‹ La citoyenne TallienChapitre 78 sur 122 · La Revellière-Lépbaux, Mémoires, t. I, p · texte numérisé non relu

La Revellière-Lépbaux, Mémoires, t. I, p

Clotilde de Forbin, une gaillarde, qui partagèrent avec elle, plus ou moins, les faveurs de Barras ; mais voici M"'° de Fleurieu, fille adultérine du mari de M™'' de Pompadour et d'une comédienne ; M""" de Contades, qui a toute l'assurance et la taille d'un caporal prussien ; 1VP° de Noailles, qui sort de la finance comme la Cabarrus ; M""" de Chauvelin, ronde comme une boule; M""*" de Puységur, de Grandmaison, de Beaumont, de Listenay, de Brancas, de Wassy, de Villette, de Gervasio, de Croiseuil, de Vigny, de Morlaix... Ces femmes, modèles de la plus basse et de la plus élégante dépravation, entourent sans cesse la citoyenne Tallien, qui ne se plaît que dans le cliquetis de toutes ces servilités à titres et à particules, très honorées de tenir compagnie à la maîtresse de Barras, de ce drôle que le hasard des révolutions a mis à la tète du Directoire exécutif de la République française.

La famille Barras, en apprenant la haute dignité de cet indigne, est vite venue s'abattre, comme un vol de corbeaux, sur le Luxembourg. M™® Barras seule, que la majesté du malheur préserve de ces majestés de pacotille, et qui a jadis été vilainement abandonnée par son mari parce qu'elle était honnête femme, M"^ Barras seule ne vient pas à la curée des dépouilles de la France et de l'Italie. Mais le ban et l'arrière-ban de la famille Barras se sont empressés de venir partager la royauté de papier doré du vicomte. Quelques femmes ont même oublié de retourner dans leur Provence et prennent racine au Luxembourg. Voici M""® de Montpezat avec ses trois filles et sa nièce M""** Janson. Ce sont les cousines du Directeur. Quand on a un parent arrivéy on a toujours beaucoup d'esprit, du moins ces dames en sont convaincues et veu-

lent le persuader à tout le Luxembourg. Aussi n'entcnd-on que leurs voix d'un bout du palais à l'autre. ]\r^^ Clémentine de Montpezat, qui cherche un mari, fait des chatteries à tous les jeunes gens à collet vert ou à collet noir qui, eux, font des singeries et se dandinent sur leurs jambes et leurs cannes torses dans les salons de son oncle. Elle chante assez bien, dit-on, mais n'enchante pas ; elle a trop l'accent de la terre natale. Quand elle ne chante pas, elle parle et ne déparle pas pendant des heures. Comme elle est fort ennuyeuse et qu'on est trop poli pour en convenir, on dit qu'elle a beaucoup d'esprit. Ses deux sœurs sont mariées. Je ne sais si leurs maris sont ridicules, mais elles le sont, elles, terriblement. Pas sottes, ridicules seulement. C'est ainsi que la plus jeune, M"'^ de Malijac, sans chanter comme sa sœur Clémentine, parce qu'elle sent vaguement que l'accent de Marseille n'est pas apprécié comme il le mérite par ces routiniers de Parisiens, se contente de faire des vers. Si encore elle se contentait de cela ! Mais c'est qu'elle les lit à tout le monde, la malheureuse!... Et elle trouve sa sœur ridicule parce qu'elle roucoule des romances... Oh! l'éternelle parabole de la paille et de la poutre dans l'œil, comme elle est vraie! Mais ce n'est pas tout. M""® de Rougeville, l'aînée des trois sœurs, complète la collection. Ah! la jolie pièce que celle-là ! Avec elle, il ne s'agit ni de vers ni de chansons; elle ne fait que des cancans. Et pas des cancans de Paris, non ; ceux-là ne sont pas intéressants, surtout en ce temps ridiculement prosaïque, où il ne se passe rien et où il n'y a ni roi, ni reine, ni cour, ni Paris, ni Versailles. Mais des cancans de Provence, cancans à l'ail et à l'huile, panachés de bergamote et de benjoin, propres à faire fuir tout le monde, d'au-

tant que la brave femme se répète tout le long du jour. A vrai dire, elle n'a qu'un sujet : l'histoire de la famille de Laguiche. C'est son dada. On ne raconte pas une anecdote, on ne dit pas une nouvelle sans qu'elle vous mette immédiatement ses Laguiche sur le tapis : c*est W^^ de Laguiche qui... c'est M. de Laguiche dont... c'est le petit Laguiche, vous savez bien, le vicomte... Et puis c'est le cocher, les valets de chambre des Laguiche, leurs chevaux, leurs poules, leurs oies, leurs dindons... En vérité, on dirait une échappée de leur basse-cour.

Chacun supporte cependant ces insupportables provinciales qui détonnent dans ce mélange de grâce, de nonchalance et de corruption parisiennes. Barras, qu'elles excèdent, les a recommandées à son ami Laurenceot. Il a chargé celui-ci de les distraire, de les initier à la vie de Paris et de les piloter dans le monde étrange du Luxembourg. Mais Laurenceot se décharge au plus vite de ce soin, qui ne l'amuse pas plus que cela, sur ce mauvais sujet de Louis, espèce de secrétaire à tout faire du Directeur et qui, en effet, fait un peu de tout, jusqu'à voler les bouts de bougie dans les lustres, après la fête, — pour Taider, avec d'autres menus profits non moins honnêtes, à faire la fête à son tour ^ Il ne faut pas lui en vouloir : il prend modèle sur son patron, qui « fait de l'argent de toutes mains pour subvenir à ses dépenses, à ses prodigalités^ » et à ses maîtresses.

Il est assez curieux de remarquer que Barras aimait de préférence à s'entourer de gens de l'ancien régime. Mais, comme toute personne honnête de sa

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