II
Dimandai a Dio Tinterao, Lui amando e me perdendo.
On reconnaît ici toutes les idées agitées dans la controverse 4e Baquet et de Fcnclon sur b quiétisme. Voyez surtout Bossuet, Instruciiot^ sur les états (Toraisons, liv. III. Les expressions du poëte ne permettent pas de reconnaître si cet anéantissement, où la crainte et Tespérance disparaissent, est pour lui un état passager, ou bien un état durable et définitif, ce qui Constituerait l'une des erreurs condamnées dans les Maximes des Saints. A vrai dire, la question n'était pas posée de son temps comme elle le fut depuis ; il ne faut donc pas s'étonner s'il ne la résout point dans les leraics qu'approuverait une théologie exacte.
DE JAGOPONE. 183
l'exerotce des vertus comme un trouble de son repos : la raison, maîtresse des sens, ne craindrait plus de leur accorder les contentements qu'ils réclament. » Ces rêves de la cellule' se prêchaient sur la place publique, soulevaient des milliers de sectaires sous le notn de Fraticelles et de Beggards, mettaient l'Italie en feu et la chrétienté en péril (1). Hais l'humilité de Jacopone le jSauva de ces égarements. Jusque dans les derniers ravissements de l'extase, il emporte le sentiment de sa agilité ; il ne connaît pas de hauteur d'où l'âme ne {>nis6e déchoir, ni de contemplation qui dispense du ioéritetles œuvres. Ce serviteur de l'amour véritable poursuit « de toute sa jalousie ceux qu'il appelle les adaptes de l'amour t^ontrefait; et les invectives mêmes dont il les flétrit nous font entrer dans le vif des controverses contemporaines. « L'amour qui n'est pas sage ne « peut voir les excès : il renverse les lois> les statuts et « toute coutume bien ordonnée ; il se dit arrivé à cette « élévation où nul commandement n'oblige... — Mais Cl toi, Charité qui çs la vie, tu ne vas point renversant « les lois : tu les observes toutes; et là où tu ne trouves « pas la loi, tu la mets... — Oui, tout acte est licite, c( mais non pas à toute personne : au prêtre le sacric< fice, au mari le lit nuptial, au podestat le glaive. — « Qui vit sans loi, sans loi périra. Il court à l'enfer, a celui qui prend ce chemin. Là vont s'entasser tous
(\) Raynaldus, Annales eccles, conlin. ad ann. 1294, 1297, 1311, 1312.Miratori,Scn|)/ores Rer, Jtalic., IX, Histona Dtdcini liermarchx. Wadding. Annules, ad ann. 1297.
i84 LES POÉSKS
u les désordres détestés de Dîea; ceox qui ensemUe péa chèrent, ensemble souflnront (1). »
J'ai tenté de faire connaître, par one rapide anJljse, les poésies mystiques de Jacopone, et cependant je crains de les défigurer en les analysant, en leur prêtant Tunilé d'un système théologiqne. Sans doute un enchaînement rigoureux lie toute la doctrine de Jacopone, mais non les poèmes qui s'en échappent pour ainsi dire, qui se croisent et se mêlent : ainsi l'ordre règne dans la ruche, mais non dans l'essaim qui s'en détache pour se jeter sur les fleurs. D faudrait suivre les improvisations de ce génie inégal ; il faudrait le voir, sublime quand il célèbre les fiançailles de l'âme et de l'amour divin, ironique et familier quand il raconte la dispute
(1) Jacopono, lib. V, 23, stances 18, 52, 54, st. 8 :
Vol l'amor che cosi sia, Che noi stiam conlenli al quia ; Ma impcrô che tutla via Noi ne sforziamo di fâre.
Je remarque ici une locution que Dante reproduira :
Stale contenti, umana gente, al quia.
PurgatoriOf 111, 57.
Lib. V, 1 :
Âmore conlrafallo Spogliato di virtute.
Quelquefois les chants de Jacopone rappellent les plus belles pages de Y Imitation. Ainsi, quand il donne à Tàme deux ailes pour monter à Dieu, savoir, la chasteté du cœur et la pureté de rintelligence (lib. V, 35), on reconnaît un passage admirablement traduit par Corneille.
