‹ La citoyenne TallienChapitre 85 sur 122 · Arnault, Souvenirs d'un sexagénaire, t. IV, p · texte numérisé non relu

Arnault, Souvenirs d'un sexagénaire, t. IV, p

chose que député. Il n'avait, pour toute valeur, que celle qu'on lui avait prêtée à la suite du 9 thermidor; puis il était retombé à plat, comme une outre vide.

Sa situation, à Paris, était fort difficile. Mari de la maîtresse d'un des premiers personnages de l'État, ce n'est pas un rôle facile à tenir avec dignité. Tallien sentait la fausseté de ce rôle et ne voulait pas le garder plus longtemps. Non pas pour lui, il supporte le joug conjugal avec un dévouement à toute épreuve et paraît en avoir pris son parti, puisque, la veille de son départ pour l'Egypte, il passe la soirée chez Barras, — mais pour le public. De plus, sa situation était très obérée. Il avait des dettes, beaucoup de dettes et, quelque plaisir que sa femme ait eu à les faire, il n'avait, lui, que le déplaisir de les payer. Et il n'avait plus d'argent, même pas le nécessaire, et il savait que Thérésia n'était pas femme à se contenter du nécessaire. Ses économies de Bordeaux, il y a beau temps qu'elles sont dévorées par les jolies dents de sa charmante épouse; son journal ne lui rapporte plus rien et, depuis qu'il n'est plus député, les brasseurs d'affaires lui tournent le dos. Thérésia n'avait pas attendu ce moment pour en faire autant. Les femmes sont sans pitié pour ceux qu'elles ont cessé d'aimer, ou qui n'ont pas réalisé leurs espérances d'avenir ou de fortune. Tailien reconnaît avec amertume que la sienne ne pardonne ni l'insuccès, ni la pauvreté; et pourtant il pardonne, lui, l'indifférence, et pis encore, à Thérésia. Mais à la suite de ses échecs conjugaux, devant cette éternelle duperie du sentiment par l'indifférence, il demeure en proie à l'un de ces chagrins d'amoureux qui sont peut-être la pire torture qu'il y ait au monde. Torture compliquée d'une autre plus déprimante encore, le manque d'argent.

Ah ! comme les vingt-huit livres par jour qu'il touchait en sa quaUté de député lui font défaut en ce concours de toutes les détresses, ainsi que les denrées en nature « huile, sucre, riz, drap, toile » que messieurs les représentants, prenant une assemblée délibérante pour un bureau de bienfaisance, n'avaient pas honte de se faire distribuera

Mais admirons ce contraste en passant : le septembriseur Tallien, sceptique et jouisseur, paraît auprès de Tex-marquise dont il a pavoisé son existence, dont il a fait sa femme, un homme sensible et bon ; et c'est à loi, maintenant, que vont les sympathies. Pourquoi? Parce que cette femme le rend malheureux.

Que faire pourtant? Il n'a plus qu'une ressource : lui, le Tallien du 9 thermidor; lui, quia été président de la Convention à vingt-cinq ans; lui, qui avait recommandé à Barras le petit général Bonaparte, obscur et inconnu, pour l'affaire du 13 vendémiaire; lui, dont la femme a fait obtenir à ce général, alors on ne peut plus besogneux, quelques aunes de drap des magasins de l'État pour renouveler son uniforme usé; lui, qui l'a assisté comme témoin à son mariage avec la vieille maîtresse dont Barras, l'autre témoin se débarrassait en la lui faisant épouser en justes noces; lui, Tallien, en était réduit à demander la protection de son ancien protégé. Et pour obtenir quoi? Une modeste place dans une administration. Et où? En Egypte M

Mais aussi, quelle rage était la sienne! Comme il se « mangeait les sangs » d'en être réduit à une pareille extrémité! Quel contre-coup sur sa santé et sur sa

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