Le the\ juin
la beauté et à un bonheur qui se met au-dessus des scrupules de conscience et des lois de l'honneur, bons pour de simples mortels, la citoyenne TaUien s'avance... Elle domine les autres femmes de toute la tête, elle les domine aussi par une aisance et une distinction d'allures qui s'accordent rarement avec une taille si élevée. Incessu patuit dea, dit quelque royaliste à « pa-ole numé-ai-e », à qui la vue de cette belle femme ne fait pas perdre son latin. Et, en effet, M""^ Tallien semble une de ces déesses qui, au dire des poètes, daignaient jadis descendre de l'Olympe pour visiter la Terre. La voyez-vous, avec ce chapeau à forme haute, dont les ailes se rabattent sur les oreilles, retenues par des rubans roses artistement chiffonnés? Ce chapeau cache un peu trop la tète par derrière, mais pas assez cependant pour empêcher de voir sa superbe perruque blonde, — celle d'hier était noire, celle d'avant-hier rousse \.. — dont les boucles d'or frémissent tremblottantes, de môme que sa croupe puissante, chaque fois qu'elle pose le pied sur le sol. Mais ce n'est ni pour les rubans roses de son chapeau, ni pour les grâces hlond naissant de sa perruque, que la foule s'étouffe sur les pas de la déesse. Ses bras sont nus, ses épaules sont nues, sa gorge nue, ou, pour mieux aire, un léger voile de crêpe noir, négligemment drapé, mais sans plis, en fait valoir avec délices les voluptueuses rondeurs, sans nuire en
1. « Au nombre des folies du temps, les perruques jouaient un rôle important. Rien ne peut être comparé à l'absurdité de cette mode. Une femme brune devait avoir une perruque blonde, une femme blonde une brune. Enfin une perruque devenait partie nécessaire d'un trousseau. J'en ai vu qui coûtaient jusqu'à 8 et 10,000 francs, mais en assignats, ce qui revenait à 150 ou 200 francs en argent » (Duchesse d'Abranïès, Mémoires, t. I, p. 238 (éd. Garnier).
rîcn aux lis et aux roses de ces divins appas. Est-co Là tout? Dieu merci, non. Les déesses, autrefois, ne s'embarrassaient point de jupons : aujourd'hui, pas davantage. La belle citoyenne, plus rigoureuse sur l'exactitude du costume que sur bien d'autres choses, a une rol)c... oh! la charmante ro])e! de gaze noire drapée à l'antique et retombant en légers pUs jusqu'à terre. vSur les côtés, pour ne point gêner la marche, une large échancrure montant, comme le sommet d'un triangle isocèle, jusqu'à la hanche : et le public, les yeux dilatés, la bouche ouverte jusqu'au gosier, paraît avaler les divines et troublantes beautés que la commodité de la déesse lui laisse voir à découvert. Pas tout à fait à découvert pourtant, car un maillot de soie couleur de chair protège une peau trop délicate pour affronter les rayons d'un soleil ardent et les œillades non moins ardentes de ce fouillis d'imbéciles en habits jaunes ou en habits verts qui sont à ses trousses. Passe le citoyen Talleyrand. Il salue avec sa grâce la plus charmante et dit à un jeune muscadin qui l'aborde : « On ne peut être plus richement déshabillée. »
Oui, la citoyenne Tallien est la grande prêtresse des sans-chemise ; de complicité avec la citoyenne lïamelin, elle a juré de faire tomber cet absurde sac, linceul de leurs beautés, dans lequel les femmes ont eu, jusqu'à présent, la manie de s'enfouir. Les hommes ont fait leur révolution dans la politique, les femmes la font dans la mode. On veut qu'elle soit grecque et romaine? Les femmes le seront aussi. Et c'est pour prèchbi- d'exemple que la belle Thérésia, qui trouve la chose convenable, puisqu'elle lui convient, se montre ainsi « nue dans un fourreau de gaze ». Elle est cependant un peu plus habillée que de sa pudeur et d'un
rayon de soleil, comme veulent le faire croire des malveillants. Voyez ses jambes : des cercles d'or garnis de rubis, de saphirs, de diamants, enserrent la finesse de ses chevilles, des bracelets relèvent la gracieuse rondeur des poignets et font valoir celle des bras. Le scintillement de cet or et de ces pierreries se mêle à l'entrelacement régulier des rubans qui retiennent les sandales et aux bouffettes surmontées de camées antiques qui retiennent ces rubans. Mais le comble de l'audace, ce n'est pas cette mythologie dans le costume, ce nu dans le vêtement ; le comble de Taudace, c'est d'avoir mis des bagues à ses orteils ! Cela, on ne sait pourquoi, on ne lui pardonne pas, et un de ces hommes à « habits quarrés », dans une affreuse brochure, oii le mauvais goût le dispute à la brutalité, mais qui, cependant, n'a pas tort, reproche à cette merveilleuse « ses diamants aux pattes de devant et aux pattes de derrière ». Et la même brochure ose dire en toutes lettres : « Non, la prostituée de la rue du Pélican ou de la rue Jean-Saint-Denis, celle de la Grève, celle du quartier Saint-Martin, ne sont pas plus coupables que toi ^ ! » Des grincheux, qui n'aiment pas la liberté, prennent pourtant celle de corner ces vilaines paroles aux oreilles de la belle citoyenne. Mais celle-ci n'en a cure. N'a-t-elle pas déjà répété mille fois que, si elle porte des bagues aux doigts de pieds, c'est pour dissimuler les cicatrices des morsures que lui ont faites les rats, dans les prisons de Bordeaux? Mais personne ne la croit : si cela était, pourquoi ne les dissimulerait-elle pas dans des souliers, comme tout le monde? Ah! voilà; c'est qu'elle