‹ La citoyenne TallienChapitre 97 sur 122 · J. DE NoRviNS, Mémorial, t. Il, p · texte numérisé non relu

J. DE NoRviNS, Mémorial, t. Il, p

avaient fait prononcer son exclusion, et, dans sa bonté, les pardonnait-elle? Ce n'est pas probable; mais, comme les relations avec Joséphine étaient devenues le fruit défendu, elles n'en eurent, pour l'une et pour l'autre, que plus d'attrait et leur furent d'autant i)lus agréables qu'elles étaient forcément mystérieuses et secrètes.

Il est certain en effet que Joséphine ne tint que très peu de compte de la défense de son mari et qu'elle voyait M""® Tallien en secret, à la Malmaison généralement, autant qu'elle le voulait. Peut-être même ]\P'° Bonaparte alla-t-elle la voir dans sa nouvelle maison de larueCérutti, n" 1 \ Ne pouvantcomprcndre, avec sa naïve immoralité de créole, le motif pour lequel Bonaparte lui défendait toute relation avec M'"° Tallien, elle s'était imaginée, la pauvre femme, que c'était à cause de son intimité avec Ouvrard qui, elle le savait, était détesté de Bonaparte, comme les autres fournisseurs du reste. Il paraît qu'elle la fit engager par une amie à rompre cette intimité. « C'est Là, disait-elle, l'unique cause de l'animosité de Bonaparte contre elle. Tâchez d'obtenir ce sacrifice et je suis sûre qu'il lui rendra son ancienne affection et me permettra de la revoir comme autrefois -. »

Elle prenait cela sous son bonnet, comme on dit, car il est fort douteux que Napoléon fût revenu sur sa décision. La preuve du contraire se trouve même dans une lettre que voici, que l'empereur lui envoya de Berlin en 180G : « Mon amie, j'ai reçu ta lettre... Je te défends de voir M'"° Tallien, sous quelque pré-

1. Rue Laffittc, dans une maison qu'a habité Cérutti et qui, démolie, a été remplacée par la Maison dorée (Ch. Nauhoy, Le Carlcuœ).

'Z. Sophie Gay, Suions célèbres^ p. 313.

texte que ce soit. Je n'admettrai aucune excuse. Si tu tiens à mon estime et si tu veux me plaire, ne transgresse jamais le présent ordre. Elle doit venir dans tes appartements, y venir de nuit; défends à tes portiers de la laisser entrer. Un misérable l'a épousée avec huit bâtards \ Je la méprise elle-même plus qu'avant. Elle était une fille aimable, elle est devenue une femme d'horreur et infâme. Je serai à Malmaison bientôt; je t'en préviens pour qu'il n'y ait pas d'amoureux la nuit! Je serais fâché de les déranger... »

L'empereur se montre là bien rigoureux pour M'"° Tallien. Pour être logique, il aurait dû l'être tout autant pour Joséphine, car les dernières lignes de sa lettre, outrageantes au dernier point pour une honnête femme, montrent que, dans son estime, il ne faisait pas grande différence entre les deux amies. Mais cette rigueur, c'est pour le monde, pour la galerie et non pour des scrupules de conscience.

Ces sentiments, il les garda pendant toute la durée de son règne, sentiments d'indulgente bonté pour la femme fragile, souvenir bienveillant de leurs relations amicales au temps du Directoire; mais, comme empereur, il fut impitoyable. Assez de femmes de sa fomille et de sa cour laissaient des flocons de leur laine aux buissons d'une route qu'on leur avait cependant bien aplanie, pour qu'il n'augmentât pas le troupeau par l'adjonction d'une nouvelle brebis galeuse. Il n'y en avait déjà que trop !

Et c'est ici le lieu d'admirer comme quoi M""" de Beauharnais et M"" Tallien, ces deux amies, sont arrivées à une suprême élévation et à la postérité moins

1. L'empereur exagère: elle n'en avait pas tant que cela (voir plus loin le chiffre exact, p. 291).

par leurs mérites et leur beauté que par le scandale de leur conduite.

