle le dit. « J'avais réuni tous les députés marquants et exagérés de tous les partis. » Il y avait surtout les principaux girondins et les thermidoriens, Louvet, Lanjuinais, Boissy d'Anglas, Fréron, Barras, Rovère, etc., et l'on voit par les mots : « J'avais réuni... » la suprématie qu'elle avait dans son ménage.
lyjme Xallieu aimait assez que le public s'occupât d'elle et de ce qu'elle faisait. Elle trouva, d'accord avec son mari, que l'occasion était bonne pour se rappeler à son souvenir. Aussi firent-ils insérer au Moniteur la note suivante :
« Tallien, pour qui cette époque est aujourd'hui glorieuse à des titres nouveaux, avait invité plusieurs de ses collègues à un banquet frugal.
« Voici les toasts qui ont été portés dans cette assemblée d'amis, qui sentaient également le besoin de se rapprocher et de s'unir.
« Lanjuinais a proposé le premier.
« 1. Au 9 Thermidor, aux représentants amis de la liberté, qui, dans ce jour mémorable, ont abattu le tyran, et depuis ont renversé la tyrannie. Puissent l'attachement de leurs collègues et l'amour des Français être la récompense de leur patriotisme et de leur dévouement !
€ Tallien a porté le second.
« 2. Aux députés mis hors la loi sous la tyrannie do Tancien gouvernement, aux soixante-treize, aux autres victimes de la Terreur et à tous ceux qui, dans ce temps désastreux, sont restés fidèles aux lois de l'amour et de la liberté!
« J'ajoute, a dit Louvet : Et à leur union intime avec les hommes du 9 Thermidor!
« Voici les autres toasts :
a 3. Aux armées de la République : puissent-elles trouver dans la paix glorieuse qu'elles préparent la récompense de leur dévouement!
c< 4. Les mânes des Français morts en combattant contre la royauté.
« 5. Les amis de l'égalité et de la liberté, quelque pays qu'ils habitent.
ce 6. Les puissances amies de la République française.
« 7. La Constitution de la République : Puissent la sagesse et la réflexion de ses représentants corriger les défauts qui auraient pu s'y être glissés, avant de la soumettre à l'acceptation !
• c( 8. Le général Kosciusko, et tous ceux qui comme lui sont dans les fers pour la cause de la liberté.
a 9. La clémence : Puisse le peuple français, viotorieux, donner l'exemple de cette vertu!
« 10. La concorde entre tous les représentants, amis de la justice et de l'humanité.
« Le dernier toast a été porté au milieu d'acclamations nouvelles :
« 11. Tallien, Hoche et les vainqueurs de Quiberon. »
Le Moniteur appelle modestement ce dîner un banquet frugal. Il était si peu Spartiate, ce banquet, qu'il
y eut au moins onze toasts et que réchauffement des convives était tel que, vingt-neuf ans plus tard, M"'^ Tallien s'en souvenait encore et écrivait : « ... le dîner anniversaire du 9, dans lequel j'avais réuni tous les députés marquants et exagérés de tous les partis. Voyant que par les toasts portés on allait finir par se jeter les assiettes à la tête, je me levai et, avec un sang-froid qui imposa à la bruyante assemblée, je portai le toast qui fit tout rentrer dans le calme le plus parfait : A l'oubli des erreurs ! au pardon des injures ! à la réconciliation de tous les Français ! »
C'est dans ce banquet frugal que Tallien, en s'associant au toast porté à la clémence, oublia le mensonge qu'il avait fait à la Convention et s'étourdit sur les hécatombes humaines qui en allaient être la conséquence.
En effet, la Convention, à qui Tallien n'avait pas parlé des engagements, verbaux tout au moins, échangés entre les combattants, pour faire cesser une lutte fratricide; la Convention, auprès de qui Tallien calomnia les prisonniers ; la Convention se crut obligée, devant les craintes des républicains et les présomptueuses audaces des royalistes, d'appliquer les lois dans toute leur rigueur. Une commission, réunie à Vannes, fut chargée de distinguer des véritables émigrés les prisonniers enrôlés comme gens de service. C'était une soupape ouverte par laquelle un certain nombre d'hommes put être sauvé. Hoche, de son côté, avait eu soin de faire garder les prisonniers aussi mal que possible pour favoriser leur évasion ; mais, confiants dans la capitulation, la plupart restèrent au camp. Les soldats, qui n'avaient pas la même confiance que ceux qu'ils gardaient, en firent échapper le plus qu'ils purent. Malgré tout, le nombre des victi-
mes fut encore énorme et, pendant cinq mois, on fusilla chaque jour des prisonniers.
L'effet de ce massacre ne fut pas, à en croire un contemporain, aussi grand à Paris qu'on aurait pu se l'imaginer. « Je le dis à regret et pour l'avoir remarqué, a écrit un combattant de l'armée de Gondé, les atroces résultats de cette catastrophe de Quiberon furent bien loin d'exciter le sentiment d'horreur qu'ils auraient dû inspirer... Puis, pourquoi le taire? quelques femmes divorcées, quelques hommes qui avaient arrangé leurs affaires aux dépens des absents, craignaient le retour de leurs parents ou de leurs époux : c'était le petit nombre, sans doute, de ce qui fut nommé jadis la bonne compagnie ; mais leurs voix s'unissaient à celles des acquéreurs de biens nationaux qui déblatéraient sur ce qu'ils qualifiaient l'esprit de Coblentz\ »
Cependant, il semble que M""® Tallien ait été assez affectée des exécutions de Quiberon, bien qu'elle ait eu, à ce moment, la contrariété de voir la Convention préférer La Reveillère à son mari pour le fauteuil de la présidence. Nous allons laisser M. de Lacretelle raconter une entrevue qu'il eut avec elle vers ce tempslà ; mais, comme M'"^ Tallien était toujours du même avis que la personne avec qui elle parlait, tant elle aimait peu à contrarier les gens — on va le voir par les lignes suivantes — ne faudrait-il pas se méfier un peu de ces éclats de douleur chez une femme aussi indifférente et aussi bonne tout à la fois? Et puis n'y a-t-il pas à se méfier aussi un peu du récit d'un homme à qui M™° Tallien permettait si aimablement de baiser ses beaux bras? Quoi qu'il en soit, voilà