‹ La citoyenne TallienChapitre 65 sur 122 · Comte d'Allonville, Mémoires secrets^ t. III, p · texte numérisé non relu

Comte d'Allonville, Mémoires secrets^ t. III, p

ce que dit M. de Lacretelle : « ... J'avais eu le bonheur de voir souvent M"""" Tallien chez elle et dans les cercles où elle était alors fêtée par la reconnaissance. Ses rapports avec moi avaient une jolie nuance d'amitié; j'en restai près d'elle à l'éblouissement et ne m'aventurai point jusqu'à l'amour. Souvent il nous était arrivé, lorsqu'elle revenait de ses soirées triomphantes au spectacle, de jouer, soit chez elle, soit chez d'autres dames, parmi lesquelles figurait la jolie vicomtesse de Beauharnais, de jouer à des jeux innocents dans un lieu, dans une société qui ne rappelaient pas une innocence complète, et le sort m'avait favorisé d'un baiser innocent. Elle fut un jour si contente d'un de mes articles qu'elle me permit de baiser un bras digne de la Vénus du Capitole ; mais peu de temps après, je vis la même faveur accordée à un député montagnard converti, ce qui me fît revenir à moi-même. »

C'est pour cela qu'on peut douter de la sincérité des sentiments dont M. de Lacretelle va nous faire le tableau; mais cela montre par quels moyens M""*" Tallien savait établir son pouvoir : chacun s'y laissait prendre et chantait partout les litanies de la nouvelle sainte qui savait si bien prendre les gens par le bras.

« Maintenant, poursuit M. de Lacretelle, je me présentais à elle avec un visage consterné, et la pâleur inaccoutumée du sien me révélait toutes ses souffrances et ses cruelles insomnies ; je ne sus l'aborder qu'avec les lieux communs de la conversation : « Est-ce là, me dit-elle, ce que nous avons à nous dire après un si cruel événement? Ah! sans doute, vous me comprenez aussi bien que je vous comprends vousmême. » Puis, en versant un torrent de larmes : « Ah ! que n'étais-je là ! » me dit-elle. — Eh ! mon Dieu^

repris-jeavec feu, est-il une de ces victimes des guerres civiles qui n'ait dit cent fois : « Ah ! que M""^ Tallien n'est-elle ici ! — Oui, sans doute, je serais parvenue, je crois, à faire différer le supplice^ nous aurions gagné du temps, et, revenue à Paris, j'aurais été à la tète des mères, des filles et des sœurs de ces malheureux émigrés, ou plutôt à la suite de i\r^° de Sombreuil auprès de laquelle je ne suis rien^ ; oui, j'aurais été frapper à la porte de tous nos thermidoriens, j'aurais été avec elle à la barre de la Convention. Tout ce que Paris a de plus distingué par l'âme aurait peuplé les tribunes, et un grand acte de clémence, bien avoué par la politique, aurait été une nouvelle victoire des femmes et le plus grand honneur de la Convention. Voilà le plan que je méditais lorsque j'appris la défaite des émigrés qui m'avait toujours paru inévitable. J'allais partir lorsque j'ai vu revenir mon mari effaré et me perçant l'âme par ces mots : Tout est fini! Et voilà que je me dis maintenant : Tout est fini pour moi et pour une influence que les malheureux ont souvent bénie. Le cruel événement de Quiberon va servir de prétexte à l'ingratitude pour se dispenser de reconnaissance envers l'auteur du 9 Thermidor ; mais, moi, je ne me dispenserai pas de mes devoirs, je ne gémirai qu'en secret. Je n'accuserai point celui qui a donné quelque gloire à

1. M""» Tallien, ou M. de Lacretelle, ignore que les prisonniers n'ont pas 6té exécutes en une fois, mais que la Commission militaire de Vannes en jugeait de dix à trente chaque jour et que les malheureux condamnés étaient fusillés le lendemain. La Commission, présidée par l'odieux général Lemoine, fonctionna pendant cinq mois. M"* Tallien aurait eu tout le temps d'intervenir, si elle y avait songé.

2. On voit que la légende de M"* de Sombreuil et de son verre de sang était déjà monnaie courante, comme celle de la lettre de Thérésia à Tallien, le 7 thermidor.

mon nom: il faut dire adieu à cette gloire dont j'étais trop enivrée. Attendez-vous, mon ami, à voir tomber sur moi autant de calomnies que naguère il pleuvait de bénédictions, et ceux qui croiront me devoir encore quelque reconnaissance se contenteront de dire : a Pauvre M"^^ Tallien M ».

Pauvre M™° Tallien, en effet! mais nullement pour les causes qu'elle veut bien dire : elle a ici plus de jargon que de cœur véritable et pense plutôt à l'influence des événements de Quiberon sur son nom qu'à aviser, avec son mari, à en empêcher les conséquences sanglantes. Mais peut-être, au contraire, n'y songe-t-elle que trop, car elle n'ignore pas les motifs pour lesquels Tallien, disposé d'abord à invoquer la clémence de la Convention, a changé subitement de dispositions. Et elle est obligée de ne se mêler en rien de cette déplorable affaire, afin de ne pas raviver les soupçons qui pèsent sur son mari. Oh ! oui, pauvre j^jme Xallien!... Et si elle a vraiment dit les mots que Lacretelle lui met dans la bouche : «... mais, moi, je ne me dispenserai pas de mes devoirs », c'est à se demander jusqu'à quel point peut aller l'aveuglement de certaines femmes sur elles-mêmes, car il paraît bien que c'est au moment où elle dit qu'elle ne se dispensera pas de ses devoirs qu'elle rêve au divorce, c'est-à-dire à manquera ses devoirs. M"'" Tallien avait pris une c attitude » après le 9 Thermidor, et l'indulgente complicité du public pour la légende qu'elle voulait créer autour de son nom lui conservait cette attitude auréolée. Le peuple a besoin d'idoles pour ses engouements périodiques. M""" Tallien remplit ce rôle d'idole pendant une année. C'est beaucoup à Paris.

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