I.e Christ
« Mets Tordre dans ton amour, si tu m'aimes. La «vertu ne réside que dans l'ordre... et toutes les « choses que j'ai créées sont faites avec nombre cl a mesure, toutes sont ordonnées à leur fin dernière... « Gomment donc par trop d'ardeur es-tu tombée en « démence, âme chrétienne? Tu es sortie de l'ordre, et ^ ta ferveur ne connaît pas de frein. »
L'Ame ou François :
« Christ! tu m'as dérobé le cœur, et tu me dis de c( mettre l'ordre dans mon âme!... Toi-même tu n'as « pas su te défendre de l'amour. L'amour t'a fait venir « du ciel en terre; tu es descendu jusqu'à cette bassesse « d'aller par le monde comme un homme méprisé. Tu « n'as voulu ni maison ni terre, mais la pauvreté seule ce pour nous enrichir. Dans la vie comme dans la « mort, tu n'as montré qu'un amour sans mesure qui <c te dévorait le cœur.
« Souvent tu cheminas sur la terre comme un homme « enivré; Famour te menait comme un homme vendu. « En toutes choses tu ne montras qu'amour, ne te sou- « venant jamais de toi... Et je sais bien que, si tu ne « parlas point, si tu ne t'excusas pas devant Pilale, ce « fut pour conclure le marché de notre salut sur la t< croix dressée par l'amour. »
80 SAINT FRASÇOI?.
Quand les trois poèmes qui viennent d'être cités appartiendraient entièrement à saint François, on pourrait encore trouver qu'une œuvre si courte répond mal à une si longue préparation, et que c'est bien peu pour une telle vie d'aboutir à un recueil d'environ cinq cents vers. Cependant, si le serviteur de Dieu attendit jusqu'à la dix-huitième année de sa conversion pour laisser déborder son âme et pour dicter ses chants, on ne doit plus être surpris de leur petit nombre. Saint François ne vécut plus que deux ans; il les vécut abandonné à des ravissements d'esprit et à des souffrances de corps qui n'avaient plus d'expression dans les langues humaines. Enfin, le 4 octobre de l'année 1226, il entra en agonie, et, après s'être fait chanter encore une fois le Cantique du Soleil, il rendit le dernier soupir. Mais c'est le privilège des saints et des poètes, que la mort ouvre pour eux, même sur la terre, une nouvelle vie. Pendant qu'on les pleure, ces morts glorieux commencent à agiter le monde : leurs paroles et leurs exemples vont de siècle en siècle leur susciter des disciples, des interprètes et des imitateurs; de sorte que, pour être juste avec eux, il faut leur compter, non-seulement les œuvres qu'ils laissèrent, mais celles qu'ils ont inspirées.
La mission poétique de saint François, cachée pour ainsi dire par les autres soins de sa vie, n'eut jamais plus d'éclat que dans le siècle qui suivit sa mort. Luimême s'était choisi sa sépulture sur une colline à l'orient d'Assise, où se faisaient les exécutions criminelles, et
qu'on nommait la colline de l'Enfer. Mais^ à peine l'eut-on déposé dans le tombeau, qu'on y sentit je ne sais quoi de puissant qui remuait pour ainsi dire la terre et qui sollicitait les esprits. Le pape Grégoire IX mit le mort au nombre des saints, et décida que le lieu de son repos s'appellerait la colline du Paradis. Dès lors il n'y eut plus d'honneurs trop grands pour ce pauvre; les peuples se souvinrent de son amour, et voulurent lui rendre plus qu'il n'avait quitté pour eux. Et, comme il n'avait eu ni toit ni serviteur, il fallut qu'on lui bâtit une demeure magniûque comme le palais qu'il avait rêvé dans sa jeunesse, qu'il vît entrer à son service tout ce qu'il y avait d'ouvriers excellents dans les arts chrétiens. Ordinairement, le Catholicisme pense avoir assez fait pour ses saints en plaçant leur châsse sur un autel, dans une église qui prend leur nom. Pour le pauvre d'Assise, on dut premièrement creuser le roc à des profondeurs inusitées, afin de dérober le corps au péril de ces vols de reliques si fréquents au moyen âge. Sur la tombe on dut ériger une première basilique pour recevoir la foule des pèlerins, et au-dessus de celle-ci en construire une seconde qui portât la prière plus près du ciel. Un architecte du Nord, Jacques l'Allemand, vint élever ce double édifice; il y mit toutes les ressources de l'art gothique, toutes les traditions du symbolisme chrétien. Il fit de la basilique inférieure une nef solide, mais sans ornement, avec des arcades surbaissées et des ouvertures qui n'admettent qu'un jour douteux, comme pour rappeler la vie pénitente de saint
François sur la terre. Il fil l'église supérieure avec dés murs légers, des voûtes hardies, de longues fenêtres inondées de lumière, pour représenter la vie glorieuse de saint François dans le ciel. Le plan du monumeni rappelait la croix du Sauveur; les murs étaient dei marbre blanc, en mémoire de la Vierge trèshpure^ et flanqués de douze tourelles de marbre rouge, em souvenir du martyre des apôtres. Le clocher portait une flèche audacieuse qui inquiéta la timidité des générations suivantes. On Tabattit ; mais le nom de Jacques l'Allemand resta célèbre; la postérité l'honora comme le maître de ce grand Ârnolfo qui devait bâtir les plus beaux édifices de Florence, et ouvrir une nouvelle époque dans l'histoire de l'architecture (1).
