M""" DE CiiASTENAY, MémoireSy t. I, p
2. « Un voiturier de Chinon passe avant-hier à Blois avec une voiture fermée ; un particulier a la curiosité de regarder à travers les barreaux. Le voiturier lui dit bonnement : « Ce sont six daims que je mène près de Fontainebleau, chez Barras, directeur; il les a fait venir de Chinon pour peupler son parc » (Comte DuFORT de Cheverny, Mémoires, t. II, p. 380).
Elle faisait alors le tour du salon, disant, avec ces façons à la Longueville qu'elle possédait si bien, un mot aimable à chacun et s'arrêtait enfin auprès de celui qu'elle avait intérêt à cajoler ce jour-là. Barras venait l'y rejoindre après avoir galamment présenté ses devoirs à ses invitées et la trouvait soit avec le citoyer Talleyrand, soit avec le citoyen Cochon : « Eh bien ! disait-il, qu'est-ce donc que ce tête-à-tête avec un ministre, ô ma belle Athénienne? Voudriezvous le séduire? ou gouverner l'empire comme une autre Aspasie ? »
C'était la phrase favorite de Barras, et la citoyenne Tailien ne s'en fâchait pas. D'ailleurs, il n'attachait, dans sa pensée, aucun sens désobligeant à ce nom d'Aspasie, au contraire ; « il se mettait par là dans les sandales de Périclès, a dit la duchesse d'Abrantès, et le partage n'était pas mauvais. »
Les compliments échangés, on passait dans la salle à manger. On déjeunait à onze heures. Une fois le café pris, et quelquefois on le prenait au grand air, on allait faire une promenade sous les ombrages et, sitôt rentré, on s'asseyait aux tables de jeu.
On parlait beaucoup à Paris des « sommes effrayantes » qui se perdaient et se gagnaient dans ces parties, et il paraît bien qu'en effet il se jouât un jeu d'enfer à Grosbois. Le whist, le pharaon, le vingtet-un, la bouillotte, tout cela occupait les invités au milieu d'un silence qui n'était troublé que par les mots de l'argot des joueurs. Le creps y avait aussi droit de cité depui:^ que M"'^ de Ghâteaurenault, une des favorites du seigneur de Grosbois, l'y avait introduit. Le billard distrayait des cartes ; les toilettes délassaient les femmes du billard, et les femmes, parleur aimable gazouillis, délassaient les hommes de leurs jeux et de
leurs préoccupations. La table délassait chacun de tout : c'était, avec les cartes, la grande affaire de la maison.
Toutes les ambitions couvaient sous cette vie de jeux et de divertissements, et les intrigues allaient leur train. Ce qu'il s'en noua, de politiques et d'autres, est inconcevable. Ah ! si les vieux murs du château pouvaient parler, que de choses intéressantes ils auraient à raconter! Jusqu'aux histoires que, certains soirs d'automne, devant une flambée de fagots, dans la grande cheminée, chacun était tenu de conter à son tour pour égayer 1' « assemblée ». Et, dans ce genre de divertissement, le plus spirituel assurément qu'on eût à Grosbois, Barras racontait avec une fatuité non dissimulée les aventures de terre et de mer qu'il a retracées dans ses Mémoires, mais qui devaient avoir, dans la bouche de celui qui en était le héros, un sel qui manque un peu dans son récit écrit.
Ce n'était pas là précisément de la bonne compagnie, mais tous ces déclassés en avaient à peu près les manières et les formes : sauf certaines libertés de tenue et de langage, dont les mœurs du temps étaient en partie responsables, il régnait à Grosbois une apparence de décence que l'éducation première de Barras et de M""^ Tallien avait établie. Ce n'est que dans les bals du Luxembourg qu'on voyait cet étrange amalgame de la fine fleur des « nouvelles couches » et du rebut des anciennes, mélange que l'on retrouvait dans les bals les plus renommés de l'époque, ceux de M. Boyer-Fonfrède et ceux que donnait M. Vilain XIV, dans le petit hôtel qu'il avait fait construire pour M"' d'Hervieux.
Si le ton de la bonne compagnie était à peu près observé à Grosbois, il n'en était pas de même, tant
Cliché J. T,
JOSRPHINK DK BP:AUHARNAIS ex 1802.
D'afyri's un dessin de Gi'kard.
2<). — Cit. Tal.