LE MESSAGER, LA VIERGE, LÀ FOULE, LE CHRIST
LE i^ssAGER. cc Dame du paradis, ils ont pris ton fils, c< le Christ bienheureux; accours, et vois : je crois qu'ils c< le tuenty tant ils l'ont flagellé (1). »
LA VIERGE. c< Comment cela pcut*il être, qu'un homme « ait mis la main sur lui? car il ne fit jamais aucun mal, « le Christ, mon espérance... »
LE MESSAGER. c( dame! hâte-toi, et viens > à son c( aide. Us ont craché au visage de ton fils, et h foule a l'entraîne d'un lieu à l'autre : chez Pilate ils l'ont «mené, p : , ,,
LA VIERGE. « Pilate! ne fais point tourmemter mon « fils! car je puis te montrer comme on l'accuse à « tort.i. >)
(1) Jacopone, liv. III, 2, 5, 8, 9. 10, 13. 15, 21, 25, 25, 26, 27, 16, 48.
(2) Jacopone, lib. II!, 12.
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LA FOULE. c< Crucifiez-le! crucifiez-le! L'homme qui « se fait roi désobéit au sénat. »
LE HESSAGER. c( Madame, voici la croix que le peuple <c amène, et sur laquelle la vraie lumière doit être fc élevée. »
LA VIERGE. « croix! que vas-tu faire? Tu m'ôteras <!( mon fils! Et que lui reprocheras-tu, puisqu'on lui « le péché n'est pas?... »
LE MESSAGER. c( Madame, voici qu'on lui saisit la main^ « et que sur la croix ils l'ont étendue; ils la fendent « d'un gros clou^ tant ils ont enfoncé le fer. Maintece nant, c'est l'autre main qu'ils prennent; ils l'étendent « sur la croix, et la douleur s'embrase à mesure qu'elle « se multiplie. Madame, le moment est venu de percer « les pieds; on les cloue au bois, et, par le poids qu'ils « supportent, ils ont rompu tout le corps. »
LA VIERGE. « Et moi, je commencerai le chant funè- « bre. fils qui fus ma joie! Qui a tué mon fils?... Ils <c auraient mieux fait de m'arracher le cœur... »<
!£ CHRIST. « Femme, pourquoi te plains-tuî Je veux « que tu survives, que tu me sois en aide auni'iîompa- « gnons que je me suis donnés sur la terre. » : ;
LA VIERGE. « Mon fils, uo parle point de la sorte. Avec « toi je veux mourir; je veux monter sur la croix, et c< mourir à ton côté. Ainsi le fils et la mère auront la « même sépulture, puisque le même malheur jette « dans le même abime la mère et le fils. )>
LE CHRIST. « Femme, je remets dans tes mains mon « cœur affligé. Jean, mon bien-aimé, sera nommé ton
« fils. Jean, ma mère est à loi, reçois-la charilable- « ment; prends pitié d'elle, car son cœur est percé. »
LÀ TIERCE. <x Mon fils, Tâme s'est échappée de tes « lèvres... mon fils innocent, ô mon fils resplendis- « sant, qui es allé éclairer un autre monde, comme je « te vois obscurci!... mon fils blanc et blond, mon « fils au doux visage, ah ! par quelle raison le monde « a-t-il voulu ton opprobre et ta mort? Fils aimable et « cher, fils delà femme désolée, ah! que ce peuple t'a c< traité méchamment! Et toi, Jean, mon nouveau fils, « ton frère est mort. Ah ! j'ai senti la pointe du glaive « qui me fut prophétisé!... »
