‹ La citoyenne TallienChapitre 82 sur 122 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

La tranquillité renaît dans Paris. — Multiplication des fêtes. — Bonté constante de M""* Tallien. — Ses démarches actives en faveur des condamnés de Fructidor. — M. de Lacretelle. — Retour de Bonaparte à Paris. — M"' Tallien à l'hôtel de la rue Chantereine. — Élections de l'an VI. — La double élection de Tallien est cassée. — Que faire? — Tallien part pour rÈg3'pte. — Un ambassadeur turc à Paris. — M"» Tallien se met en frais de coquetterie pour lui. — Visite à Chantilly. — Villégiature à Grosbois. — Singulier marché passé entre Barras, Ouvrard et M""» Tallien. — Portrait d'Ouvrard. — Une fête au Raincy.

Le coup d'État du 18 fructidor avait donc réussi. Pas tout à fait cependant, puisque Barras était toujours obligé de partager le pouvoir avec quatre collègues. Dans Paris régnait comme une nouvelle Terreur. Presque toutes les familles pleuraient un parent, un ami proscrit ; on osait à peine s'informer des personnes auxquelles on portait intérêt et l'on savait qu'une foule de députés, de journalistes et d'honnêtes gens étaient dirigés sur les ports de l'Océan pour être déportés aux plages meurtrières de la Guyane. Et cela, en somme, pourquoi? A peu près uniquement parce qu'une courtisane avait eu l'ambition de voir son amant devenir seul maître de la France!

Celui-ci avait profité de roccasion pour se débarrasser de quelques hommes qui le gênaient, et ce coquin de Rovère ne dut sa proscription qu'aux plaisanteries qu'il avait faites sur certains goûts crapuleux du directeur.

Cependant, au bout de peu de temps, quelques salons se rouvrirent, l'horizon s'éclaircit et, si l'on entendait parfois comme le grondement de coups de tonnerre lointains après l'orage, c'était l'écho de quelque exécution dans la plaine de Grenelle, celui des protestations indignées et des cris de rage des malheureux déportés... Puis tout s'apaisa et, avec leur légèreté habituelle, les Parisiens se reprirent à s'amuser. Les bals de chez Véry, de Richelieu, de Tivoli, de Marbœuf, le pavillon de Hanovre, Frascati furent plus animés que jamais. La citoyenne Tallien y paraissait avec ses excentricités de costume et faisait son possible pour faire oublier les événements de Fructidor. Barras donnait des fêtes au Luxembourg : elle en faisait les honneurs, s'y montrait on ne peut plus accueillante et jouait de plus en plus à la souveraine. C'est là qu'elle se faisait des partisans en causant dans les coins, à voix un peu basse, avec les journalistes, les généraux... Ces entretiens un peu mystérieux — qui suffisent à faire l'enchantement des naïfs — se terminaient toujours par le grand moyen de séduction qu'on connaît : à la faveur des tentures baissées, elle permettait à son interlocuteur de lui baiser le bras, qu'elle avait fort beau, et recrutait ainsi des amis nouveaux pour célébrer ses vertus.

Une femme qui connut M™^ Tallien, et dont nous avons déjà cité des lignes sur elle, a laissé d'elle la petite esquisse que voici, à cette époque : « Elle n'avait pour coiffure que ses beaux cheveux noirs

bouclés autour de sa tête, mais point du tout pendants, seulement bouclés à la manière antique, comme les bustes qu'on voit au Vatican ; cette coiffure allait admirablement au genre de beauté parfaite et régulière de cette femme; elle encadrait, comme d'une bordure d'ébène, son col rond et poli comme de l'ivoire, son beau visage d'un blanc animé sans couleurs apparentes, un vrai teint de Cadix. Elle n'avait pour parure qu'une robe de mousseline très ample, tombant à longs et larges plis autour d'elle et faite sur le modèle d'une tunique de statue grecque. Seulement la robe faite en France en 1798 était d'une belle mousseline des Indes et faite plus élégamment sans doute que par la couturière d'Aspasie ou de Poppée. Elle drapait sur la poitrine, et les manches étaient rattachées sur le bras par des boutons en camées antiques; sur les épaules, à la ceinture, étaient de même des camées. Cette femme n'avait pas de gants. A l'un de ses bras, qui auraient pu servir de modèle pour la plus belle des statues de Ganova, elle portait un serpent d'or emaillé de noir, dont la tète était faite d'une superbe émeraude taillée comme la tête du reptile ; elle portait un magnifique châle de cachemire, luxe encore très rare en France à cette époque, et faisait tourner ce châle autour d'elle avec une grâce inimitable, à laquelle elle mettait une grande coquetterie, car le rouge pourpré de l'étoffe indienne faisait ressortir l'éclatante blancheur de ses épaules et de ses bras. Quand elle souriait, ce qu'elle faisait gracieusement pour répondre aux révérences multipliées qu'elle recevait, elle montrait deux rangs de perles brillantes qui devaient faire bien des jalouses \ »

1. Duchesse d'Abrantbs, Salonê de Paris, t. H, p. 279 (éd. Garnier).

De son côté, le Directoire, pour forcer l'opinion pu- }3Îique à passer l'éponge sur les événements de Fructidor, multiplia les fêtes nationales et civiques. « J'ai vu, écrivait plus tard le comte Lavalette, j'ai vu les cinq rois vêtus du manteau de François P^ avec son chapeau, ses pantalons et ses dentelles ; la figure de La Revellière, établie comme un bouchon sur deux épingles, avec les gras et noirs cheveux de Glodion; M. de Talleyrand en pantalon de soie lie de vin, assis sur un pliant aux pieds du directeur Barras, dans la cour du Petit-Luxembourg, présentant gravement à ses souverains un ambassadeur du grand -duc de Toscane, tandis que les Français mangeaient le dîner de son maître, depuis la soupe jusqu'au fromage ; à droite, cinquante musiciens et chanteurs de l'Opéra, Laine, Laïs, Regnault, et les actrices, aujourd'hui tous morts de vieillesse, beuglant une cantate patriotique sur la musique de Méhul ; en face, sur une autre estrade, deux cents femmes, belles de jeunesse, de fraîcheur et de nudité, décolletées, dépouillées, s'extasiant sur la majesté de la pentarchie et sur le bonheur de la République; elles portaient aussi des pantalons de couleur chair et avaient des bagues aux orteils. C'est un spectacle qu'on ne reverra plusV.. »

Les fêtes n'empêchaient pas M'"^ Tallien de se montrer bonne et obligeante. Elle trouvait le temps de l'être. On venait beaucoup la solliciter en faveur des personnes arrêtées et elle se prêtait volontiers à faire les démarches qu'on lui demandait. Elle avait fait de la bonté une carrière. « Je Tai vue, a écrit une femme d'esprit, rendre avec autant de grâce que de bonté, et, dans l'occasion, avec persistance et courage, les ser-

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