Chancelier Pasquier, Mémoires, t. I, p
mari. « Je vous permets tout, disait à sa jeune femme un gentilhomme marié du matin, je vous permets tout, hormis les princes et les laquais. » Pourvu qu'il n'y eût pas trop bruyant scandale, on fermait les yeux. Aussi n'y avait-il pas, dans le monde, ce qu'on appelle un bon ménage. « On trouve bien, écrivait Madame en 1121, on trouve bien encore parmi les gens d'une condition inférieure de bons ménages; mais, parmi les gens de qualité, je ne connais pas un seul exemple d'affection réciproque et de fidélité. » Et le long et dissolvant règne de Louis XV avait passé par là-dessus ! Chacun se piquait de se laisser aller à sa « sensibilité », on se faisait gloire d'être dominé par sa Œ passion ». Gela vous posait un homme ou une jeune femme, cela vous donnait une « attitude ». Aussi ne pouvait-on trouver mauvais que Thérésia se vengeât de M. de Fontenay suivant le rite espagnol : « Œil pour œil, dent pour dent », surtout lorsque cette vengeance ne faisait pas couler une seule goutte de sang et se réduisait à ce libertinage que, dans les classes élevées, on appelait alors simple galanterie.
C'est dans son salon, où elle recevait cette charmante jeunesse libérale des commencements de la Révolution , les frères Lameth , Félix Le Pelletier Saint-Fargeau, qu'on appelait familièrement Blondinet à cause de la couleur de ses cheveux, M. d'Aiguillon, etc., jeunes gens qui mettaient leur honneur à déshonorer les jolies femmes qui voulaient bien se laisser faire, que M""" de Fontenay choisit les complices de sa vengeance, et il semble bien que chacun de ces messieurs ait eu sa part de collaboration.
La vie mondaine favorisait toutes ces manigances. Elle brillait alors d'un éclat qu'elle n'avait pas atteint jusque-là et qu'elle ne dépassa peut-être jamais,
si l'on en croit les chroniqueurs du temps. « J'ai vu les magnificences impériales, a écrit un collègue de M. de Fontenay au Parlement de Paris, je vois chaque jour, depuis la Restauration, de nouvelles fortunes s'établir et s'élever : rien n'a encore égalé à mes yeux la splendeur de Paris dans les années qui se sont écoulées depuis la paix de 1*783 jusqu'à n89^ » Voulezvous d'autres témoignages? Il n'en manque pas. Voici celui de M. de Talleyrand qui, alors connu sous le nom d'abbé de Périgord, était un des plus polissons des abbés de Cour; aussi se connaissait-il, comme tel, aux choses de la vie profane. « Quiconque n'a pas vécu alors, dit-il, n'a pas connu la douceur de vivre^. » M""® de Staël qui connaissait cette douceur non moins bien que cet abbé dissipé et qui, comme lui, la goûtait à longs et fréquents traits; M"'^ de Staël qui jouissait avec délices de sa jeunesse, de la renommée de son père, de la sienne propre et d'une très belle fortune ; M^^^ de Staël est aussi de cet avis : « Ceux qui ont vécu dans ce temps, a-t-elle écrit, ne sauraient s'empêcher d'avouer qu'on n'a jamais vu ni tant de vie ni tant d'esprit nulle part\ » M""^ de Staël, qui allait partout et était un véritable tourbillon, a ses raisons pour dire cela, et l'on pourrait s'en défier; mais la vicomtesse de Noailles, qui n'a point les mêmes motifs pour parler ainsi, fait chorus avec ces enthousiasmes : « La société, dit-elle, était alors la combinaison la plus, exquise de tous les perfectionnements de l'esprit; les hardiesses de la philosophie