Supposez cette scène représentée le vendredi saint, sous le portique d'une église, par des paysans italiens, les plus passionnés des hommes, et vous avez les commencements de la tragédie chrétienne. Jamais la douleur ne jeta des cris plus déchirants que ceux-ci; et jamais non plus la joie n'eut des accents plus aimables que les noëls de Jacopone, soit qu'il mène les bergers à ' la crèche, soit qu'il conduise aux pieds de la Vierge une troupe de pieux fidèles qui la supplient de leur prêter un moment l'enfant divin. Il faut lire dans leur langue ces chants, dont on ne peut traduire ni la mélodie musicale ni la grâce enfantine. On voit le théo* logien, le censeur de l'Église et du monde, se faire petit avec les petits, s'occuper de leurs plaisirs, et trouver des cantiques d'une simplicité et d'une douceur incomparables pour réjouir la bonne fileuse au berceau de son nouveau-né, ou pour élever à Dieu l'âme du pâtre
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perdu dans la montagne. Comme il est de toutes leurs fêtes, il connaît aussi leurs devoirs et leurs peines. C'est pour eux qu'il résume en soixante-six couplets une série de proverbes qui sont la philosophie du peuple : c< A qui la vie est douce, la mort est douloureuse. « — Sache de la poussière tirer la pierre précieuse, de c< l'homme sans grâce une gracieuse parole, du fou la « sagesse, et de l'épine la rose. Secours Ion ennemi a quand lu le trouves en péiil. Si la souris peut délice vrcr le lion, si le moucheron peut précipiter le tau- « reau, je te donne ce conseil de ne mépriser perce sonne. — Quand tu peux être humble, ne te montre c< pas fort (1). »
Mais j'honore surtout ce poëte des pauvres lorsqu'il célèbre la pauvreté. Le peuple n'a jamais eu de plus grands serviteurs que les hommes qui lui apprirent à bénir sa destinée, qui rendirent la bêche légère sur l'épaule du laboureur, et firent rayonner l'espérance dans la cabane du tisserand. Plus d'une fois sans doute, au coucher du soleil, quand les bonnes gens de Todi revenaient du travail des champs et serpentaient le long de la colline, les hommes aiguillonnant leurs bœufs, les femmes portant sur le dos leurs enfants basanés, derrière eux quelques religieux franciscains, les pieds tout couverts de poussière, on les entendit chanter la chanson de Jacopone qui se mêlait aux tintements de l'Angelus : c< Doux amour de pauvreté, combien faut-il
(1) Jacopone, lib. U, 52.
« que nous t'aimions! — Pauvreté, ma pauvrette, THu-^ « milité est ta sœur; il te suffit d'une écuelle et pour « boire et pour manger (1). — Pauvreté ne veut que « ceci : du pain, de l'eau et un peu d'herbes. Si queU « que hôte lui vient, elle y ajoute un grain de sel. ^ « Pauvreté chemine sans crainte; elle n'a pas d*ennea mis : elle n'a pas peur que les larrons la détroussât. « — Pauvreté frappe à la porte des gens; elle n*a ni c< bourse ni besace; elle ne porte rien avec elle, si ce « n'est son pain... -^Pauvreté meurt en paix; elle ne « fait pas de testament; on n'entend point parents et « parentes se disputer son héritage. — Pauvreté, pau- « vrette, mais citoyenne du ciel, nulle chose de la terre « ne peut réveiller tes désirs. . . — Pauvreté, grande mo- « narchie, tu as le monde en ton pouvoir, car tu pos- « sèdes le souverain domaine de tous les biens que tu « méprisés. — Pauvreté, science profonde; en mépri- (( sant les richesses, autant la volonté s'humilie, autant a elle s'élève à la liberté... — Pauvreté gracieuse, tou- « jours en abondance et en joie! qui peut dire que ce « soit chose injuste d'aimer toujours la pauvreté? »
(1) Jacopone, lih. Il, 4 :
Dolce amor di poverUde, Quanto ti degianio amare!
Povertade poverella, Umiltade c tua sorella; Ben ti basla la scodella, Ë al bere e ai mangiare.
