Semaine critique, t. III
2. Rapsodies, 4* trimestre, 1797, — Db Goncourt, Le Directoire.
pour y recevoir sa bienfaitrice, la céleste Cabarrus^ ».
M™* Tallien aimait assez à aller se reposer à la campagne de ses triomphes de Paris. Mais ce n'était pas pour y jouir du calme, de la solitude et du recueillement. Il lui fallait le mouvement d'une foule d'invités, le train et le tourbillon des chasses, le bruit du sable écrasé devant le perron par les roues des voitures, le son des trompes, le sourd galop des chevaux sous la futaie, les dîners, les bals, le jeu... C'était là son repos, et c'est à Grosbois qu'elle Fallait prendre. Cette magnifique propriété avait appartenu, avant la Révolution, à Monsieur, frère de Louis XVI. Barras l'avait payée un prix dérisoire, comme bien national, sur l'argent provenant des objets sacrés volés dans les églises de Marseille et de Toulon ; qu'on vienne dire après cela que l'origine de sa fortune n'était pas très catholique! Mais les principes républicains de ce gentilhomme ruiné s'étaient bornés à chercher dans le nouveau régime des occasions de refaire, quïbuscumque viis^ une fortune gaspillée dans les débordements d'une jeunesse aussi orageuse que prolongée. Tout cela avait jeté sur lui un bien vilain vernis, quoiqu'on ne fût guère difficile sur l'honorabilité en ces temps de transition ; et, si ce bourgeois de Carnot ne pouvait souffrir cette espèce de saltimbanque empanaché dans son costume théâtral et dans ses vices plus ou moins distingués, beaucoup d'autres se montraient moins regardants, sous prétexte que la conduite du Directeur ne les regardait pas. Tous les ministres. M""* de Staël,
1. Rapsodies, l" trimestre. — Nous devons ces renseignements à M. Roussel, l'érudit archiviste du département de l'Oise, que nous remercions bien sincèrement de sa complaisance.
qui dictait chaque matin à Benjamin Constant la façon dont il devait penser ce jour-là, M"^ Visconti, tout fraîchement déballée à Paris des bagages du général Berthier', M"'° Hamelin, ce polisson en jupons — quand elle en avait — qui amusait tout le monde par ses gestes risqués et ses propos plus risqués encore ; M""" Hainguerlot qui, belle, faisait semblant de ne pas le savoir, posait pour l'esprit et n'avait que celui que lui prêtaient ses amis ; M"^ Raguet, dont tout l'esprit se bornait, comme chez tant d'autres, à faire de la dépense et à porter de belles robes,... tout ce monde venait à Grosbois et y portait un goût immodéré pour les plaisirs tapageurs de la chasse, des soupers, des déjeuners champêtres avec orchestre de trompes et de détonations de bouteilles de Champagne, et pour d'autres plaisirs qui, pour être plus discrets, n'en faisaient pas moins de bruit parmi cette bruyante société.
On se donnait beaucoup de mouvement en effet, on jouait gros jeu, mais on parlait peu à Grosbois, — du moins les hommes. Il y avait là des éléments si divers, certains souvenirs si récents, et la plupart des habitués avaient trempé dans tant d'affaires dont ils aimaient mieux, et pour plus d'un motif, qu'on ne parlât pas, que le temps se passait surtout en plein air, quand il faisait beau. On se promenait dans le parc; on allait donner à manger aux carpes des bassins, aux faisans ; « plusieurs des dames, dit une chroniqueuse qui fut d'un dîner de Grosbois, allèrent aux
1. Voir, pour M'"* Visconti, notre ouvrage sur Le Monde et le demi-monde sous le Com^ulat et l'Empire.
2. On jouait alors avec des caries dites républicaines. Les quatre rois étaient remplacés par quatre Génies, les reines par des Libertés et les valets par des figures de l'Égalité.
portes d'une enceinte se faire effrayer par des daims et par des cerfs qu'on y gardait, et je me souviens que M. Real, frappé de ces caricatures de jeux de princes, me dit : « Je le vois, les princes étaient ainsi, non parce qu'ils étaient princes, mais parce qu'ils étaient là ^ » Real avait raison, et lui-même plus tard, et tous les autres parvenus de l'Empire, et les princes de la finance, et les enrichis du commerce et de l'industrie ne vécurent et ne vivent pas autrement, non pas parce qu'ils sont princes, mais parce qu'ils ont ce qui était auparavant inséparable de l'état de prince, ce qui est le nerf de tout, l'argent. Et c'est avec cet argent, — argent très malpropre chez Barras — que le propriétaire de Grosbois avait fait venir à grands frais des daims pour peupler les forêts de son domaine^.
jyjme xaUJen ne descendait de ses appartements que peu de temps avant le déjeuner. Elle faisait son entrée dans le salon aux côtés de Barras. Celui-ci, avec une grâce et une liberté qu'on trouvait toutes charmantes, s'avançait souriant, un bras passé autour de la taille de sa coquette maîtresse. « Ma belle Athénienne, lui disait-il, auprès de qui voulez-vous que je vous conduise? » Avec les mouvements onduîeux d'une chatte, M™'' Tallien levait les yeux, le regardait d'une certaine manière, le remerciait, se dégageait avec une petite moue adorable de son étreinte, et le quittait.