‹ La citoyenne TallienChapitre 89 sur 122 · Comte Dufort de Cheverny, Mémoires, t. II, p · texte numérisé non relu

Comte Dufort de Cheverny, Mémoires, t. II, p

dos. M™° Tallien était, au contraire, plus puissante que jamais et Barras se pliait à toutes ses fantaisies. Elle était vraiment reine et trônait à toutes les fêtes. L'arrivée d'une sorte d'ambassadeur turc à Paris, au lendemain du départ de Tallien, fut un prétexte à des galas officiels et privés. Les journaux de thermidor an V sont remplis des faits et gestes de cet ambassadeur. On le promène comme une bête curieuse, dans tous les lieux de plaisir de la capitale, du Luxembourg à Idalie, de Tivoli aux Tuileries, aux bals, à Feydeau... La présence de cet Oriental à Paris a tourné toutes les tètes. On ne parle que d'Effeid-Ali-Effendi. C'est à qui pourra dire qu'il l'a vu, qu'il lui a parlé. M""® Tallien, naturellement, est parmi les plus empressées. Pour voir? non, pour se faire voir. Elle s'assied à ses côtés à une fête de l'Elysée et est toute fière d'un banal compliment que lui fait l'Effendi. Mais la foule a vu qu'il lui a parlé, et la foule parle d'elle autant que de lui. C'est tout ce qu'elle voulait. Pauvre plaisir ! De pareils succès, auprès d'un tas d'imbéciles et d'oisifs que la présence de cet envoyé d'Orient a achevé de désorienter, ne sont pas à envier. Mais on ne s'occuJ)e alors que de ces inepties. Voulez-vous un petit tableau de l'état moral de Paris à cette époque? En voici un brossé par un contemporain, et la brosse, je vous jure, n'est pas trop rude : « A ces désavantages, il faut joindre celui de la présomption, de l'incurable légèreté et de la dissolution morale de Paris. Nombre de députés sont plus occupés de leurs plaisirs que de leurs dangers. Dans une conjoncture qui peut ramener sur la France un règne d'horreurs, au milieu de la misère publique et des plaintes générales, la frivolité et la dépravation des Parisiens se déploient avec éclat. Trente spectacles, autant de lieux de rendez-vous où

un tas de désœuvrés vont admirer des coiffures grecques et se mêler à une canaille de parvenus scandaleux, sont plus remplis que jamais. Dans la semaine dernière, l'artificier Ruggieri a fait vingt-cinq mille francs d'une séance.

(( L'ambassadeur ottoman, qui n'est autre qu'un consul chargé de négocier le payement de blés vendus à la nation, a absorbé ce peuple d'enfants: il a perdu jusqu'au goût qui le caractérisait autrefois : ses modes comme ses mœurs, ses mœurs comme ses discours et ses jouissances ont pris dans toutes les classes et dans tous les partis ce caractère de basse turpitude, de sans-culottisme et d'impudeur que lui a imprimé la Révolution. Rien de plus mesquin, de plus sale que l'introduction de cet envoyé turc au Directoire. Le marquis d'El Campo y a paru, ramenant dans sa voiture M""" Tallien et d'autres coquines de son espèce^ ».

L'austère calviniste qui a écrit ces lignes n'est pas tendre pour cette pauvre M'"^ Tallien. L'Effendi ne l'est guère davantage. Au grand bal donné à l'Odéon en son honneur, M™° Tallien s'est avisée, pour lui être agréable peut-être, pour attirer son attention sur elle plutôt, de s'habiller à la turque. Mais quelle disgrâce! Ces Turcs sont d'une turquerie, d'un mal élevé à ne pas croire ! Figurez-vous que celui-ci, avec le flegme de sa race, impassible sous les regards de quatre mille spectateurs, a passé grave et muet devant le turban, la chemisette de soie et les culottes bouffantes de celle qui mendiait de lui un compliment, un regard, ce qui l'eût fait triompher devant toute sa cour de courtisans en titre et de courtisanes titrées. Elle savait que

1. Mallkt du Pan, Correspondayice avec la cour de Vienne, t. II, p. 319.

les Turcs sont connaisseurs en femmes ; elle aurait voulu un compliment de celui-ci, afin que sa beauté reçut en quelque sorte l'estampille officielle de ce diplomate. Toute sa diplomatie échoua piteusement. Elle en fut quitte pour son costume oriental et pour l'humiliation de se voir préférer M^^^ Lange. Car c'est devant cette rivale que, séduit « par ce luxe inconcevable et par ce ton extraordinaire de décence empreint sur les détails de sa parure somptueuse^ » le Turc s'arrêta et dit : « Il est beau ^ » !

Il fallait se consoler d'une telle déception d'amourpropre. IVP® Tallien le fit en allant à Chantilly rendre visite à un citoyen Potter, anglais d'origine qui, en 1793, s'était installé à Chantilly, y avait relevé la manufacture de porcelaine et y avait joint une fabrique de faïences et une manufacture de cardes. Emprisonné sous la Terreur, le 9 thermidor l'avait rendu à la liberté. On sait qu'il était de mode, depuis ce jour, d'attribuer à M""^ Tallien le coup d'État auquel son mari avait pris une part prépondérante : les thermidoriens lui faisaient le plaisir de lui en attribuer tout le mérite, et il était poli, de la part des prisonniers élargis à la suite de cet événement, de dire qu'ils lui devaient la vie. M. Potter la proclamait donc sa « bienfaitrice ». Il fit de grands préparatifs pour la recevoir dignement, et un journal du temps dit que le citoyen Peters — il y a là une erreur, il faut lire « Potter » — « entrepreneur de la manufacture de Chantilly et propriétaire du hameau qui se trouve dans les jardins du prince, fait réparer à grands frais ce joli endroit

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