Cette pièce et quelques autres compositions de Jacopone ont été publiées par M. Chavin de Malan, à la suite de son Histoire de saint François d'Assise,
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Nous savons que^ celte pauvreté glorifiée, dounée ea spectacle au moyen âge par saint François et ses disciples, n'a pas eu les louanges des modernes. On accuse l'Église d'avoir réhabilité, non la pauvreté même, mais la mendicité, mais l'aumône, qui humilie le pauvre, qui l'oblige et le constitue redevable. On reproche à la société chrétienne d'avoir inventé la charité pour soi dispenser de la justice. Mais pour nous, la mendicité et l'aumône sont deux conditions inséparables de toute la destinée humaine. Nous croyons que la Providence, avant l'Ëglise, a pris soin d'obliger l'homme à l'homme et les gâiérations aux générations par un enchaînement de {bienfaits, dont on ne s'acquitte pas, et qu'elle a su mettre les plus fiers dans la nécessité de demander la charité et de la recevoir. D'un côté, il n'est pas d'homme si libre qui ne soit redevable au moins à son j)ère, à sa patrie; qui ao soit pauvre des biens de la terre ou des. biens de l'intelligence, qui ne les attende d'autrui. Quel savant ne s'est assis aux pieds d'autres plus savants que lui, et ne leur a mendié des lumières? Les heureux mendient des plaisirs, et les affligés qui viennent pleurer auprès de vous mendient une de vos larmes* Au milieu de cette mendicité universelle des hommes, saint François se fit mendiant comme eux pour les servir; car les malheureux ne se laissent volontiers servir que par leurs pareils. D'un autre côté, l'aumône que les disciples de saint François reçoivent, celle que le christianisme prêche et bénit, n'est point l'encouragement de l'oisiveté. L'aumône est la rélribu-
tion des services qui n ont pas de salaire. Les grands services sociaux, ceux dont une nation ne se passe jamais, ne peuvent ni s'acheter, ni se vendre, ni se tarifer à prix d'argent. La société paye la denrée du marchand, mais elle ne paye ni le sacrifice du prêtre, ni la justice du juge, ni le sang du soldat. Seulement elle leur donne le pain pour qu ils continuent de vivre et de servir, mais elle le leur mesure avec une parcimonie honorable, précisément pour qu'il soit manifeste qu'elle n'a pas prétendu les payer. De même l'ouvrier valide qui donne son travail reçoit le salaire; mais le pauvre qui souffre, qui mérite, qui, dans l'Église, représente et continue le Christ, le pauvre reçoit Faamône. Voilà pourquoi les grands ordres religieux du moyen âge, les plus savants, les plus actifs, firent profession de recevoir Taumône publiquement, la rendant ainsi à jamais respectable; car qui pouvait dire désormais que la société humiliât le pauvre, quand elle rétribuait ses mérites du même prix que l'enseignement de saint Bonaventure et de saint Thomas d'Aquin?
Les intentions de Jacopone ne furent pas trompées. Pendant que tant de poètes attendirent vainement dans leur tombeau la gloire qu'ils s'étaient promise, l'humble popularité que cherchait le pénitent de Todi ne manqua point à ses vers. J'en juge par les nombreux manuscrits disséminés en Italie, en France, en Espagne, et par les huit éditions publiées du seizième au dix--
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sqfrtième siècle (1). En même temps que les reliques du Bienheureux étaient portées sur les autels, la piété publique s'attachait aux restes de sa pensée. Ses poésies furent commentées d'abord par le Calabrois Modio, l'un des compagnons de saint Philippe de Néri ; ensuite par Tresatti de Lugnano, théologien de l'Ordre de Saint- François. Traduites en langue castillane, elles animèrent l'ardeur des milices franciscaines qui allaient porter l'Évangile et chercher le martyre sous le ciel de l'Amérique méridionale, encore plus homicide que ses peuples (2). Mais, en comparant les éditions, en les rapplrochant des manuscrits, on trouve une différence singulière dans le nombre des pièces qu'on y compte. Le recueil de Jacopone a subi des interpolations nombreuses; les copistes y ont introduit plusieurs cantiques du Franciscain Ugo délia Panciera (3), et peut-êlre
(i) Wadding, ScripL ord. Minor., p. 366, cite plusieurs manuscrits de Jacopone conservés dans les bibliothèques de Rome, d^ Assise et de SéTÎlle. On y peut joindre deux manuscrits de la Bibliothèque nationale, le premier, sous le n' 8146, petit in -8' d'une excellente écriture, ayant appartenu au grand sculpteur Luca della Robbia ; le second, sous le n"" 7783, in-8* d'un plus grand format et d'une écriture moins belle.
L^édition princeps, imprimée par Bonaccorsi, parut à Florence le 28 septembre 1490. Voici les autres éditions indiquées par Wadding :
Florence, Bonaccorsi, 1540; Rome, Salviani, 1558; Naples, Lazaro Scorrigia, 1615; Venise, 1514; tWrf., 1556; ibid,, Misserini, 1617. Wadding cite encore une édition de Bologne, dont il ne donne pas la date. Une partie des poésies de Jacopone a paru à la suite de la Théologie mystique de saint Bonarenture, pubUée par Tempesti, Lucques, 1 746. L'Académie della Crusca a mis les poésies de Jacopone ali nombre des lesti di lingua,
(2) Wadding, ibid, La traduction espagnole parut à Lisbonne en 1576.