Pour l*élever de terre, homme, il te faut deux ailes,
La pureté du cœur et la simplicité;
Elles te porteront avec facilité
Jusqu'à Tabime heureux des dartés éternelles.
ItnikUionf liv. U, chap. IT.
DE JACOPONE. 185
de l'esprit qui veut faire pénitence et du corps qui regimbe sous la verge; ingénieux et charmant s'il s'agit de composer la parure de l'âme appelée aux fêtes du paradis (1). Je passe en me hâtant au milieu dotant de morceaux curieux, pour m'arrôter à l'un des plus considérables : je veux parler d'une composition de quatre cent quarante vers, où, sous une forme empruntée à la fois du drame et de l'épopée, le poëte s'est proposé de chanter la réparation de la nature humaine.
LE POÈTE. c( L'homme, au commencement, fut créé c< vertueux; il méprisa ce bien par un excès de folie. « La chute fut périlleuse. La loi veut que le retour soit a laborieux. Qui ne connaît pas le chemin n'y voit que Ci démence; mais qui franchit le passage trouve la a gloire, et, dès le voyage d'ici-bas, il a le pressentia ment du paradis (2).
« Quand l'homme pour la première fois pécha, il « troubla tout l'ordre de l'amour ; il se complut tellece ment dans l'amour de lui-même, qu'il se préféra au « Créateur; et la Justice s'indigna si fort, qu'elle le
(1) Jacopone, Ub. V, 23; Ub. IV, 33; lib. II, 14 :
Anima che dcsideri D'andare a paradiso.
(2) Jacopone, lib. II, 2 :
li'uomo fu crealo virtuoso ; Volselo diçprezzar per sua follia; Il cadimeoto fu pericoloso, La luce fu tornata in tenebria :
II risalire posto e fatigoso ; A chi noi vede par grande roUia, A chi lo passa pargli glorioso, E paradiso sente in qucsta via
186 tESPQÊSffiS
. « dépouilla de tous ses privilèges» Chaque Tarla> 1 -aban- €c dcmna, el le démoD deTinl stm maitie.
a La MisériciMtle^ Toyaut ThomiM si lOHibé el perdu a avec toute sa race, rranil incontiafoit ses filles ; daas « leur nombre elle choisit une fidèle messagère, el lai a ooDunande d'aller chercha l'homme là4MKS sur cet(e a terre, où il est frappé de désespoir. Madame la Pâiia tence, cliargée de l'ambassade, s'est trenvée {»éte a avec tout son cortège.
« La Pénitence mit d'abord dans le cmur de l'homme ce la crainte, qui jeta dehors la fausse sécurité; elle y « mit la honte, puis enfin une grande douleur d'avoir a offensé Dieu... Mais par aucun moyen .l'homme ne a pouvait satisfaire.
ce Car, étant tombé de lui-même, il faUait que de ce lui-même il se relevât: l'ange n'était .pas l^uè- de ce Taider et ne le pouvait point... La Pénitence envoie tt la Prière à la cour du Cid : ce Je demande miséricorde^ ce dit-elle, et non justice. »
ce Aussitôt la Miséricorde est titrée à la cour eâeste : ce Seigneur, je pleure mon héritage, que la Justice m'a ce ravi. En frappant l'homme, c'est moi qu'elle a ce blessée à mort, et de tout mon honneur elle m'a déce pouillée. »
LA JUSTICE, ce Scigueur, la loi fut donnée à l'homme, ce Par félonie, il voulut la mépriser. J'ai prononcé la c( peine, et je ne l'ai pas faite égale à l'offense. Examici nez mon jugement, et corrigez-le, si en quelque point ce j'ai excédé la mesure. »
I>E JAGOPONE. 187
i»Eu LE PÈRE, a mon Fils, ma souveraine Sagesse! c< en toi réside tout le secret de la Rédemption de & Thommè, telle que notre conseil Tagrée et telle qu^en a tressaillera de joie la céleste cour. »
DIEU LE FDiS. « mon doux et révéré Père ! dans votre a sein j'ai toujours habité. Mais la vertu d'obéissance « sera toujours la mienne. Qu'on me trouve seulement a une demeure convenable, et je ferai cet accord, où « toutes deux, Justice et Miséricorde, conserveront leurs <c droits^. »
' Ici le poète raconte la création de Marie, Tannonciatien, l'enfantement divin. « De même qu'Adam fut formé de terre vierge, dit l'Écriture, ainsi d'une Vierge naquit le Christ, qui venait payer pour Adam. Il naquit en hiver, dans la grande froidure ; et, né sur la terre de ses ancêtres, personne ne lui prêta ni un toit ni un manteau. »
a Les Vertus rassemblées devant Dieu font de grandes tt lamentations : «Seigneur, voyez à quel veuvage nous « sommes condamnées par le crime d'autrui. Fiancezce nous à quelqu'un qui nous délivre de l'opprobre et « qui nous rende l'estime et l'honneur. »
DIEU LE PÈRE. c( Mcs fillcs, allcz trouver mon bienex aimé, car je vous fiance à lui. Entre ses mains je vous « remets, afin qu'auprès de lui vous ayez le repos, a l'honneur sans tache, qui vous attireront Tadmiracc tion des hommes. Et, quand vous me le rendrez, je « rélèverai au-dessus des cieux. »
Les sept Dons du Saint-Esprit viennent faire les
mêmes plaintes, et Dieu le Père les envoie de même au Rédempteur. Enfin paraissent les sept Béatitudes.
