J. DE NoRviNS, Mémorial, t. II, p
liqiie. Il était le plus brillant des financiers de l'époque, et la finance alors commençait à jeter un bien vil* éclat : Vanbercliem et son beau-frère Bazin, Hottinguer, Séguin, Récamier, Tourton et Ravel, Perregaux, les frères Michel, Lecouteulx, Julien et Basterrèche, Hervas, Deîessert, d'Etcliegoyen, Baguenault, Pourtalès, Hamelin, Enfantin frères, Barillon, Doyen, tous ces banquiers baissaient humblement pavillon devant Ouvrard et reconnaissaient la supériorité de ses talents.
Peu de temps après être entré en possession de la jolie femme qui était une des clauses du traité de Grosbois, Ouvrard donna, en son honneur, une fête charmante au Raincy. La nouvelle maîtresse du maître de la maison en faisait les honneurs. C'est l'architecte Berteaux qui avait été chargé de l'organisation générale et des détails de la fête ; maîtres et invités n'avaient qu'à prendre la peine d'en jouir. Il est inutile d'en faire ici la description : toutes ces fêtes se ressemblent. Mais le déjeuner, qu'on servit dans l'orangerie avec une somptuosité tout orientale, comme on disait alors, fit parler tout Paris. Voici ce qu'en dit un contemporain : « Dans une orangerie pavée de marbre, on éleva une table sur une plate-forme parallèle aux caisses de quelques beaux orangers qui, chargés de fleurs et de fruits, formaient une voûte de verdure d'où s'exhalait un délicieux parfum. Au milieu de la table était un bassin de marbre rempli d'upe eau limpide avec un lit de sable d'or, et dans laquelle jouaient des poissons de toutes couleurs. Le déjeuner fut remarquable par la somptuosité, la profusion et l'arrangement des mets. Dans l'appartement voisin, où furent servis le café et les glaces, les murs étaient tapissés de pampres verts et des rameaux de cette treille inté-
rîcnre pondaient d'énormes grappes de raisin. Aux quatre coins de cette salle, il y avait quatre bassins de marbre en forme de coquille, d'où jaillissaient des fontaines de punch, d'orgeat et d'eau de fleur d'oranger. Les fruits des deux hémisphères, les uns naturels, les autres en sucre, couvraient des plats de riche porcelaine; les vins les plus exquis, les liqueurs les plus fines pétillaient dans des cristaux; enfin, l'abondance de la vaisselle d'or et d'argent réalisait presque le luxe des fictions orientales. » C'était superbe, en effet, pour l'époque : ce luxe de bazar n'avait pas encore été dépassé. De nos jours, il n'est guère de boutiquier ou d'entrepreneur enrichi qui, à part la vaisselle d'or et d'argent, ne déploie une mise en scène plus fastueuse quand il donne une fête dans sa villa.
]\r'° Taliien trônait au milieu de son peuple d'invités. Il y avait là toute la finance de Paris et toute la société étrangère. La véritable société parisienne s'abstenait de toute relation avec elle. Mais, parmi la pléiade des jolies femmes qui, non seulement formaient sa cour, mais la lui faisaient, c'était elle la plus belle.
Une fanfare de cors de chasse donna le signal de se mettre à table; elle donna également celui du départ. On rentra au château, on s'habilla à la hâte pour la chasse et les cors donnèrent le signal de monter à cheval et en voiture. Le programme de la journée s'exécutait comme celui des exercices dans une caserne : au commandement. Les roues des voitures criaient sur le sable des allées, les chevaux piaffaient d'impatience... On partit. Les queues de cheval, les plumets des chapeaux, les rubans des femmes, les éclats de rire, les claquements de fouet, tout cela flottait en l'air, au milieu des appels des piqueurs, du roulement
des voitures et du sourd galop des chevaux. Puis tous ces bruits s'éloignèrent; ils s'é^,eignirent peu à peu dans le bruissement confus et solennel des bois et l'on n'entendit bientôt plus que le son lointain et cuivré des cors, appelant les chasseurs au lieu du rendez-vous.
Le dîner dépassa le déjeuner en somptuosité et mille torches, flambant dans les allées du parc sous les vertes et mystérieuses futaies, donnèrent à la fin de la fètc un caractère fantastique.
C'est ainsi que s'amusait la haute banque sous le Directoire.