Cit. Tal
mfîîgre, la peau jaune collée sur les tempes, les cheveux plats collés sur la peau. C'est le général Bonaparte, qui a maintenant un uniforme neuf. Les hommes à collets verts regardent avec un certain mépris ce gringalet qui les a si bien mitraillés sur les marches de Saint-Roch, haussent les épaules et vont causer avec la veuve Bcauharnais, qu'on sait être du dernier bien avec lui, comme avec Barras ; mais c'est auprès de la citoyenne Tallien que la foule est le plus compacte, c est autour d'elle que papillonnent tous les hommages : « Quelle femme cha-mante ! Elle est à fai-e mou-i d'amou ! » Tels sont les propos qu'on saisit au vol chez les jeunes gens qui s'en vont.
Malgré la facihté des mœurs, la corruption générale plutôt, quelques personnes remontaient aux causes de ce déplorable état de choses et en rendaient un peu responsable la belle citoyenne Tallien. La conduite plus qu'évaporée de cette grande maîtresse de la mode, SOS allures, ses toilettes plus que fantaisistes justifiaient pleinement les reproches que lui adressait la partie restée honnête de la population. Elle reçut même, par suite de sa fâcheuse célébrité, plus d'un affront dans les réunions et les lieux publics. Gomme les salons ne s'ouvraient encore qu'en petit nombre et que la masse du public, sevrée de toute distraction pendant la réclusion forcée de la Terreur, était prise depuis le 9 thermidor d'un goût immodéré pour les plaisirs, on avait ouvert partout des bals publics et l'on y dansait tous les jours. Il y avait des bals pour toutes les bourses. On y prenait des abonnements et chaque soir une société étrange, bigarrée, singulièremcnl mêlée, s'y rencontrait et s'y amusait en commun. A l'une de ces réunions, une émigrée rentrée. M*"" de Damas, s'adrcssant à M. d'Hautefort qui l'avait con-
duite au bal de Thélusson, lui demanda quelle élait cette belle personne qui venait d'entrer dans le salon et vers laquelle les jeunes gens et les regards des femmes s'étaient portés aussitôt.
« Cette rem me, a écrit un témoin oculaire de ce petit épisode, était d'une taille au-dessus de la moyenne. Mais une harmonie parfaite dans toute sa personne empêchait de s'apercevoir de l'inconvénient des trop hautes statures. C'était la Vénus du Capitole, mais plus belle encore que l'œuvre de Phidias, car on y retrouvait la même pureté de traits, la même perfection dans les bras, les mains, les pieds, et tout cela animé par une expression bienveillante, une réQexion du miroir magique de l'âme, qui disait tout ce qu'il y avait dans cette âme, et c'était de la bonté. Sa parure ne contribuait pas à ajouter à sa beauté, car elle avait une simple robe de mousseline des Indes, drapée à l'antique et rattachée sur les épaules avec deux camées. Une ceinture d'or serrait sa taille et était également fermée par un camée ; un large bracelet d'or arrêtait et fixait sa manche fort au-dessus du coude. Ses cheveux, d'un noir de velours, étaient courts et frisés tout autour de la tête ; cette coiffure s'appelait alors à la Titus; sur ses blanches et belles épaules était un superbe châle de cachemire rouge, parure à cette époque fort rare encore et fort recherchée. Elle le drapait autour d'elle d'une manière toujours gracieuse et pittoresque, formant ainsi le plus ravissant tableau ^ »
A la demande de M*"* de Damas, M. d'Hautefort répondit :
— Mais c'est M""" Tallien !
1. Duchesse d'Abrantês, Mémoires^ t. I, p. 367 (éd. Garnierj.
— M"° Tallien ! s'écria M""^ de Damas ; ah ! mon Dieu, comment m'avez-vous amenée ici !
Et elle s'éloigna avec une affectation marquée du voisinage de la belle Thérésia.