LES BÉATITUDES. c( Seîgueur, nous sommes des pèle- « lerines nées sur vos terres : hébergez-nous. Voilà que c( nous avons fait pèlerinage hiver comme été, coulant c< des jours amers et des nuits cruelles. Chacun nous « chasse et croit faire sagement : car nous sommes c< plus détestées que la mort. »
DiED LE PÈRE, a L'hommc n'est pas encore digne de a loger un si grand trésor. Je vous héberge chez le « Christ : vous lui servirez de signe, et le montrant à a la terre : « Voilà, direz-vous, le maître de notre ré- « paration. »
LE POÈTE. « Notre Rédempteur très-doux a parlé pour c( nous à la Justice. »
LA JUSTICE. «Seigneur, s'il vous plaît de payer la dette c( que l'homme a contractée, bien le pouvez-vous, puisce que vous êtes Dieu, et homme cependant. Vous seul « me pouvez contenter, et volontiers avec vous j'en fais « l'accord. »
LA MISÉRICORDE. c( Scigucur, l'infirmité de l'homme « est si grande, qu'en aucune manière il ne pourra c< guérir, si vous ne revêtez les faiblesses de quiconque c( est, fut et sera dans tous les siècles. Ainsi me con- « solerez-vous, moi malheureuse qui ai tant pleuré. »
LE CHRIST. c< Tu demandes sagement, et je te veux « contenter. Je suis enivré d'amour à ce point que je « me ferai réputer pour insensé : si misérable est le « rachat que je vais conclure, si grande la rançon que
DE JACOPONë. 189
« je paye ! Afin que Thomme sache combien je l'aimai^ « pour son péché je veux mourir. »
A la prière de la Miséricorde, le Christ prépare un bain où l'homme souillé retrouvera sa première blancheur. Mais la Justice veut mettre la main au divin remède, et l'homme n'entre au bain du baptême qu'en renonçant au démon. Puis est instituée la confirmation, puis l'eucharistie et les autres Sacrements, et dans chacun d'eux le Christ fait la part de la Justice et de la Miséricorde. Les sept Vertus s'attachent aux sept Sacrements, et les sept Dons sont venus célébrer leurs noces avec les Vertus. De leur union naîtront les sept Béatitudes. c< La paix est reirtrée dans le cœur de l'homme; c( et maintenant, conclut le poëte, prions la Trinité « souveraine qu'elle nous pardonne nos péchés. »
Je ne pense pas exagérer le mérile de cette composition en y louant la naïveté, le mouvement et la vie. Les allégories que le poëte met en œuvre n'ont rien que de conforme aux traditions de l'art chrétien. Dès le quatrième siècle, Prudence, célébrant dans sa Psychoinachie le combat des Vertus et des Vices, avait personnifié la Foi et l'Idolâtrie, la Pudeur et la Volupté, la Patience et la Colère. Trois cents ans après Jacopone, Calderon animera la scène de ses Autos sacramentales en y jetant des personnages allégoriques avec ceux de l'histoire, Adam et le Christ avec l'Entendement et la Volonté, David et Âbigaïl avec la Chasteté et la Luxure (1). La
(1) Calderon, la Nave del Mercader, la primer flor del Carmelo.
