‹ La citoyenne TallienChapitre 95 sur 122 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Le 18 brumaire. — Le Premier Consul refuse à M"" Tallien l'entrée de son salon. — Dernières excentricités de toilette de M™" Tallien. — Le général Bonaparte et ses entrevues aux bals masqués avec M™» Tallien. — Les enfants de M""» Tallien. — Tallien, de retour d'Egypte, débarque à Calais. — Second divorce de Thérésia. — béfaveur de Tallien auprès de Bonaparte. — Consul à Alicante. — Misères morales et physiques de Tallien : ses derniers moments, sa mort. — Fête chez M'"^ de Cabarrus. — Troisième mariage de Thérésia. — Princesse de Chimay ! — Mort de la princesse.

Cependant Bonaparte, qui trouvait que la poire était mûre, et qui avait l'idée bien arrêtée de la faire tomber dans son chapeau de général, avait quitté l'Egypte. Il venait de débarquer à Fréjus. Son arrivée — et personne ne s'y méprit — sonnait le glas du Directoire. En six semaines il prépara son coup d'État, balaya le Directoire exécutif, balaya la représentation nationale et, seul, prit la place de tout cela.

Dès son arrivée, il s'était vu sur le point de divorcer d'avec sa femme, « pour des motifs de haute inconvenance », aurait dit feu l'académicien Labiche. D'autres motifs, de simple convenance ceux-là, l'amenèrent à épurer le salon de Joséphine. Il y avait là un tas d'intrigantes, veuves d'émigrés vivants, femmes divorcées cinq ou six fois, toutes tarées à qui mieux mieux,

parmi Icsquollcs M""" Tallicn était roinc. Le Promicr Consul signifia leur congé à ces aventurières et n'admit aucune exception, — si ce n'est pour sa femme. A la porte la lïamelin, grande prêtresse des sanschemise; à la porte la Visconti, la maîtresse de « ce niais de Berthier » ; à la porte la Chcâteaurenault, cette doublure de Thérésia et de Joséphine auprès de Barras ; à la porte la Forbin, cette espèce de tambour-major en jupons qui cependant portait les culottes pendant le temps de sa liaison avec le Directeur * ; à la porte enfin la Tallien!... A la porte! à la porte!

Que de larmes, par exemple, à cette exécution ! M"'® Bonaparte n'y comprenait rien. Comment, la séparer de ses plus chères amies, de ses amies de cœur! Lui défendre de les recevoir ! Mais c'était de la tyrannie! Où retrouverait-elle des affections aussi vraies, aussi désintéressées? Vraiment, c'était à croire qu'elle avait épousé un capucin et non un militaire... Et jusqu'à cette bonne M"'^ Tallien qu'il voulait l'empêcher de voir... Et pourquoi, je vous le demande? Parce que Barras et Ouvrard avaient eu, dit-on, la courtoisie de solder quelques mémoires de ses fournisseurs... En vérité, il n'y pensait pas...

11 n'y pensait que trop, au contraire, et la consigne fut formelle. Bonaparte exigea — ce fut une des conditions de sa réconciliation avec Joséphine — que,

1. C'était absolument une gaillarde que cette M"" Clotilde de Forbin. Elle écrivait à Barras qui venait de lui donner une remplaçante dans son intimité la plus intime: « ... Je ne me laisserai jamais dépouiller d'un droit dont on m'a une foisrcvètuc. Ainsi j'ordonne donc que l'on me rouvre une porte que l'on m'a injustement fermée, et, s'il faut faire marcher tout le faubourg Saint- Antoine pour me la faire ouvrir ou pour l'enfoncer, je marcherai à sa tête... » {Lettre inédite.) On voit que, si les femmes ne résistaient pas à Barras, il avait le mérite, lui, de savoir leur résister.

puisqu'il voulait bien no pas rompre avec elle, elle rompît, elle, avec M""® Tallien et toute la socicLé directoriale.

j^jme jQiiicn, on le conçoit, avait été opposée au coup de force du 18 brumaire. Elle était allée trouver Barras lorsque tout effort contre l'homme de Saint- Cloud paraissait devenu inutile, et lui avait dit « avec une vivacité charmante, qu'il fallait être encore digne de lui ». Avec une naïveté non moins charmante, l'incorrigible fat répète ces paroles de Thércsia dans ses Mémoires \ C'est sa consolation. Mais la démarche de M'^^Tallien, qui avait eu des témoins, fut probablement rapportée au général Bonaparte. On aurait tort cependant d'en conclure que le général lui en tint rigueur. Il l'écarta de son salon tout simplement parce qu'il entrait dans son programme de ne plus admettre chez lui que des femmes respectables. Et M"'° Tallien avait un tel passé, elle avait un présent si tapageur encore, que Bonaparte ne voulait d'elle à aucun prix. Elle dit adieu à ses toilettes excentriques pour rentrer en grâce, mais ce fut en vain. Le Premier Consul l'avait vue, à une représentation de gala de l'Opéra, dans un déshabillé trop mythologique pour lui faire oublier un passé plus mythologique encore, et il ne céda pas. Un écrivain de l'époque, qui assistait à cette représentation de rOpéra, a retracé pour la postérité la toilette de j^jmo Xallien. Comme s'il se fût agi d'un bal masqué, elle s'était costumée en Diane. « Sa tête, dit-il, était surmontée d'un grand croissant de diamants dont ses cheveux de jais faisaient ressortir encore l'éclat. A ses épaules nues, comme celles de nos élégantes d'c.ujour-

Page 1