‹ La civilisation au cinquième siècle: Introduction à une histoire de la civilisation aux temps (volume 2)Chapitre 5 sur 26 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

LES PREMIERS MSGIPLES^ DE SàlM FRANÇOIS.

FRÈRE PACiriQVE. — SâlîfT BOSYATEItTURB. — JAGOMIIIO DE T&iOKE.

L'inspiration poétique peut naître dans le silence dé la cellule et jusque sur les rochers déserts où saint François cachait sesrayissemenls; mais elle ne se pro^ page que par le rapprochement des hommes, par l'enthousiasme bruyant de la foule, par l'éclat des fêtes qui émeuvent tout un peuple, et l'arrachent pour un moment aux habitudes triviales de la vie. L'Italie du itaoyen âge connaissait les plaisirs publics qui entretenaient, en des temps réputés si barbares, la culture et la politesse des. esprits. Dès le onzième et le douzième siècle, les empereurs venus pour recevoir, la couronne des mains des papes, le$ rois de Sicile, les marquis d'Esté et de Montferrat, avaient donné à leur cour tous les spectacles chevaleresques, tournois, carrousels, chevaux ferrés d'argent, fontaines d'où jaillissait le vin, salles richement décorées, retentissant du son des luths, encombrées de chanteurs, de mimes, d'improvi-

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sateurs en vers qui se retiraient chargés de présents (1). Plus lard, quand les villes lombardes eurent obtenu par le traité de Constance toutes les prérogatives de la souveraineté, quand elles battirent monnaie, levèrent des armées, rendirent la justice, elles prétendirent aussi tenir leurs cours plénières comme les empereurs et les princes qu'elles avaient vaincus. En 1214, Trévise célébra des fêtes où Ton éleva un château artificiel tendu de pourpre et d'hermine : on y enferma quantité de dames et de demoiselles, chargées de le défendre sans le secours d'aucun homme. Le siège était fait par des jeunes gens armés de fleurs, de fruits, de muscades, et de petites ampoules pleines de parfums. Les députalions des cités voisines assistaient au combat, chacune sous sa bannière. Vers le même temps, Venise, Padoue, Gênes, tinrent aussi des cours où nobles et plébéiens, unis comme des frères, passaient les jours dans les banquets et les concerts, sur ces mêmes places publiques tant de fois ensanglantées de leurs querelles. Les Toscans imitèrent ces réjouissances; ils y portèrent toute la vivacité de leur génie et toute la délicatesse de

(1) Muratori, Antiquitates Italicx, t. II, dii^scrt. 20; de Spectaculis et hidis medii xvt Donizo, de Vita comilisx Mathildis :

Tympana cum cylliaris, stivisque, lyrisqac sonant hic, Àc dédit insignis dux prœmia maxima mimis.

Francesco da Buti, dans son Commentaire inédit sur la Divine Comédie, rend ce témoignage du roi de Sicile Guillaume II : « Guglicliiio fue un uomo giusto e ragionevSle. . . In essa corte si trovava di ogni perfezione gonlc ; quiyi erano li buoni dicitori in n'ma d' ogni conditionc ; o quivi erano gli excellentissimi cantatori, quivi erano persone d' ogni solnzzo che Fi puô pensare v^udioso e onesto. »

leur goût. Florence n'épargnait rien pour fêter royalement son patron saint Jean-Baptiste. Des compagnies de mille personnes, toutes vêtues de blanc, parcouraient les rues avec des trompettes, et sous la conduite d'un chef qu'on appelait le Seigneur d*amour. Dames et chevaliers formaient des cercles joyeux autour des jongleui^, dont on écoutait les récits et les chants. On apprenait d'eux les règles du gai savoir, on s'exerçait à discuter des questions de galanterie, à rendre des arrêts d'amour, à exécuter des représentations allégoriques où ne manquait point de figurer le petit dieu malin avec son arc et ses flèches. Plus tard, Rome ellemême, la vieille ville papale, sortait de son calme et de son recueillement pour célébrer le passage de Charles d'Anjou et de Conradin par des jeux équestres, par des marches triomphales, entremêlées de groupes de chevaliers en armes et de chœurs de femmes qui dansaient en s'accompagnant avec des chants, des flûtes et des tambourins (1). Ainsi la musique, le chant, par conséquent la poésie, étaient de toutes les fêtes : on les voit représentés par une classe d'hommes appelés jongleurs, histrions, uomini di corte, devenus si nom-