Peinture n'avait pas d'autres règles; et, quand Taddeo Gaddi, à Florence, dans l'admirable chapelle des Espagnols, voulut représenter le triomphe de saint Thomas d'Âquin, il fit d'abord asseoir le saint docteur sur une chaire élevée, entourée d'anges, de prophètes et d'évangélistes; mais il peignit au-dessous quatorze femmes d'une grande beauté, pour représenter les sept Sciences, et les sept Vertus. L'allégorie, qui ne prête que des iictions languissantes aux artistes des siècles savants, s'échauffait sous la main des hommes du moyen âge. La foi dont ils débordaient passait dans leurs créations : ils finissaient par croire à leurs personnages et par leur donner cette simplicité, ce naturel et cette verve qui les font vivre.
Le poème de la Réparation de la nature humaine, avec ses belles stances de huit vers hendécasyllabes, a déjà l'allure de l'épopée : je trouve l'essor lyrique dans le cantique suivant, où Jacopone représente le Christ en quête de l'âme errante.
LES ANGES. « Clidst tout-puissaut ! quel voyage « faites-vous? Pourquoi cheminer pauvrement comme ce un pèlerin? »
LE CHRIST. « J'avais pris une épouse, à qui j'avais li- « vré mon cœur. Je la parai de joyaux pour en tirer « honneur : à ma honte, elle m'a quitté. C'est ce qui « me fait aller triste et en peine. Je lui prêtai ma forme « et ma ressemblance... — Afin que toutes ses vertus « trouvassent leur emploi, je voulus que l'âme eût le « corps pour serviteur : c'était un bel instrument, si
DE JAGOPONF. 101
c< elle ne l'avait désaccordé ! -- Afin qu'elle èûl lieu a d'exercer ses puissances, pour elle je formai toutes c< les créatures. Ces biens pour lesquels die devait m'ai- « mer, elle m'en a fait la guerre. »
LES ANGES. « Seigncui*, si nous la trouvons, et qu'elle (( veuille revenir, lui faut-il dire que vous pardonnez? »
LE CHRIST. <<c Dites à mon épouse qu'elle» revienne, (( qu'elle^ne me fas^ point souffrir une mort si douce loureuse. Pour elle je veux mourir, tant je suis épris a d*amouri — Avec grande joie je lui pardonne, je lui a rends les ornements dont je l'avais parée. .; De toutes c( ses félonies je n'aurai' plus souvenir. »
LES ANGES. c( Ame pécheresse» épouse du grand époux, c< comment ton beau visage est-il plongé dans cette a lange? et comment donc as- tu fui celui qui t'accorda « tant d* amour? » •
l'ame. (c Quand je songe à son amour, je meurs de « honte. 11 m'avait mise en grand honneur : où suis-je « tombée maintenant? mort douloureljse ! comment a donc m'avez-vous environnée? »
LES ANGES. c< Pécherosse ingrate, retourne à ton Sei- « gneur. Ne désespère point : pour toi il meurt d'aa mour... Ne doute pas de son accueil, et ne tardie a plus. » •'
l'ame. c( Christ miséricordieux! où vous trouve- « rai-je, ô mon amour? Ne vous cachez plus, car je a meurs de douleur. Si quelqu'un â vu mon Seigneur, c( qu'il dise où il Ta trouvé. »
les anges. c< Nous l'avons trouvé suspendu à la Croix,
i93 LES POÉSIES
« nous l'y avons laissé morl, tout brisé de coups. Pour <c toi il a voulu mourir. 11 t'a achetée bien cher* »
l'ame. c< Et moi je commencerai les lamentations c( d'une cruelle douleur. C'est l'amour qui vous a tué, ce vous êtes mort pour mon amour. amour en délire, « à quel bois as-tu suspendu le Christ (1) ! »
Nous avons accompagné Jacopone dans un monde idéal qu'il compose a son gré, tout peuplé d* anges et de vertus, tout rayonnant de vérités éternelles. Il est temps de descendre à sa suite dans le monde des réalités, et de le voir aux prises avec les hommes tels que le péché les a faits. Jacopone ne ressemble point à cet admirable Ângelico de Fiesole, qui, après avoir tracé d'un pinceau immortel les joies du paradis, échoue à la peinture de l'enfer, et qui ne peut s'empêcher de prêter son innocence aux damnés et sa candeur aux démons. Au contraire, quand le pénitent de Todi s'arrache à ses extases pour retracer les désordres de la société contemporaine, telle est la force de ses tableaux, qu'on se demande s'il n'en a pas volontairement chargé les couleurs.