Apres l'hôtel Thélusson, le Cercle des étrangers était le lieu où la société parisienne aimait le plus à se réunir. On y donnait des bals masqués qui faisaient fureur. M™° Ilamelin, M"'" Hainguerlot, IVr' Rovère, M""* Tallien n'y manquaient jamais et portaient dans ces réunions l'entrain, la gaieté et le charme qui les caractérisaient. Leur présence suffisait pour en assurer le succès. On y rencontrait aussi une femme, plus jeune que celles-là, dont la célébrité, qui commençait alors, devait se prolonger, ainsi que sa jeunesse, pendant près d'un demi-siècle : M""" Récamier. Femme d'un riche banquier de la Chaussée-d'Antin, belle de jeunesse et d'une carnation idéalement nacrée, celle-ci affectait, pour trancher sur la masse des autres femmes à la mode dont le luxe sentait un peu trop le parvenu, de ne se montrer qu'avec une mise des plus simples : une robe blanche, un fichu de linon sur la tête, et c'était tout. Et partout elle était la plus charmante. Souvent on quittait la triomphante beauté de M™° Tallien pour venir courtiser les grâces plus discrètes de l'aérienne M™° Récamier; ce qui établit entre ces deux femmes à la mode une sorte de rivalité.
A Tivoli, au Pavillon de Hanovre, M°'° Tallien aimait aussi à se montrer. Elle y allait souvent prendre des glaces, le soir. On la voyait, imposante et le sourire aux lèvres, traverser la foule qui s'y donnait rendezvous. (iCtte foule était en grande [)artie composée d'émigrés rentrés. Par goût, par politique prévoyante peut-être, M'"'' Tallien semblait prendre à tâche de plaire à ces épaves d'un monde où elle avait débuté et
qui, après l'expérience qu'elle venait de faire du monde nouveau, avait ses préférences. Mais on ne la voyait pas d'un bon œil et seuls les gens qui avaient quelque grâce ou faveur à demander lui faisaient bonne mine. Ceux-là l'accueillaient parce qu'ils savaient qu'elle était toute-puissante, qu'ils pensaient à recourir à son appui pour leurs sollicitations, et personne n'ignorait qu'elle ne demandait pas mieux que de rendre service aux gens, surtout aux royalistes. Elle aurait voulu reparaître dans cette société, non pas seulement pardonnée — pour le moment elle ne songeait point à s'amender, — mais en souveraine triomphante, comme au Luxembourg.
Car maintenant la belle pécheresse, à qui la société royaliste reprochait bien plus ses fréquentations jacobines que certaines libertés d'allures, devenait de plus en plus intime de Barras, à la grande mortification deTallien, qui était bien obligé de s'apercevoir des coups de canif que sa charmante femme donnait publiquement au contrat. Car on n'était pas resté bien longtemps dans les régions éthérées du sentiment. Ce n'était dans les goûts ni de l'un ni de l'autre, et c'est très rapidement que l'intimité s'était faite.
Il était assez naturel que le Directeur plût à Thérésia. Ses manières à la fois distinguées et soldatesques tranchaient sur les façons vulgaires et bourgeoises de la plupart des hommes qu'elle voyait, et, dans ce milieu de parvenus. Barras était un prodige de distinction.
Le Directeur, qui était marié, mais dont la femme ne voulait pas, et pour plus d'un motif, venir tenir la maison à Paris, faisait lui-même à ses invités les honneurs du Luxembourg, comme il les avait faits, un peu avant, dans son petit hôtel de la rue de Chaillot. Il était cependant aidé en cela par M"'*' Tallien.
M""" de Beauharnais ne vint que plus tard partager cet empire \ Ces deux femmes, quelque singulière que la chose puisse paraître, faisaient bon ménage entre elles. M""® de Beauharnais, qu'on appelait Rose dans le cercle intime du Directeur, n'était sortie de prison que grâce aux démarches de Thérésia : Tallien luimême avait signé l'ordre de son élargissement. Elle était dans une situation trop précaire pour négliger une amitié aussi utile que le pouvait être celle de la maîtresse de Tallien et, à la faveur de la reconnaissance, elle était vite devenue une intime des Tallien. Elle n'avait fait qu'un pas de la Chaumière au Luxembourg, s'était attachée à plaire au Directeur, et c'est ainsi qu'elle jeta les fondements de sa prodigieuse fortune. La haute faveur dont elle jouissait auprès du pacha du Directoire ne porta aucune atteinte aux sentiments d'amitié qui existaient entre ces deux femmes, ce qui montre bien que le cœur n'avait aucune part dans le commerce de galanterie que l'une et l'autre entretenaient avec Barras. L'utilité pratique immédiate chez l'une, l'ambition chez l'autre, le désœuvrement et le manque absolu de sens moral chez toutes les deux, expliquent suffisamment cette amitié persistant dans ce singulier ménage à trois. Tout cela est assurément bien dénué de poésie ; mais en avezvous souvent trouvé dans la réalité des choses et des gens?