(3) Le manuscrit 8146 de la Bibliothèque nationale contient quatre- Tinjg;t-dix poèmes ; le manuscrit 7783 en renferme cent quinze ; Tédition princeps en a cent deux; celle de Venise (1617), à laquelle je me suis
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d'autres poèmes dont nous ne connaissonid pas les^ auteurs. Ce fut le sort des livres vraiment populaires au moyen âge^ qu'on se servit de leurs pages poorconseiP* ver des compositions moins sûres de vitre; :à peu près comme on abritait dans une église les fr^gmwta de sculpture profane qu'on voulait sauver.
Il est vrai que le retour de fortune qui menacci toutes les renommées d* ici-bas a fait depuis longtemps oublier Jacopone, comme tant d'écrivains, tant de peintres du même siècle. Nous aurions voulu tirer de Fombre la figure de ce poète, qui se détache si bien de la foule, qu'il faut aller chercher sous des haillons et dans un cachot; de ce poète tout brûlant d'amour de Dieu et de passions politiques, humble et téméraire, savant et capricieux; capable de tous tes ravissements quand il contemple, de tous les emportements quand il châ^tie; et, lorsqu'il écrit pour le peuple, descendant à des trivialités incroyables, au milieu desquelles il trouve tout à coup le sublime et la grâce. Nous n avons pas méconnu ses défauts : il a le génie, il n'a pas le goût, le goût, cette pudeur de l'imagination qui ne supporte pas les excès. 11 aime, au contraire, les images repoussantes; et lorsque, par exemple, en expiation de ses péchés, il
attaché, n'en compte pas moins de deux cent onze. Dans ce nombre sont deux cantiques attribues par saint Bernardin de Si^ine à saint François :
Amor de caritalc.
In foco r amor mi mise.
Wadding cite un manuscrit de la bibliothèque Cbigi (cod. 577) qui contient, avec des poésies de Jacopcne, celles de Ugo de Prato, surnommé délia Panciera, missionnaire en Tartarie vers 1307, et mort vers 1330.
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veat demander à Dieu tous les maux de celle vie, il se platt à dresser un dénombrement de maladies dont les noms seuls font horreur. Mais tournez quelques feuil* lets, et Yous verrez dans un de ses chants mystiques les Verius descendre au-devant de lui toutes radieuses de beauté, sur une échelle de fleurs et de lumière. Ces contrastes me rappellent le grand peintre Orcagna et son Triomphe de la MorU On y voit trois cadavres à trois degrés divers de décomposition, des estropiés, des lépreux qui voudraient mourir, des démons grimaçants. Quoi de plus trivial? Mais en même temps quoi de' plus pathétique et de plus gracieux que le groupe de^jeunes gens et des jeunes femmes devisant d'amour au son du iulh, dans Toubli de la mort qui va les moissonner, tandis que les solitaires Tattcndent paisiblement âiur leur montagne, occupés, l'un à lire la Bible,* Tautre à tirer le lait de ses chèvres? A vrai dire, le poëte et le peintre ont bien le caractère de leur temps, de cette époque plus douée d'inspiration que de mesure, plus prompte à concevoir les grandes pensées que persévérante à les soutenir, qui commença tant de monuments et en acheva si peu, qui poussa si vigoureusement la réforme chrétienne, et qui laissa subsister tant de dés- ^dres, capable de tout en un mot, hormis de cette médiocrité sans gloire dont se contentent volontiers les •siècles faibles.
