Voir notre ouvrage Napoléon amoureux, pp
2. Bonaparte à Barras, quartier général de Nice, le 10 germinal an IV. — Lettre inédite, déjà citée par nous dans Napoléon amoureux^ p. 55.
ami Barras. On recevait souvent des nouvelles d'Italie, et chaque nouvelle était une victoire. C'était pour jyjiuc xallien un regain de fêtes et de triomphes. La duchesse d'Abrantès nous a laissé le récit d'une de ces fêtes, celle donnée à l'occasion de l'arrivée à Paris des drapeaux conquis par Bonaparte et apportés par ses aides de camp Junot et Marmont.
« Junot, dit-elle, fut reçu en grande pompe et les Directeurs mirent même à cette réception un apparat qui était sans doute destiné à donner au peuple français une grande idée du gouvernement sous lequel se remportaient des victoires qui demandaient presque une ovation pour recevoir les dépouilles opimes. Quoi qu'il en fût, Marmont et Junot avaient été magnifiquement reçus lorsqu'ils furent envoyés en France par le général en chef. Le jour de la réception de Junot au Directoire, M™° Bonaparte, qui n'était pas encore partie pour rejoindre IS^apoléon, voulut être témoin de cette réception. Elle s'y rendit avec M^'^Tallien, avec laquelle elle était intimement liée à cette époque et qui, elle-même, était une fraction de la royauté directoriale, dont Joséphine, comme M"''' de Bcauharnais et peut-être bien un peu ^1""° Bonaparte, avait été également revêtue, si l'on peut parler ainsi. M""** Bonaparte était encore charmante... Quant à j^jme xallien, elle était alors dans la fleur de son admirable beauté. Toutes deux étaient mises avec cette recherche antique qui constituait l'élégance du temps et avec toute la richesse que pouvait comporter une toilette du milieu de la journée. On peut penser que Junot ne fut pas médiocrement fier de donner le bras à ces deux charmantes femmes lorsque, la réception terminée, ils quittèrent le Directoire... En sortant, il offrit son bras à M"® Boi/iaparte qui, étant femme de
son général, avait droit au premier pas, surtout dans cette solennelle journée. Il donna l'autre à M"*" Tallicn et descendit ainsi avec elles l'escalier du Luxembourg. La foule était immense. On se pressait, on se heurtait pour mieux voir.
« — Tiens, c'est sa femme!... C'est son aide de ca.mp! Comme il est jeune!... Et elle, donc, comme elle est jolie!
« — Vive le général Bonaparte ! s'écriait le peuple.
« — Vive la citoyenne Bonaparte! Elle est bonne pour le pauvre monde!
« — Oui, disait une grosse femme de la halle, c'est bien Notre-Dame des Victoires, celle-là!
« — Oui, dit une autre, tu as raison. Mais regarde, à l'autre bras de l'officier, c'est Notre-Dame de Septembre.
« Le mot était affreux et il était injuste », a ajouté la duchesse d'Abrantès^ C'est certain. Mais il est curieux d'observer que le peuple, dans sa pensée, faisait partager la responsabilité du passé de Tallien à sa femme ; il savait le rôle qu'il avait joué dans les massacres de septembre, il en rejetait une partie de l'odieux sur Thérésia. Et ce n'est pas le luxe insolent qu'elle déployait alors, qui était fait pour rayer ce fâcheux passé de la mémoire d'un peuple qui, mourant de faim, était moins disposé à l'indulgence. On en a tant, cependant, pour le succès, pour l'inconduite ! surtout quand la femme est belle ! Et, en fait de beauté, on sait que Thérésia en avait à revendre. Marmont, qui l'a vue à cette époque, fait chorus avec la duchesse d'Abrantès sur cette beauté : « Tout ce que l'imagination peut concevoir, dit-il, fera à peine
1. Duchesse d'Abrawtès, Mémoires^ t. Il, p. 52 (éd. Garnicr).
approcher de la réalité : jeune, belle à la manière antique, mise avec un goût admirable, elle avait tout à la fois de la grâce et de la dignité ; sans être douée d'un esprit supérieur, elle possédait l'art d'en tirer parti et séduisait par une extrême bienveillance \ »
Le règne du Directoire est le règne de la citoyenne Tallien. C'est sa grande époque, Tépoque de sa gloire. Tout Paris s'occupe d'elle, tout Paris ne parle que d'elle. On parle bien un peu des victoires de l'armée d'Italie, mais c'est si peu important, ces choses-là, que les Parisiens en reviennent aussitôt à dona Thérésia, à son carrosse sang-de-bœuf ^ et à ses perruques, à ses amants et à ses toilettes. Ah ! ses toilettes ! . . . Quel succès elles ont auprès de chacun ! Hommes et femmes, tout le monde accourt pour voir la belle citoyenne dès qu'on signale son arrivée ; tout le monde veut la voir, et du plus près possible. Mais aussi, quelle excentricité! Quel déshabillé! Et comme on l'apprécie ! Voyez tous ces incroyables qui jouent des coudes et du lorgnon, en se pressant à qui mieux mieux pour jouir de ce spectacle alléchant! Jeunes et vieux s'en pourléchent d'avance les lèvres, et ils n'auraient certes pas pareil empressement pour voir passer Cornélie ou Lucrèce, si, d'aventure, ces illustres Romaines revenaient au monde pour se promener au Pctit-Goblcntz.
Enfin, la voilà ! Elle descend de son carrosse. Chacun aussitôt de s'arrêter, de lorgner, de lui faire cortège... Il y a de quoi. Belle, elle l'<?.st chaque jour plus que la veille. Avec cette assurance et cet air de supériorité que donne la fortune, surtout quand elle est jointe à