On ne sait pas assez quelle fut la part du mal au moyen âge. Durant ces siècles où l'on a coutume de se représenter le christianisme régnant sans combat sur les âmes pacifiées, deux causes mal connues firent le péril de la foi et le scandale des mœurs. D'un côté, c'étaient les souvenirs du paganisme, plus vivaces qu'on ne pensé; la superstition poussée jusqu'à ce point qu'à
(1) Jacopone, iib. lY, 6.
m DE JACOPOXK. 193
u Florence une sorte de terreur populaire environnait m eSÈCore la statue de Mars, arrachée de son temple et ■ transportée au Yieux-Pont. Le dualisme renaissait dans ih lliérésie des Albigeois, et le matérialisme épicurien, p sous le nom d'Âverrhoës, envahissait les écoles. D'un h autre côté, c'était le vieux levain de la barbarie, l'in- K Blinct du sang et de la chair. Vainement l'Église pro- I JMsait le respect de la vie humaine : ce temps aimait le I apectacle de la mort; il se satisfaisait par les guerres , incessantes, par les vengeances, par l'atrocité des sup- I jdices : Ugolin mourait de faim avec ses fils; Eccclin le Féroce brûlait en un jour onze mille Padouans. En même temps la concupiscence, châtiée dans les monastères, prenait sa revanche dans les palais : elle pous- ^t les rois à ces divorces fameux, tourments de tant de Papes; elle peuplait les sérails de Frédéric II et de Manfred. Les vaisseaux qui ramenaient les croisés rapportaient tous les vices de l'Orient, et, en présence des débordements qui suivirent les guerres saintes, saint Bernard eut à se défendre de les avoir prêchées.
Mais, si le moyen âge eut le malheur de connaître le mal, il eut le mérite de le haïr. Il n'usa pas de nos ménagements et de nos délicatesses. Les sages d'alors ne craignaient pas de diminuer le respect en publiant les vices des grands. Si la corruption pénétrait dans le sanctuaire, le fouet qui chassa les vendeurs du temple passait des mains de Pierre Damien à celles de Grégoire VU, et de saint Bernard à Innocent 111. Ces siècles d'inspiration furent aussi des siècles de polémique; ils
LES POÈTES FRA!fC. ^^
i94 Lli^S POÉSIES
ne se refusèreRt ni l'invective ni le sarcasme. Aundessous des saints évêques sculptés au portail des d^hén; drales^ le statuaire faisait grimacer les mauvais {)râtres^ et les moines apostats. La poésie des . troubadouim :8e: divisait en deux genres : la chanson pour eélébrer k bravoure et la beauté, et le sirvente pour flétrir la couardise. Quoi de surprenant si Jacopone céda au gé*^: nie de son temps, s'il écrivit des satires, s'il y porta toutes les libertés de l'art, s'il y mit le grotesque auprè» du sublime?
