‹ La citoyenne TallienChapitre 86 sur 122 · La Revellière-Lépeaux, Mémoires, t. I, p · texte numérisé non relu

La Revellière-Lépeaux, Mémoires, t. I, p

2. Voir, à V Appendice, une lettre inédite du général Bonaparte à Tallien, au Caire, relative à des affaires de service»

bonne mine! « Une autre fois, écrit M""^ de Chastenay, je trouvai Tallien. Mais quel changement, grand Dieu! Un demi-siècle, je crois, ne l'eût pas plus changé. Un heureux instinct me permit de le reconnaître encore. Il était vivement irrité; mon accueil lui fit plaisir^ » Pour déterminer Tallien à aller en Egypte, il fallait que sa vie, toute diaprée de scènes et de récriminations avec sa charmante épouse, fût devenue intolérable. La question budgétaire n'y était sans doute pas étrangère. Quand il n'y a plus de foin au râtelier, dit un proverbe très juste, les chevaux se battent. M. et M"^ Tallien n'en vinrent assurément pas à cette extrémité, mais il est probable que leurs explications prirent ce caractère d'aigreur qui est le ton de toutes ces scènes fâcheuses de ménage. On en profita pour s'adresser réciproquement des récriminations fort vives, on se dit de dures vérités qui sommeillaient dans le dossier des griefs de chacun des époux et qu'on gardait précieusement pour en faire usage à l'occasion. Bref, ces moments furent pénibles et orageux. Et c'est avec un extrême chagrin que Tallien, reconnaissant l'impossibilité pour lui de rester plus longtemps à Paris, et à cause de sa disgrâce conjugale, et à cause de sa disgrâce pécuniaire, et à cause de sa disgrâce politique, se décida à aller chercher oubli et fortune en Egypte. Aussi Thérésia était-elle mal venue plus tard à écrire : « Est-ce ma faute si M. Tallien est parti pour l'Egypte quand son rôle le retenait à Paris? » C'est une chose inconcevable que la facilité avec laquelle notre pauvre nature humaine oublie les souvenirs désagréables et gênants pour chercher à se donner raison quand elle a tous les torts. Quoi qu'en

l.M™» \)iz CiiASTENAY, Mc/noireSft. II, p. 48.

dise M"° de Chimay, le rôle de Tallien ne le retenait nullement à Paris. Ce rôle y était intenable an contraire et on ne saurait blâmer Tallien d'avoir pris le parti d'aller tenter la fortune en Egypte, pendant que sa femme, prenant sa revanche de l'union libre imposée à Bordeaux, la trouvait auprès de Barras. D'ailleurs, pour certaines femmes, l'adultère n'est-il pas une des joies du mariage?

Mais Tallien ne pensait pas que, sur la terre des Pharaons, il serait sous l'œil sévère de Bonaparte et qu'il ne pourrait pas y brusquer la fortune comme il l'avait brusquée jadis à Bordeaux. L'avenir lui réservait, sur ce point, plus d^une désillusion. Plus d'un désagrément aussi, car, à peine débarqué, il trouva... qui? Le petit Jullien, son ancien dénonciateur de Bordeaux, dont il avait cru se débarrasser à tout jamais en le dénonçant à son tour après Thermidor, qu'il avait fait emprisonner^ et que la prison avait rendu à la circulation. Le général Bonaparte, à qui il s'était adressé, comme Tallien, l'avait nommé commissaire des guerres ^

Le pauvre Tallien s'était donc mis en route pour l'Egypte, la mort dans l'âme. Rien ne pousse à la réflexion comme les loisirs d'un voyage. En route, la pensée de sa femme ne le quittait pas. Ces grandes coquettes, on ne peut plus les souffrir au bout de peu de temps de vie commune, mais on ne peut plus s'en passer dès qu'on est loin d'elles. Dans le cours de ses méditations, il fut peut-être amené à reconnaître la vérité de cette réflexion d'une grande amoureuse, W^^ de Lespinasse, dont son ancien collègue à la Con-

1. Voir à ce sujet une lettre de Jullien, à V Appendice, p. 348.

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