(1) Muratori, disserl. 20. Rolandinus, ab ann. 1208, ad ann. 1214 : • Factum est enim ludicrum quoddam castruin, in quo positaï sunt dominae cam virginibus sive domicellabus et servitricibus earumdem, quai sine alicujus viri auxilio castruin prudcntissimc defendcrunt. Ëxpugnatum fuit hujusmodi telis et instrumcntis : pomis, dactylis et muscatis, tortellis, pyris et cotanis, rosis, liliis et violis, siinilitcr et ampuUis balsami. » — Ricordano Malispini, cap. ccxix ; G. ViUani, lib. VU, cap. lxxxix : « Una compagniu c brigata di mille uomini o più, tutti vestiti di robe biancho, con un signore detto d*Amore. » — Franccsco da Barberino, del Heggimento e costume délie donne, parle V, parte XIX.

breux^ que les magistrals s'en inquiètent, que la théologie s'en occupe, et que saint Tliomas d*Âquin décide que leur profession n'est point illicite, s'ils ne la gâtent par impureté de paroles ou d'action. Ces hommes qui Tiennent de Lombardie, de Toscane, de Sicile, qui font métier d'aller de cour en cour, d'y réciter leurs yers et ceux d'autrui, ont affaire à des auditeurs accourue comme eux de l'Italie entière. Et c'est dans ces réunions qui mettent en présence des Italiens de toutes les provinces et de tous les dialectes^ c'est là que se forme cette langue distincte des idiomes provinciaux, noble et délicate comme les plaisirs où elle est née, cette lan-* gue poétique que Dante adoptera, qu'il nommera iUuS" trCj aulica, cortigiana^ la langue des cours, ou, pour traduire plus exactement, la langue des fêtes (1).

Mais l'Italie avait des solennités bien différentes; une antre puissance non moins populaire que les républiques y tenait aussi ses cours plénières. Le 26 mai de l'an 1219 elle jour de la Pentecôte, dans cette riante vallée que dominent les terrasses d'Assise, cinq mille hommes étaient campés sous des nattes et des abris de feuillage. Ils avaient la terre pour lit, une pierre pour chevet, un sac pour vêlement; on les voyait réunis par groupes de quarante, de quatre-vingts, s' entretenant

(1) Statut de Bologne en 1288 : « Ut cantatores Francigenarum in pfaiteîs cominunis ad cantandum morari non possint. » — Saint Thomas, secunda secundœ, qusest. 168, art. 3 : • Histrionum oflicium non esse secundum se illicituin, dummodo moderate ludo utantur, id est non utendo aliquihas illicitis vcrbis vcl factis ad hidum. » — Dante, de Vnlgari Eloquentia^ lib. I, cap. xvi : « Oicimus illustre, cardinale, auliaimet curiale vulgarc in Latio, quod omnis Latia? civitalis est, et nuUius esse videtur. »

de Dieu, priant, psalmodiant, mais tout rayonnants de joie. Leur émotion gagnait la foule du peuple et des gentilshommes venus des villes voisines pour admirer un spectacle si nouveau. « Vraiment, disaient-ils, c'est ici le camp de Dieu et le rendez-vous de ses chevaliers. » €'était en effet Je chapitre général des Frères Mineurs, tenu par saint François. Les chants n'y manquaient pas. Nous savons d'ailleurs quel rayon de poésie échauffait le saint homme qui avait convoqué l'assemblée, qui en était l'âme, qui n'avait qu'à souffler sur elle pour l'embraser de son feu. Les chapitres généraux se renouvelèrent d'abord chaque année, plus tard tous les trois ans; et, quand saint François eut passé à une vie meilleure, son esprit continua de présider à ces fôles de la pauvreté, à ces cours de l'amour divin, où îl trouvait une foule émue, des imaginations libres des soucis de la terre, en un mot tout ce dont l'inspiration poétique a besoin pour s'étendre et se propager (1).

Voyez en effet les premiers temps de l'Ordre : le génie du pénitent d'Assise y éclate partout. Tout ce qu'il y avait de chevaleresque dans ses habitudes d'esprit et de langage a passé dans les traditions de ses disciples. Les allusions, les métaphores de ses discours sont devenues les devises de sa famille spirituelle. Les litanies composées en son honneur le saluent de tous les noms

(1) S. Bonaventure, Legenda S. Francisa^ cap. iv. Wadding, AnnaL, adann. 1219. Fiorelti di S, Francesco, cap. xviii : «Del maraviglioso capitolo che tenne S. Franccsco a S. Maria degli Angcli, dovc furono oltrc cinque mila frati. »

