Thibaudeau, Mémoires sur le Consulat
caste lui aurait tourné le dos, il ne voyait que les déclassés, le rebut, ceux à qui les autres n'auraient pas rendu un salut. Peut-être même que, malgré sa beauté, M""* Taliien n'aurait pas fait sa conquête si elle n'avait été quelque peu marquise — oh ! bien peu 1 — avant de s'affubler de la livrée révolutionnaire, tant les préjugés de naissance étaient puissants chez ce satrape de la République.
Ce cercle de déclassés était son cercle familier. Il en avait un autre, moins intime, composé de flibustiers de toute sorte, vautours qui dévoraient la substance du peuple et du soldat, mais que le Directeur était heureux de recevoir, parce que ces rapaces lui abandonnaient sous forme de pots-de-vin de cinquante et de cent mille francs des bribes de leurs brigandages.
I^jmo Xallien n'était pas tout à fait étrangère à ces belles choses. Si c'est un peu pour alimenter ses fantaisies ruineuses que Barras s'était lancé dans ces sales spéculations, il est vrai de dire que sa belle maîtresse rabattait sur lui le gibier qu'il plumait ensuite de main de maître. C'est elle qui lui présenta le fameux fournisseur Ouvrard — avec qui tous deux devaient faire plus tard un bien singulier marché — et qui, en ce moment, sollicitait une fourniture pour la marine. Grâce àThérésia, il l'obtint.
C'est Thérésia aussi peut-être qui imagina cette jolie combinaison qui consistait à faire nommer son père, M. de Cabarrus, ambassadeur d'Espagne à Paris. La chose se passa peut-être en dehors de Barras, mais non sans l'assentiment de M. de Cabarrus, qui ne rougit point de se voir mêler à «ne négociation pareille. A moins encore que l'initiative ne vînt de lui, ce qui, au fait, est aussi fort possible. Toujours est-il qu'il y eut une intrigue, que le général Pé-
rignon, ambassadeur de France à Madrid, fut circonvenu on ne sait comment ni par qui, et qu'il fit auprès du gouvernement espagnol une démarche « en l'assurant que le Directoire verrait avec plaisir le père de M""® Tallien, représentant de l'Espagne à Paris ^ ». L'Espagne ne souscrivit pas à cette jolie comédie. C'est dommage; il eût été piquant de voir réussir une intrigue où, chez le père comme chez la fille, le patriotisme tenait assurément moins de place que d'inavouables spéculations.
La galanterie, les toilettes, le nu, n'étaient pas, on le voit, les seules occupations de Thérésia. Les affaires financières, les combinaisons politiques marchaient de pair avec tout cela : politique véreuse et de boudoir, politique mesquine d'intérêts privés, de spéculations malpropres, de préférences particulières, de rancunes personnelles, politique à la Barras. Mais est-ce l'amant ou la maîtresse qui en prenait l'initiative? C'est sans doute d'un commun accord que tout cela se faisait. L'accord ne sera pas moins complet quand Barras, voulant du même coup assouvir sa haine contre Carnot, assurer sa suprématie sur les Conseils et aussi le succès de plus d'une compromission particulière, tentera un véritable coup d'Etat.
Dans ce coup d'État, qu'il fera le 18 fructidor, la main des femmes, celle de Thérésia notamment, se laisse aisément apercevoir. La belle citoyenne était plus que jamais ambitieuse. Aimant à dominer, ayant par conséquent une certaine supériorité d'esprit et de caractère sur ceux qui se laissent dominer, elle s'était mis en tète d'occuper en France la place de la reine. Croyant la monarchie légitime à tout jamais bannie