Les satires de Jacopone ne s'adressent pas aux roiâ, ni aux seigneurs des villes italiennes; il ne 'faut donc pas s'attendre à y voir foudroyer les grands ^ crimes. da treizième sièle. Ëcrites dans le langage du peuple, elles poursuivent d'abord les péchés du grand nombre, les désordres qui ôtent au pauvre le mérite de ses sueurs et de ses larmes. De là les images hardies et quelquefois repoussantes, sous lesquelles le poëte met en scène ÏK^ varice, la Luxure, l'Orgueil, afin de les livrer à l'hor-^ reur et à la risée de la multitude. Tantôt, comme left fossoyeurs de Shakspeare, il ramasse la tête d'un mort pour lui demander des nouvelles de ces yeux quiije^ talent tant de flammes, de cette langue plus tranchante que l'épée. Tantôt il traduit le pécheur devant le tribunal du souverain Juge et donne la parole au démon. c< Seigneur, dit Satan, tu créas cet homme selon ton a bon plaisir, tu lui prêtas le discernement et la grâce; c< cependant il ne garda jamais un de tes commandece ments. Il est juste qu'il soit recompensé par celui
DE JACOPO.NE. i9S
<c qu'il a s^vi, — 11 savait certes ce qu'il faisait, quand « il exigeait l'usure, quand il donnait fausse mesure <ç au pauvre. A ma cour il aura tel payement que de a raison. — S'il voyait quelque assemblée de dames et . <(i d^ damoiseaux, il y courait avec ses instruments et . <i ses chansons nouvelles : c'est ainsi qu'il séduisait les .. « jeunes gens. A ma cour j'ai des pages qui lui ensei- « gnerontÀ chanter. » Aux accusations de Satan, Fange gardien ajoute son témoignage; la sentence est prononcée. Les démons enlèvent le coupable; d'une grande, chaîne ils l'ont étroitement lié, ils l'emmènent durement en enfi^r. « Venez, crie l'escorte armée de four- « ches, venez au-devant du damné. » Tout le peuple infernal se rassemble, et le pécheur est mis au feu (1). Les femmes, qui ont inspiré tant de poètes, devaient échauffer aussi la verve des satiriques. Mais le pénitent, le^ mondain converti par la mort d'une épouse chrélienne, ne pouvait porter dans un tel sujet ni la licence de Juvénal ni la gaieté des fabliaux. Sans doute il sait que, selon l'expression d'un contemporain, il n'y a pas d'artiste qui emploie plus d'engins, d'outils et d'industrie pour l'exercice de son art, que les femmes d'Italie pour le soin de leurs personnes (2). Il n'épargne aucun
(1) Jacopone, IV, 10 :
Quando t' alegri, o huomo, di altura.
Va, pOTii mente a la ^epoltâra. ' ' '
md„ 12 :
signor Gliristo pietoso, Deh perdona il mio peccato.
{'2) Benvenuto d'Imola, Comment, ad cant. 25, Purgatorii : « Nam
i96 LES POÉSIES
des artifices dont les Italiennes de son siècle usaient pour relever leur stature, pour rendre à leur teint la blancheur et Téclat. Si leurs mains délicates ne peuvent manier la lance^ il est des paroles acérées qui perceraient toutes les cuirasses. Mais ce qui touche surtout Jacopone, c'est le péril des âmes sollicitées par ces belles et dangereuses créatures. «0 femmes 1 considérez les ce mortelles blessures que vous faites : dans vos regards c( vous portez la puissance du basilic. — Le serpent bac< silic tue Thomme, rien qu'en le regardant. Son œil « empoisonné fait mourir le corps. Le vôtre, plus cruel, a fait périr les âmes; il les dérobe au Christ, leur doux c< Seigneur, qui les acheta bien cher. — Le basilic se c< cache, il ne se fait pas voir; quand il reste sans re- « garder, il ne cause point de mal. Vos déportements « sont pires que les siens, et vos perfides œillades vont c< chercher des victimes... — Tu dis que tu te pares c< pour ton seigneur mari ; mais ta pensée te trompe, a car tu ne gagnes point son amour. Que tu regardes « seulement quelque sot, et Ion mari a le soupçon dans c< le cœur. — Puis tu te plains s'il te frappe, s'il te « garde avec jalousie, s'il veut savoir les lieux que tù « hantes, et en quelle compagnie ; s'il te tend des emc< bûches et te tient pour coupable!... — Il lui viendra c< une telle tristesse, qu'elle lui desséchera toutes les « veines : il te traînera dans une chambre d'où le voi-
nuUi artifices in mundo habent tara varia organa et diversa instrumenta ; et subtilia argumenta pro artificio suœ artis, sicut mulieres florentinae pra cultu suae personse.
DE JACOPONE. 197
et sinage ne puisse t'entendre, et là tu trouveras la a mort. » N'accusons pas le poëte d'exagération, et rappelons-nous que nous sommes au siècle de Françoise de Rimini (1).