Mais les hommes du moyen âge ne pensaient pas avoir achevé un monument pour avoir élevé pierre sur pierre : il fallait que ces pierres parlassent, qu'elles parlassent le langage de la peinture, qui est entendu des ignorants et des petits; que le Ciel s'y rendit visible, et que les anges et les saints y demeurassent pré-, sents par leurs images, afin de consoler et de prêcher les peuples. Les voûtes des deux basiliques d'Assise fu-? rent couvertes d'un champ d'azur semé d'étoiles d'or. Sur les parois se déroulèrent les mystères des deux Testaments; et la vie de saint François y fit suite au
(1) Vasari, Vita 4* Arnolfo. Petrus Rodulphus, Historia seraphicx religionis, lib. H, p. 247. Descrmmie del sancttiario d'Assisi; Assisi,
lÎYre des révélations divines. Mais, comme s'il eût été impossible d'approcher impunément du tombeau miraoalcsux, les peintres appelés à Torner de leurs fresqiies se saitirent agités d'un esprit, nouveau : ils com-^ menoèrent à concevoir un idéal plus pur, plus animé que les vieax types byzantins, qui avaient eu leur gran^deor^ mais qui, depuis huit cents ans, allaient se dégradant toujours. La basilique d'Assise devint le berceau d^one renaissance dont elle vit tous les progrès. C'est là qiieGuido de Sienne et Giunta de Pise se détachèrent peu à peu des maîtres grecs, dont ils adoucirent la sécheresse et secouèrent l'immobilité. Cimabue vint ensuite* Il représenta toute l'histoire sainte dans une série de peintures qui décoraient l'église supérieure, et que le temps a mutilées. Mais six cents ans n'ont pas terni k épleadeur des têtes du Christ, de la Vierge et de saint Jean, qu'il peignit au sommet des voûtes, ni les images des quatre grands docteurs, où la majesté byzantine s'allie déjà avec un air de vie et de jeunesse immortelle. Enfln Giotto parut, et l'un de ses ouvrages fut le T^omphe de saint François, peint en quatre compartiments sous la voûte qui couronne l'autel de Téglise ifltférieure. Rien n'est plus célèbre que ces belles fresques; mais je n'en connais pas de plus touchante que celle où sont figurées les fiançailles du serviteur de Dieu avec la sainte Pauvreté, la Pauvreté sous les traits d'une femme parfaitement belle, mais le visage amaigri, les vêtements déchirés : un chien aboie contre elle, deux enfants lui jettent des pierres et mettent des épines sur
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son chemin. Elle cependant, calme et joyeuse, tend la main à François : le Christ lui-même unit les deux époux; et au milieu des nues paraît l'Éternel, accompagné des anges, comme si ce n'était pas trop du ciel et de la terre pour assister aux noces de ces deux mendiants. Ici rien ne rappelle les procédés de la peinture grecque : tout y est nouveau, libre, inspiré. Le progrès ne s'arrête plus parmi les disciples de Giotto appelés à continuer son œuvre : Cavallini, Taddeo Gaddi, Puccio Capanna. Au milieu de la variété de leurs compositions on reconnaît l'uni lé de la foi, qui rayonne dans leurs œuvres. Quand on s'arrête devant ces chastes représentations de la Vierge, de l'Annonciation, de la Nativité, devant ces images du Christ crucifié, avec des anges si tristes pleurant autour de la croix, ou recueillant dans des coupes le sang divin, il faudrait avoir le cœur bien dur pour ne pas sentir les larmes venir aux yeux, pour ne pas s'agenouiller^ en se frappant la poitrine, avec les pâtres et les pauvres femmes qui prient au pied de ces images. Alors seulement on s'aperçoit que saint François est le véritable maître de l'école d'Assise; on sent ce qu'il lui communiqua de chaleur et de puissance. On comprend enfin comment Giotto sortit de là, capable de commencer cet apostolat trop peu connu qui en fit un si grand homme, qui le conduisit à Pise, à Padoue, à Naples, à Avignon, laissant sur son passage dans chaque ville, non-seulement des ouvrages admirables, mais des disciples par centaines pour les étudier, les dépasser, et jeter ainsi l'Italie entière dans
cette vocation nouvelle où elle devait trouver sa dernière gloire (1).
L'inspiration qui avait eu le pouvoir de former cette féconde école de peinture et d'architecture devait susciter d'autres efforts. Si j*ai insisté sur cette renaissance des arts, c'est que j'y aperçois les signes avant-coureurs d'une grande période littéraire. Quand je vois un peuple tirer la pierre des carrières, l'entasser en colonnades, en ^ives ou en flèches, couvrir les murs de ses édifices de tableaux et de mosaïques, et n'y pas laisser un coin qui ne porte quelque figure ou quelque emblème, j'ai lieu de croire que ce peuple est travaillé d'une pensée qui perce déjà sous le symbolisme architectural, qui se traduit plus clairement par les contours du dessin, et qui trouvera bientôt dans la parole une expression exacte et harmonieux. A la suite des grands artistes dont le cortège vient de passer devant nous, nous verrons descendre de la colline d'Assise toute une génération de poètes.
(1) Vasari, Vita di CimabuCy Vitadi Giotto, etc. Descriûone del santuario d'AssisL 11 ne faut pas oublier BufTalmacco, Giottino, Simon 3Icniini, qui travaillèrent dans les chapelles latérales de Téglise inférieure.