Une apparence de bon ton, mais un peu cavalier, régnait dans les salons du Directeur. La citoyenne Tallien, qui trouvait avec juste raison que la grossièreté des façons n'est pas la conséquence forcée d'un
1. a Son véritable motif était de pénétrer dans ma société où elle savait M"" Tallien admise en première ligne depuis le 9 thermidor » (Barras, Mémoires, t. I, p. 358).
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gouvernement républicain et qu'on peut être poli tout en ayant la plus grande liberté, même dans les mœurs, cherchait à donner le ton et les usages de la bonne compagnie au monde très mélangé qui fréquentait les salons de Barras. Pour les déclassées de l'ancien régime, c'était fort bien et leur tenue était parfaite. Pour les hommes, cela pouvait encore aller : il y avait bien quelques notes discordantes dans ce ramassis de financiers véreux qui venaient continuer leurs sales spéculations jusque dans les goguettes du Directeur; mais leurs femmes! C'était pitié que de les voir avec leurs grosses mains rouges et leurs visages communs, leur vulgarité en tout soulignée par une richesse criarde, d'entendre leurs voix plus criardes encore et leurs propos qui rappelaient à merveille ceux que le spirituel Aude fait tenir à M™® Angot. Et si le non moins spirituel Bussy était revenu sur terre, il aurait pu dire de toutes ces femmes ce qu'il écrivit de celles qu'il avait connues : « Elles aimaient, de mon temps déjà, l'argent et les pierreries plus que l'esprit, la jeunesse et la beauté. »
Le Directeur, avec ses manières presque parfaites, recevait de son mieux son peuple d'invités ^ GeLauzun de la canaille écoutait chacun d'un petit air protecteur. Il allait de groupe en groupe, donnait à tous une parole, un signe de tête, ne vous quittait que sur un mot aimable ou spirituel, et, content de lui-même, allait enfin s'asseoir à une table de jeu où les cartes étaient républicanisées, les rois avec des chapeaux à
1. « Mon ma,ri m'y conduisit uno fois ou deux seulement et avec répugnance ; ce n'était pas la place d'une femme, jeune surtout, et celles qu'on y trouvait n'étaient bonnes ni à voir ni à rencontrer » [Mémoires d'une Inconnue^ p. 112).
trois cornes et les reines en déesses de la Liberté avec le bonnet rouge sur la tête.
Telles étaient les soirées du Luxembourg, et elles étaient les plus brillantes de Paris.
Si M"® Tallien venait presque tous les jours chez Barras, Tallien y venait quelquefois « et toujours avec le ton et l'extérieur de l'amitié ; mais son esprit était pénétré d'amertume^ ». Certes, il y avait de quoi. L'affection de sa femme, qui aurait dû être sa consolation dans ses déboires politiques, lui faisait absolument banqueroute. La fortune ne lui souriait plus, Thérésia pas davantage. Ces diables de femmes n'aiment pas ceux qui ne réussissent point : dès que le succès vous quitte, elles en font autant. Leur cœur souffrirait trop de vous voir malheureux, et si c'est là une preuve de leur sensibilité, c'en est une aussi que la vanité, après l'intérêt, est ce qui tient le plus de place dans leurs attachements. Il paraît cependant, il est môme certain qu'il y a des exceptions.
Parmi les habitués des salons de Barras, on commençait à remarquer le général Bonaparte. On disait même tout bas qu'il était question de lui pour le commandement de l'armée d'Italie. Gomme on le savait en fort bons termes avec la citoyenne Tallien, on commençait à croire à cette invraisemblable chose. Car Tintimilé était grande entre la reine de Thermidor et le petit général corse. Il l'invitait à des déjeuners somptueux où se trouvaient d'autres femmes de la cour du Luxembourg, entre autres la gracieuse créole, veuve du général Beauharnais dont il commençait à s'occuper^. Mais il paraît qu'avant de la courtiser, ou