Ce qu'il y a de curieux, c'est que M"'^ Tallien ne rompt ni avec M'"" Bonaparte, à qui elle écrit encore \ ni avec le Premier Consul, à qui elle fait parler de temps en temps pour l'amener à revenir sur sa décision première. Car elle brûle d'envie de connaître cette société nouvelle qui se forme autour du Consul et de son gouvernement; elle brûle surtout du désir d'y paraître et d'y trôner. Sa pénitence n'a-t-ellc pas été assez longue? Aussi, comme elle ne se doute pas, non plus que son amie Joséphine, des motifs de politique et de convenance pour lesquels Bonaparte lui refuse sa porte:

1. Voici une lettre d'elle à M""' Bonaparte. Cette lettre est écrite moins d'un an après le coup d'État de brumaire qui porta le général au consulat :

A M'^° Bonaparte, au château des Tuileries.

25 vendémiaire an IX (17 octobre 1800).

Le citoyen Brononville, mon ancienne amie, désire pénétrer jusqu'à vous ; il croit qu'une lettre de moi pourra lui être utile et suffira pour vous intéresser en sa faveur. Désabusée par le temps, les circonstances et votre cœur, je ne me livre pas à cette douce erreur, mais je n'ai pu refuser à un homme qui a servi pendant vingt-deux ans le gouvernement, un homme qui a tout perdu dans les crises delà Révolution, une preuve de ma bonjie volonté. C'est une espérance de bonheur pour lui et pour moi une occasion de vous rappeler que mon amitié sait résister à toutes les épreuves et qu'elle ne finira qu'avec mes jours.

ïhérésia Cabarrus-Tallien.

(Ch. Nauroy, Le Curieux. — UAmateur cV autographes^ 1" octobre 188G.)

Cette lettre est une preuve aussi, on est heureux de le constater, de l'inépuisable bonté de M""» Tallien et de son plaisir à toujours obliger. Mon Dieu! comme cette femme eût été parfaite avec un peu moins de légèreté, un peu moins de coquetterie et surtout avec une solide éducation morale, — que les habitudes de son temps, hélas ! ne comportaient guère.

(le politique, parce qu'il veut faire l'oubli sur le passé révolutionnaire; de convenance, parce qu'il veut faire renaître les bonnes mœurs; — rien ne lui coûte, ni (lémarcbes, ni humiliations, pour essayer de fléchir le général Bonaparte.

Il est inconcevable do voir jusqu'à quel point elle se montra dénuée d'amour-propre pour s'abaisser jusqu'à demander à un homme qui l'avait mise à la porte de chez lui la faveur d'y rentrer. C'est qu'elle avait de la vanité et non pas de la fierté. Elle voulait paraître, faire parler d'elle et de ses toilettes, accaparer les hommages des hommes et les jalousies des femmes par sa coquetterie et sa beauté, et cela sur le grand théâtre que venait d'ouvrir le général Bonaparte : elle ne se souciait pas d'autre chose. Et c'est pour cela qu'elle pleurait sur les salons officiels dont la porte restait close devant elle, — car pas un ministre, pas un fonctionnaire se fût permis de recevoir dans son salon une femme que le maître avait chassée du sien. Malgré cela, la malheureuse ne perdait pas l'espoir d'attendrir un jour la dureté de Bonaparte et de venir parader enfin dans le salon du premier magistrat de la République. Elle lui fit parler bien souvent; bien souvent elle se mit sur son passage pour attirer son attention, mais sans succès. Enfin elle obtint un jour, en 1802, une entrevue au fameux bal masqué de Marescalchi.

A la faveur du masque et du déguisement, tous deux pourraient conférer à leur aise sur le grave sujet qui faisait le désespoir de la belle jeune femme. Le Consul avait fait dire à M"'° Tallien de porter un nœud de ruban vert et d'accepter le bras d'un domino qui en aurait un semblable. Il arrive, accompagné du docteur Lucas. Il cherche le ruban vert... A peine Taper-

Cliché J. T.

PASQUIER D'af^ns une lithographie de Maurin.

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