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qu'il aimait : a le Chevalier du Crucifié, le Gonfalonier « du Christ, le Connétable de l'Armée sainte. » Dès lors les Frères Mineurs ne cessent plus de se considérer comme une chevalerie destinée à relever sur le champ de bataille de la foi les milices fatiguées du Temple et de r Hôpital. Le zèle des croisades les pousse par centaines, les uns en terre sainte, les autres chez les Maures d'Afrique, où ils vont chercher le martyre; et, quand les bandes sarrasines à la solde de l'empereur Frédéric II viennent mettre le siège devant les murs d'Assise, c'est encore Tinlrépide fille de saint François, sainte Claire, qui sort, tenant TEucharislie dans ses mains, et qui met en fuite les infidèles. L'Ordre est pauvre, mais il a reçu l'héritage de ce triple amour que son fondateur portait à Dieu, à l'humanité, à la nature. Il y a bien peu de cellules si misérables qui ne soient illuminées par les visions du ciel. Les Frères s'en vont à la poursuite des lépreux, qu'ils rapportent sur leurs épaules, et des voleurs, qu'ils convertissent. Ils vivent dans une douce familiarité avec les plus humbles créatures, ils les honorent comme autant de sœurs, ils en reçoivent les services et les respects. La légende cite un bon religieux de Soffiano, si aimé des petits oiseaux, que durant sa prière ils venaient se poser sur sa tète et sur ses bras. On dit que Frère Egidio, en disputant sur la virginité de Marie, prit la lerre à témoin, et, la frappant trois fois de son bâton, en fit sortir trois lis. Saint Antoine de Padoue, voyant que les hérétiques de Rimini refusaient de l'entendre, s'approchait du bord de la

mer, et prêchait aux poissons (1). Dans ces temps héroïques de l'ordre franciscain, on peut dire que la poésie est partout. Il fallait cependant qu'elle prît corps, pour ainsi dire, et qu'elle produisît des poètes. On en peut remarquer trois dès la première moitié du treizième siècle.

Le premier est un déserteur de la littérature profane. On ignore quel nom il portait dans le siècle; on sait seulement qu'il était appelé le Roi des Vers, parce qu'on le considérait comme le prince des poètes contemporains, et qu'il excellait dans ces chants voluptueux que l'Italie a toujours trop aimés. On ajoute que l'empereur, renouvelant pour lui l'ancienne coutume romaine, lui avait décerné la couronne poétique, celle qui plus tard devait ceindre le front de Pétrarque et du Tasse. Cet homme n'avait plus rien à attendre de la gloire humaine, lorsqu'un jour il entra dans une église du bourg de San Séverine, où François prêchait. Perdu dans la foule, il considérait ce mendiant, dont il avait entendu railler la folie, et dont l'éloquence le ravissait; il crut le voir traversé de deux épées en croix : la première descendait de la tête aux pieds, la seconde allait de l'une à Tautre main. En même temps, dit la légende, il se sentait percé lui-même du glaive de la

(1) Fioretti di S. Francesco, cap. xl et xlvii. Vita B. jEgidii apud Rolland. Acta SS,y 25 april Vita S. Antonii, ibid,, 15 junii. Litanies de S. François (Chavinde Malan, Histoire de S, François d'Assise, noies, p. 210) : « S. Francisée, vexillifer Jesu Christi, — cques Cruxifixi, — auriga militîse nostrse. »

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parole divine; et, renonçant aux pompes du siècle, il alla se jeter aux pieds du bienheureux Père, qui lui donna l'habit et le nom de Frère Pacifique, parce qn'û le voyait a converti de l'inquiétude du monde à la paix a du Christ. » Mais, en faisant quitter à Frère Paci* fique les livrées du siècle, saint François n'avait point exigé de lui l'oubli de sa première profession. Lui qui avait toujours des chants sur les lèvres, et à qui les anges venaient donner des concerts, comment aurait-il pensé à bannir les poètes de sa république? Quand il improvisait ses cantiques, il chargeait le nouveau converti de les réduire à un rhythme plus exact, donnant ainsi un grand exemple de respect pour ces règles de l'art, dont les bons esprits ne se dispensent jamais « De son côté, l'ancien troubadour apprenait de lui à chercher les véritables sources de la poésie ailleurs que dan9 les lieux communs du gai savoir provençal, ailleurs que dans les réminiscences de la mythologie classique, mais au vif du cœur humain, dans ce fond inépuisable de la conscience remuée par la foi et par le repentir. Frère Pacifique devint plus tard Ministre provincial en France. Mais au miUeu des plus austères devoirs on reconnaît le poëte, ne fût-ce qu'à l'éclat des visions qui le poursuivaient. Ce fut lui qui vit un jour le ciel ouvert, et au milieu un siège vide; et une voix lui dit que ce siège avait été celui d'un ange tombé, mais que Dieu le réservait au pauvre d'Assise. Si donc il ne nous reste rien sous son nom, n'en accusons point les rigueurs du cloître. Sans doute l'ancien Roi des Vers

voulut expiefr sa gloire, et cacha son génie dans quelques-uns de ces cantiques anonymes si communs au moyen âge, comme il avait caché son front couronné sous le capuchon de saint François (i).