Il est temps de rendre à Jacopone sa place au berceau de la poésie italienne. Quand il parut, toute Tltalie retentissait de ce concert poétique dont les préludes
ayaient salué 1* aurore du treizième siècle : les chaute Yenus de Sicile avaient éveillé en Toscane un écho qui ne devait plus se taire. Cependant les Siciliens et les Toscans ne faisaient guère que répéter les Provençaux. Sans doute ils s'étaient approprié tout Fart des troubadours, toute rharmouie de leurs chansons, toutes les formes du sonnet, du tenson et du sirvente. Mais le fléau de cette poésie, c est le lieu commun, ce sont les fleurs, le piintemps, les dames célébrées sur la foi d'autrui, et l'amour chanté par ceux qui n'aimèrent pas. Les imaginations réduites à vivre d'emprunt recouraient aux souvenirs de la mythologie; et le fils de Vénus, avec son arc et ses flèches, venait au secours des poètes épuisés. Jacopone, au contraire, a l'horreur du lieu commun. Il n'imite rien, si ce n'est peut-être les cantiques de saint François et des premiers Franciscains : encore les surpasse-t-il de beaucoup par le nombre et la variété de ses compositions.* U ne puise plus aux fontaines profanées du vieux Parnasse, mais à la source des larmes, mais à la veine intarissable de la douleur et du repentir. Pour lui, l'art des vers n'est plus un jeu, mais un devoir. L'impétuosité de ses sentiments passe tout entière dans son style, et lui donne l'essor. Avant Jacopone, on voyait bien, pour ainsi dire, pousser les ailes de la poésie italienne; mais elle attend jusqu'à lui pour les déployer.
Si Jacopone laissa bien loin derrière lui ses devanciers, il eut le second mérite d'ouvrir la voie au plus grand de ses successeurs. On rapporte que Dante con-
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nut le poëte de Todi, qu'il Taima, et qu'envoyé en ambassade auprès de Philippe le Bel il lui récita des vers de ce religieux, dont la verve tenait en échec la politique de Boniface YIIL Quoi qu'il en soit, Dante, au moment de prendre la parole, non devant un roi, mais devant l'auditoire immense que les siècles lui ont donné, trouvait assurément les esprits préparés par celui qui le précéda comme poëte théologîque, comme poêle satirique, comme poète populaire.
Gomme poëte théologique, Jacopone osa, le premier des modernes, demander à la métaphysique chrétienne, non des vérités seulement pour instruire les hommes, mais des beautés pour les ravir; non plus des leçons, mais des chants. Au premier abord, rien ne parait plus téméraire. Il semble qu'introduire un principe scientifique dans la poésie, ce soit y jeter un souffle glacé. La science reste froide, en effet, tant qu'elle demeure en présence du connu. Mais, tôt ou tard, il faut bien qu'elle arrive à l'inconnu, à des mystères qui la tourmentent, et qui par conséquent réchauffent. En remontant le cours des vérités secondaires, elle s'achemine vers la source première du vrai, où est aussi la sourte du beau. Jacopone connaît ces chemins, il a exploré les abîmes et les hauteurs de l'infini. Soit qu'il nous donne tout le spectacle de la damnation dans une âme coupable, soit qu'il décrive les cieux mystiques, et qu'il les traverse pour aller s'anéantir devant Vlncréé, que fait-il, sinon de frayer à Dante les routes de Tenfer et du ciel? Il a touché d'avance aux grands problèmes
%fé LES POÉSIES
religieux que son successeur soulèye à chaque pas^ et qu'on lui reproche injustement, comme si ce n'était pas un effort du génie d'avoir construit ce paradis tout spirituel, dont la première béatitude est de connaître; et la seconde d'aimer.