Si Jacopone jugea sévèrement la société, nous savons qu'il ne flatta pas l'Église. Quand ce déserteur du monde vint à découvrir dans le cloître plusieurs des vices qu'il avait cru fuir, son espérance trahie lui arracha des cris vengeurs. Sa muse irritée prit la férule des Pères du désert, et s'en alla de cellule en cellule châtier les dérèglements des religieux. Un jour, elle arrête au passage l'âme d'une nonne qui vient de mourir en odeur de sainteté. Cette âme a vécu cinquante ans dans la virginité, dans le silence, dans le jeûne. « Mais je a ne fus pas humble, dit-elle : quand je m'entendais <c appeler la Sainte, mon cœur s'enflait d'orgueil, et « c'est pourquoi Dieu m'a réprouvée. » Une autre fois c'est la Pauvreté qui parle. Dieu son père l'envoie visiter toutes les conditions, pour voir si elle y pourra trouver asile. Elle a commencé par les prélats; mais ceux-ci ne pouvaient soutenir ses regards, et l'ont fait chasser par leurs gens. Elle entendait chez les religieux de grandes psalmodies, mais elle les a trouvés couverts de bons manteaux, et nul n'a voulu lui prêter l'oreille. « Mes frères, disait-elle, souvenez-vous que vous avez « promis au Christ de le suivre toujours. » Et les Frères ont répondu : « Si tu ne sors au plus vite, on te fera
(1) Jacopone, I, 6.
i»8 LKS POÉSIES
c< bien voir qu'autre chose est dire, autre chose faire. » Enfin la Pauvreté frappe à la porte des religieuses» Mais rien qu'à voir cette figure pâle et maigre, tes nonnes se sont signées. — c< Dieu vous bénisse, m^ c( sœurs! Jadis j'habitai cette maison; j'y trouvai beau- « coup d'honneur et de repos. Maintenant elle me « semble toute changée, et je ne reconnais ni les meu- « blés ni les visages. » — « Que veut cette odieuse « vieille? » s'écrient les Sœurs; et le valet du couvent la congédie à coups de bâton. Cette ironie, qui en d'autres temps est devenue le langage de Timpiété, convenait à une époque ou la vie spirituelle menaçait de périr étouffée sous les richesses, comme le bon grain sous les * épines. Saint Bernard ne pouvait croire que les Pères eussent toléré toutes les superfluités qu'il voyait chez les moines de son siècle, tant d'intempérance dans le manger et le boire, tant de mollesse dans les lits et les vêtements, tant de magnificence dans les montures et les constructions. Saint Pierre Damien portait ses coups plus haut, et ne craignait pas d'armer son zèle d'un trait satirique, quand il accusait le lu:xe des prélats, leurs tables où des pyramides de viandes exhalaient toutes les épices de l'Orient, les vins de mille sortes pétillant dans des coupes de cristal, les lits plus riches que les autels, et les murailles ensevelies sous des tapisseries comme des morts sous leurs linceuls (!)•
(i) Jacopone, IV, 36; I, 9.
Cf. saint Bernard, ad Guglielmnm abbatem. Saint Pierre Damieu^ Opi(sc» XXXI, cap. VI ; apud Muratori, Antiqtnt, Italie, y t. II, p. 510 :
DE JACOPONE. 109
!tPèndant que le spectacle de ces maux animait le courage des grands réformaleurs, d'autres âmes moins ifovtes, mais non moins pures, n'y trouvaient qu'un sujtfc d'épouvante, et pensaient reconnaître dans le lieu MÎnt l'abomination de la désolation prédite comme un BÎgne de la fin des temps. Voilà pourquoi le moyen âge aima les peintures de l'Apocalypse, et surtout cette terrible histoire de l'Antéchrist qu'on trouve encore au quinzième siècle, tracée d'une touche si lière par Luca fi^gnorelli sur les murs de la cathédrale d'Orvieto. Le visage de 1-Antechrist y rappelle, par une effrayante ressemblance, la face adorable du Sauveur, en même temps qu'il respire toutes les passions de l'enfer. A ses pieds sont entassées les richesses de la terre qu'il distribue à ses adorateurs, et, au seuil du temple, des ;bourreaux tranchent la tète aux deux prophètes. Mais dëjè dans les airs plane l'ange armé du glaive qui va précipiter l'imposteur, au moment où il tentera de jf^enleter au ciel. Ces images n'ont rien de plus hardi q«e le poëme dans lequel Jacopone de Todi voulut peindre d'un seul trait toutes les erreurs de son temps, et qu'il intitula le Combat de V Antéchrist. c< C'est main- «' tenant l'heure de savoir qui aura du courage : la trier bolation prédite approche ; de tous côtés je là vois « éclater comme la foudre, La lune s'est obscurcie, et
