‹ La citoyenne TallienChapitre 77 sur 122 · Le thé, juillet · texte numérisé non relu

Le thé, juillet

^6. -- Cit. Tal.

à une réserve qui était plus selon les convenances de son rang social que selon les siennes. Aussi Barras s'accommode-t-il au mieux de l'étourderie vaniteuse et prodigue de Thérésia. Il se laisse aller avec une facilité charmante à tous les entraînements des sens que, chez lui, il appelle cœur. Il se fait gloire de ce a morceau de roi ». Ah! ce n'est pas avec lui que se disputera Thérésia : lesgrogneries, les rebuffades, les scènes, comme toujours, c'est pour le mari ; c'est bien décidément le lot de ce pauvre Tallien qui, à la façon de Georges Dandin, peut se dire, si cela est une consolation : « Vous l'avez voulu, vous l'avez voulu, cela vous sied fort bien et vous voilà ajusté comme il faut. » S'il ne prenait pas son infortune gaiement, il ne la prenait pas non plus au tragique, imitant en cela les gentilshommes d'avant la Révolution, dans l'existence desquels cette sorte d'accident était prévue et escomptée par avance. Et, comme eux, les filles le consolaient de la femme et le vin de la triste réalité.

Il fallait à la citoyenne Tallien un inconcevable entraînement dans les mauvaises voies pour se jouer comme elle le faisait des plus élémentaires convenances, même à cette époque. On ne doit pas trop cependant s'en étonner, ni lui jeter la pierre. La nature, chez elle, n'était nullement mauvaise, mais dévoyée seulement. Les usages de la vieille société monarchique avaient commencé l'œuvre de corruption. Son mari, M. de Fontenay, l'avait continuée en y apportant sa bonne part de collaboration. Ses amis s'étaient chargés du reste. Plus tard, à Bordeaux, Tallien survint qui cueillit ce fruit encore vert d'une civilisation pourrie ; et, au lieu de songer à réformer chez sa maîtresse les défauts et lacunes morales qu'il pouvait remarquer

en elle, — aussi bien ne prend-on pas une maîtresse pour lui prêcher la morale, — ce sont ces défauts et lacunes qui précisément le séduisirent, et à tel point qu'il s'imagina qu'eux seuls pouvaient faire son bonheur. Peut-être, une fois marié, vit-il les choses sous un jour moins léger et essaya-t-il des représentations? On peut le croire puisque la brouille suivit de peu le mariage. Mais aussi n'était-il pas un peu tard pour faire delà morale aune femme qui avait été choisie précisément parce qu'elle en manquait? C'est avant le mariage qu'il aurait fallu le faire. Mais pour cela il aurait fallu réfléchir. Et si Tallien avait réfléchi, jamais il n'aurait épousé la Gabarrus. Le pli était pris : Thérésia devait fatalement être légère et inconséquente jusqu'au jour où de graves événements, son mariage avec un prince, la fuite de la jeunesse, le sévère ostracisme dont la frappa le monde, la firent rentrer en elle-même. Alors seulement elle s'apercevra, chose dont elle ne s'était jamais doutée jusque-là, que la femme n'a pas été créée et mise au monde uniquement pour s'amuser et porter des belles robes, prendre et quitter des amants, mais qu'elle a sur terre une mission infiniment plus haute.

En attendant, elle ne cherchait qu'à jouir de sa jeunesse, mais elle n'en faisait pas un très bel emploi. Il fallait qu'elle ne fût pas difficile sur le choix de ses relations — et dans sa situation elle ne pouvait pas l'être — pour se plaire dans le monde interlope qui fréquentait chez Barras et vivre dans ce réceptacle de toutes les corruptions. Écoutez ce qu'en dit un collègue du Directeur : « Au Luxembourg, Barras n'était entouré que des chefs de l'anarchie la plus crapuleuse, des aristocrates les plus corrompus, de fem-* mes perdues, d'hommes ruinés, de faiseurs d'affaires,

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d'agioteurs, de maîtresses et de mignons. La débauche la plus infâme se pratiquait, de son aveu, dans sa maison^ » Et voilà le milieu où trônait Thérésia, le monde dont elle était la reine ! Au fait, c'était bien là sa place, c'était bien là son monde, et le pamphlet avait raison ; la prostituée de la rue du Pélican n'était pas plus coupable qu'elle ! Elle Tétait même beaucoup moins.

La citoyenne Tallien sent la réprobation qui perce sous la curiosité dont elle est l'objet; mais elle dédaigne les sarcasmes dont plus d'un la cravache lorsqu'elle passe dans son triomphant déshabillé, elle dédaigne les outrages dont l'accablent les hommes et les femmes du peuple ; elle ne s'émeut point de l'ostracisme dont la frappent les gens honnêtes; elle brave lazzis, pamphlets et caricatures, comme elle brave son mari, comme elle brave la morale et les convenances. Elle est riche, elle a une cour et elle fait parler d'elle: que faut-il de plus à son bonheur?... Sa cour? Peu de reines l'eurent plus nombreuse, plus brillante... Jamais il n'y eut, c'est vrai, plus de déclassées qu'après la Révolution, et cette classe peu intéressante se presse dans ses salons et antichambres. C'est là qu'elle a choisi ses dames pour accompagner et, comme une souveraine, elle nomme celles qui auront l'honneur de prendre place à sa table, de s'asseoir à côté d'elle dans son carrosse. Elle n'a qu'à choisir dans le troupeau, écume de l'ancien régime. Toutes tarées plus ou moins, ces femmes sont à ses ordres, avec des raffinements de servilité à faire honte aux gens de Cour d'autrefois. On en connaît déjà quelquesunes : M"°Me Châteaurenault, de Navailles, Bonaparte,

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