DE L'EMPIRE
La sténographie de la leçon suivante ne s'étant pas retrouvée, et cette leçon, qui complète le cours, ne pouvant être supprimée, on s'est décidé à publier les notes qui avaient servi à la composer. On les donne telles qu'on les a trouvées, en partie rédigées et en partie à l'état de sommaire.
Nous savons maintenant comment les idées, qui faisaient l'âme de la civilisation romaine, échappèrent à la ruine de l'empire, traversèrent la barbarie et descendirent jusqu'au moyen âge, dont elles furent tantôt la lumière et tantôt le scandale. On a vu par quel prodige de sagesse et de condescendance le christianisme sauva de faibles restes
du culte ancien, la plus grande partie du droit et toutes les lettres. En même temps, le principe malfaisant du paganisme se perpétuait dans les superstitions populaires et les sciences occultes, dans la politique des princes occupés de reconstituer en leur faveur le pouvoir absolu des Césars, dans la mythologie, dont les fables, toujours goûtées, faisaient circuler le poison des voluptés antiques. Ainsi se continuent les deux traditions du bien et du mal ; ainsi deux chaînes lient les siècles que les historiens séparent vainement; ainsi se fortifie cette loi bienfaisante et terrible de la réversibilité, qui nous fait recueillir les mérites de nos pères et porter le poids de leurs fautes.
Mais, au-dessous des idées .qui se disputent le monde, il y a le monde lui-même tel que le travail l'a fait, avec ses richesses et ses ornements visibles, qui le rendent digne d'être le séjour passager des âmes immortelles. Au-dessous du vrai, du bien, du beau, il y a l'utile, qui s'éclaire de leur reflet. Aucun peuple ne conçut plus fortement l'idée de l'utile que le peuple romain, aucun ne mit sur le monde une main plus puissante, plus capable de le transformer, aucun ne jeta avec plus de profusion, au pied de l'homme, les trésors de la terre. Il faut connaître de plus près ce que j'appellerai la civilisation matérielle de l'empire, savoir si elle périt tout entière par les invasions et ce qui s'en conserva pour les siècles suivants.
L'empire romain. — A la fin du second siècle, avant que les barbares eussent porté le fer et le feu sur les frontières, le rhéteur Aristide, célébrant la grandeur de Rome, s'écriait : « Romains, le monde « entier, sous votre domination, semble célébrer « un jour de fête.,. De temps en temps un bruit de « bataille nous arrive des extrémités de la terre où « vous repoussez le Goth, le Maure et l'Arabe. « Mais bientôt ce bruit se dissipe comme un songe. « Ce sont d'autres rivalités, d'autres combats, que « vous excitez par tout l'univers. Combats de « gloire, rivalités de magnificence entre les pro- « vinces et les villes. Par vous les gymnases, les « aqueducs, les portiques, les temples, les écoles, « se multiplient, le sol même se ravive et la terre « n'est plus qu'un vaste jardin (1). » Le sévère Tertullien tient le même langage : « En vérité, le « monde devient de jour en jour plus riche et plus « cultivé; les îles elles-mêmes n'ont plus de soli- « tudes, les écueils plus de terreurs pour le nau- « lonier : partout des habitations, partout des peuce pies, partout des lois, partout la vie. »
(1) Aristide, Romœ encomium. Orat. xiv.