• Ditari cupiunt, ut turritae dapibus lances indica pigmenta redolcant, ut in crystallinis vasculis adulterata mille vina ilavescanti ut quocumque venfunty prdestô cubicnlum operbsis et mirabilitcr tcxtis cortinarum phaleris induaut, sicque parietes domus ab oculis intuentium tanquam sepeliendum cadaTcr involirunt. »
c< le soleil voilé de ténèbres : je vois tomber les étoiles u du ciel. L'antique serpent semble déchaîné; je vois à « sa suite le monde entier : il a bu les eaux de toute la c< terre, il pense engloutir le fleuve du Jourdain et dé- « vorer le peuple du Christ. — Le soleil, c'est le Christ « qui ne fait plus de signes pour fortifier ses serviteurs. « Nous ne voyons plus de miracle qui soutienne la fidéc< lité du peuple : les mauvais en font un sujet de doute; « ils nous insultent méchamment, et les raisonnements « vrais ne peuvent les entraîner. — La lune aussi s'est « faite obscure, elle qui autrefois éclairait le monde a dans la nuit; elle qui fut notre guide s'est tournée <( en ténèbres. C est le corps du clergé qui se fourvoie, « et qui a pris le mauvais chemin. Seigneur Dieu! « qui pourra échapper? — Les étoiles tombées du ciel « représentent le corps des religieux. Beaucoup ont « quitté la route pour se jeter dans des voies périlce leuses. Les eaux du déluge sont montées, elles ont c( couvert les montagnes et submergé toutes choses. « Dieu, soyez en aide, soyez en aide à ceux qui nac( gent!... — Homme, mets-toi sous les armes, car « rheure est venue : fais en sorte d'échapper à cette c< mort. On n'en vit jamais de si cruelle, jamais on n'en « verra de si terrible. Les saints en furent dans l'épou- « vante : bien insensé me semble qui ne la craint « pas (1). »
Mais la satire de Jacopone est en même temps une
(1) Jacopone, IV, 14.
DE JAGOPONË. 201
prédication populaire : elle rappelle les hardiesses des orateurs contemporains, accoutumés à déchaîner le ridicule^ à réjouir la foule, s'il le faut, pour la convertir. L'insensé de Todi, qui autrefois entraînait à sa suite les enfants et les désœuvrés, afin de les instruire par ses paraboles, continuait maintenant d'évangéliser le peuple par ses vers. Les chants des anges avaient annoncé le Christ aux bergers : comment la poésie chrétienne aurait-elle dédaigné les pauvres? Aussi l'Église, à côté de sa liturgie solennelle, avait fait place aux cantiques familiers : elle tolérait les chants des épitres farcies et la représentation des mystères. Toutefois ces drames religieux, qui faisaient la joie du peuple de ce côté des monts, semblent avoir pénétré plus tard en Italie. Si l'on trouve les mystères représentés au treizième siècle à Padoue, à Florence, dans le Frioul (1), rien ne prouve encore que la poésie s'y joignît à la mise en scène. Je crois découvrir dans les écrits de Jacopone les premiers essais du drame populaire en langue italienne. On y remarque, en effet, une suite de poëmes pour les principales fêtes de l'année : pour la Nativité, la Passion, la Résurrection, la Pentecôte, l'Assomption; pour les anniversaires de saint François, de sainte Claire, de saint Fortunat, patron de Todi. Mais souvent le génie du poète ne peut se contenir dans le récit de l'action; il faut qu'il y assiste, qu'il voie les personnages, qu'il les fasse voir, et que, s' effaçant derrière eux, il
(i) Muratori, Antiquit, UaL, t. II, dissertai. 29. De spectaculis et ludis publicis medii xvL
laisse Tioiditoire ravi d'avoir entendu le Christ luiij^ême, les anges et les saints. Je distingue plusieurs pièoes dont les rôles et les dialogues semblent distribués pour une récitation publique : c'est le Sauveur et >les deux disciples d'Emmaus; ce sont les apétres recevant rÇsprit-Saint et se partageant le monde (i). C'est sur* tout un petit drame de la Compassion de la Sainte Vierge, où je retrouve toute Tinspiralion du Stahat Mater.