Comme satirique, Jacopone exerce ayant Dante la censure de son temps et de son pays. Tous deux désabusés des joies humaines, tous deux persécutés, condamnés à manger le pain d*autrui, ils virent sans illasiôii, l'un du fond de ^n cachot, Tautre de son extir^ le mal d'un siècle qui ouvrait la décadence du moyra âge. Us en virent tout le mal, et trop peu le kiéni;. ils erurent à sa ruine, et tous deux, comme ce Juif de J[ériAalQin> allèrent, sur les remparts croulants de la société, crier: c( Malheur à la ville! malheur au temple! » Jacopone fait plus, et, par un exemple quelquefois répréhenaible, il favorise des libertés que Dante ne se refusera pas. Après tout, le vieil Alighieri aima l'Église comme il aima sa pairie, avec sévérité, mais avec passion. S'il eut des paroles dures, des paroles injustes, poiir plusieurs papes, sans cesser de vénérer en eux la puissance des clefs, quelles injures n'eut-il pas pour Floreflçe? Et cependant qui pourrait dire qu il n'aimait pas sa patrie, quand tout son désir était de s'en faire rouvrir les portes, et, comme il le dit, d'aller finir ses jours c( dans le beau bercail où il dormit petit agneau? »
Enfin, comme poète populaire, nous avons entendu Jacopone chanter dans le dialecte des paysans de TOmbrle. De là l'inégalité prodigieuse de son style, où il
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porte tour i tour les inspirations de la Bible, les formules de l'école, quelquefois la délicatesse des troubadours, mais bien plus souvent la grossièreté des cheniéns^et des bûcherons. Mais de là aussi ces nouveau tés de langage, ces alliances de mots, ces figures que n'aurait jamais trouvées le poëte d'une société plus polie et moins naïve. On chemine, pour ainsi dire, à travers ses poésies, comme à travers les belles montagnes qu'il habita; oay foule des herbes épineuses, mais qui, en se brisant sous le pied, exhalent un parfum inconnu aux gens de la plaine. Dante est bien plus engagé que JacopQne dans le commerce des lettrés : il répudie les dialectes provinciaux, pour s'attacher à ce qu'il appelle l'idiome des cours. Toutefois, quand il s'agit de composer son. style, nç croyez pas qu'il se contenle de ce vècabulaire affadi que les rimeurs du temps se passaient de main en main. Lui aussi va chercher le langage poétique à sa véritable origine, c'est-à-dire dans lepeuple; il ramasse les fortes expressions, les rudes métaphores que le moissonneur a laissées tomber sur le sillon, et le.pèlerin sur le bord de la route. 11 n'hésite, pas, j'oserai même dire pas assez, à recueillir le terme trivial, dont il aime la saveur amère et sauvage* C'est ainsi qu'il se fait sa langue, et qu'il fixe en même temps celle de son pays. Car voici en quoi Dante me semble principalement redevable au poëte franciscain. Nourri dans les écoles, et pénétré de la lecture des classiques, non de Virgile seulement, mais d'Ovide, de Lucain, de Stace, Dante fut tenté d'écrire en latin, et
composa d'abord en hexamètres le début de TEnfer. Mais, quand il considérait la vanité, Favarice des lettrés contemporains, il s'indignait de veiller et de pâlir pour le plaisir de ces esprits dégénérés. Dans ses perplexités, il eut sous les yeux l'exemple de Jacopone; il vit que la foi n'enseignait pas de mystères si purs, ni la philosophie de spéculations si hautes, qui ne pussent descendre dans ridiome de la multitude. 11 brûla donc ses vers latins; et bientôt après les forgerons et les muletiers chantaient les stances de la Divine Comédie^ en même temps que les docteurs montaient en chaire pour l'expliquer. C'est que Dante, comme nous l'avons déjà dit, venait de fixer la langue italienne. En effet, les langues sans grands ouvrages sont comme des villes sans monuments. Celles-ci se déplacent ais^^ient, elles passent d'un bord du fleuve à l'autre, et de la colline à la vallée. Mais, si une grande basilique, un palais communal s'élève au centre de la cité, le puissant édifice retient, pour ainsi dire, les maisons qui s'appuient contre ses murs, et les habitants qui aiment Tombre de ses tours. De même un monument littéraire retient, pour ainsi dire, autour de lui la langue dont il est le modèle, et la postérité ne s'en écarte pas facilement. La langue italienne était vivante : le poëme de Dante la fit immortelle.
Si, en finissant, je m'arrête avec complaisance au glorieux poète dont Jacopone fut le précurseur, c'est que Dante tient de plus près qu'on ne pense à l'école religieuse et littéraire des disciples de saint François.
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Non qu'il faille le compter, comme on Ta fait trop naïvement, au nombre des écrivains franciscains. Mais il épuisa toutes les richesses de son génie pour célébrer le Pénitent d'Assise; mais c'est aux leçons de saint Bonaventure qu'il déroba les plus pures clartés de sa théologie mystique; mais surtout, quand mourut ce grand homme, tout chargé de l'admiration et de Tingratitude de ses contemporains, il voulut être enseveli avec l'habit du tiers ordre, et dans l'église de Saint-François. Durant les orages de sa vie, il avait beaucoup péché; mais il pensa chrétiennement que le jugement de Dieu lui serait plus doux s'il s'y présentait sous les livrées de l'humilité, et que la foudre, qui n'épargne pas les lauriers du poète, respecterait le vêtement du pauvre.
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