La Revellière-Lépeaux, Mémoires, t. II, p
nages de la petite comédie, leurs antécédents et les mœurs du temps, qui, à vrai dire, étaient un peu leur ouvrage, la chose est plutôt amusante et l'on est tenté d'en rire avec Barras et avec Thérésia. Ouvrard seul garda peut-être son sérieux, car c'est lui qui faisait les frais du traité : le marché n'était cependant pas sans bénéfice et la soulte stipulée dut dérider le visage spirituel du financier, aussi fait pour les joies délicates que lui-même pour les spéculations qui ne l'étaient pas.
Il est certain que la saine et pure morale n'avait pas présidé à cette affaire ; mais Thérésia s'en tira avec une désinvolture de bon ton qui fit tout oublier. « Môme dans les écarts, a dit le prince de Ligne, il y a des gens à qui tout va, parce qu'ils ont de la grâce et du tact. » M"'^ Tallien était de ces gens privilégiés.
Mais comme de tout temps :
« Les petits ont pâti des sottises des grands »
ce sont nos malheureux soldats qui eurent à souffrir de cet arrangement. Pour qu'un munitionnaire payât de jolies sandales de cuir parfumé à la belle Thérésia, ils reçurent des souliers à semelles de carton; pour qu'il lui offrît de beaux chevaux, notre cavalerie fut remontée en rosses ; pour qu'elle portât soie et velours, bijoux et diamants, les soldats, couchés sur la dure, grelottèrent dans des capotes trop minces, dont le drap s'en allait en lambeaux dès les premières étapes et les premiers bivouacs. Voilà surtout où était l'immoralité révoltante de ce marché. Pour le reste... eh! mon Dieu, il n'y avait guère plus à reprendre qu'aux autres actions journalières de ce trio d'aven-
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turiors et de jouissoiirs, ni qu'à colles de la plupart de leurs contemporains, — et des nôtres.
Ouvrard était loin d'être le premier venu : avec ses yeux vifs et pointus, ses lèvres minces et son nez aussi pointu que ses yeux, il avait la répartie vive et spirituelle, les manières distinguées et savait jeter l'argent par les fenêtres avec la même désinvolture qu'il savait le gagner. Ce Richelieu de la finance était pétri de vices et de qualités et, parmi celles-ci, il faut lui savoir gré d'avoir donné l'exemple de la dépense et fait son possible pour guérir la France de l'avarice et de la mesquinerie, ces vices odieux des petits bourgeois qui, depuis 1789, sévissent sur la France et menacent notre pays embourgeoisé d'un abêtissement général. Il y a si peu de gens qui savent être riches! Ouvrard, lui, savait l'être, après avoir su le devenir. Il était hardi, large, généreux, magnifique. Il aimait les élégances de la vie mondaine avec tous ses raffinements de l'art et du luxe. Il ne se priva d'aucune joie de ce monde, ce qui fit de lui, pour la citoyenne Tallien, un entreteneur idéal. Plus tard, le goût des privations ne le prendra pas davantage et il ne se refusera pas le luxe d'un gendre au faubourg Saint-Germain, un pur sang, un ancien émigré, comte et général, quelques années après que sa maîtresse, qui avait les mêmes goûts, se sera fait épouser en justes noces par un prince.
Aussi dénués de préjugés l'un que l'autre, aussi appréciateurs l'un que l'autre de tout ce qui vaut qu'on se donne la peine de vivre, — quand on s'est placé hors des lois de l'honneur et du devoir — ils étaient, en vérité, dignes l'un de l'autre.
De même que Barras avait acheté Grosbois, Ouvrard, après avoir acheté Thérésia, s'était offert, comme
Barras, une terre princière aux environs de Paris. Il avait acquis le château du Raincy et avait l'ambition d'en faire son Marly. Il y donna des fêtes superbes, dont on parla autant et même plus que de celles de Grosbois. Son amabilité, sa générosité étaient non moins avantageusement connues que sa richesse. « Un jour que je parlais de lui en bons termes et en bon lieu, raconte M. de Norvins-Montbreton, des dames me prièrent de lui demander le pavillon du télégraphe dans son parc du Raincy, pour y passer la journée, et de l'engager au pique-nique qui résulterait de sa réponse. Je remplis ma mission avec un succès complet. Mais quand nous arrivâmes, au nombre de vingt personnes, je crois, avec nos provisions, nous trouvâmes sur la table toute dressée un déjeuner exquis, qu'en voyant arriver de loin nos voitures, le maître d'hôtel d'Ouvrard s'était empressé de faire servir. Il me remit un billet par lequel l'amphitryon, qui s'était individualisé notre pique-nique d'une manière si élégante, priait qu'on l'excusât pour le déjeuner, ajoutant qu'il avait l'espoir d'être plus heureux pour le dîner. Mais il en fut de même pour ce repas, où son cuisinier se surpassa et dont il regrettait de. ne pouvoir venir faire les honneurs. Enfin, à neuf heures du soir, au moment de retourner à Paris, on annonça que le thé était servi, et une profusion de glaces et de sorbets termina cette incroyable hospitalité qui réellement tenait de la féerie. Si la bonne grâce fut dans la réception, le bon goût, le goût exquis fut de ne pas paraître...'' » Voilà quel était Ouvrard et l'on pourrait citer de lui bien d'autres traits de bon goût et de supériorité de vues dans la vie pra-