Pacifique, en quittant la terre, hissa à ses Frères un poète plus grand que lui dans la personne de saint Bonaventure. Rien n'est plus incontesté que le mérite théologique de ce docteur, regardé par Gerson comme le plus excellent maître qui eût paru dans l'Université de Paris* Mais on ne sait pas assez que ce beau génie, qui s'enfonça avec tant de courage dans la poussière des luttes scolastiques, n'y perdit rien de sa grâce et de son éclat. Si la philosophie de saint Thomas d'Âquin, façonnée aux procédés logiques d'Arislote, réduite à un dogmatisme exact, était faite pour l'Ordre de saint Dominique, qui s'adressait particulièrement aux classes • lettrées ; de même la philosophie de saint Bonaventure, toute pénétrée des traditions de Platon, toute brûlante de mysticisme, convenait à l'Ordre de saint François, chargé de remuer, non pas le petit nombre des savants, mais la foule, moins par la raison que par la charité. Gomme saint Augustin, comme Boêce, comme les doc-

(1) S. Bonaventure, Légènda S. Francisci, cap. iv. Tiraboschi a reconnu la première source de ce récit dans h Vie de saint François, écrite pour la seconde fois par Thomas de Celano, et restée inédite parmi les manuscrits des Mineurs conventuels d'Assise : « Erat in Marchia Anconitana secularis quidam sui oblitus et Dei nescius, qui se totum prostituerat vanitati. Vocabatur nomem ejus Rex Versuum, eo quod pr inceps foret lasciva cantantium et inventer secularium cantionum... n Cf. Wadding, ad ann. 1212 et 1225.

leurs de Técole de saint Victor, saint Bonaventure avait reconnu par quelles lumières le dogme chrétien du Verbe corrige et complète la doctrine platonicienne des idées. Appuyé d'une main sur l'Évangile de saint Jean, de l'autre sur le Timée, il en tire une métaphysique admirable, dont il faut donner l'ébauche, puisqu'elle est le principe non-seulement de tout ce qu'il écrivit, mais de tout ce qu'il y eut de plus grand dans le premier siècle de la littérature franciscaine (1).

a Toute science, dit le saint docteur, se réduit à deux livres : l'un écrit au dedans, et c'est l'ensemble des idées divines, antérieures à tous les êtres dont elles sont les types; l'autre livre, écrit au dehors, est le monde, où les pensées de Dieu se retracent en caractères imparfaits et périssables. L'ange lit dans le premier, la bête dans le second. Pour la perfection de l'univers, il fallait une créature qui pût lire dans les deux livres à la fois, et qui interprétât l'un par l'autre. C'est la destinée de l'homme; et la philosophie n'a pas d'autre emploi que de le conduire à Dieu par tous les degrés de la création : elle y parvient de trois manières. En effet, l'homme saisit les objets extérieurs par la perception; il s'y arrête par le plaisir; il les connaît par le jugement. Et d'abord nous percevons, non pas la substance des choses sensibles, mais les phénomènes,

(1) Saint Bonaventure prend parti pour Platon contre Aristote, InJÊagistrum Sentent., lib. II, dist. 4, pars I, qusest. 1, et sermon 3. In Hexsemer : « Aristoteles incidit in multos errores... execratus est ideas Platonis, et perperam. »

cW-à-dire les images qui frappent nos sens. Or ces images rappellent le Verbe divin, image du Père, et par qui seul le Père est connu. En second lieu, nous ne trouvons de plaisir que dans la beauté, et la beauté n'est que la proportion dans le nombre. Mais, comme toutes les créatures sont belles en quelque manière, le nombre se trouve partout, et le nombre, le calcul, étant \e signe principal de l'intelligence, il faut partout ^e^ connaître la marque d'un ouvrier souverain. Enfin il n'y a de jugement que par F abstraction, qui néglige les phénomènes passagers,, qui écarte les conditions de temps, de lieu, de changement, pour s'attacher aux qualités permanentes, à l'immuable, à l'absolu. Or^ si Dieu seul est absolu et immuable, il s'ensuit qu'en lui réside la règle de nos connaissances, comme le principe des existences, et qu'il y a un art divin qui produit lotîtes les beautés créées, et à la clarté duquel nous les jugeons. r> Une telle doctrine, au lieu de tout réduire au raisonnement, donne l'essor aux deux facultés qui font les poêles, et que les philosophes ont trop souvent méprisées; je veux dire l'imagination et l'amour. D'un côté, en considérant toutes les créatures comme les signes, comme la traduction de la pensée divine, on arrive à justifier l'imagination de Thomme, qui agit comme Dieu, qui traduit aussi la pensée par des figures, qui remue pour ainsi dire le ciel et la terre, hasarde tous les rapprochements, toutes les comparaisons, pour rendre moins imparfaitement l'idée qu'elle a conçue, et qu'elle désespère de reproduire dans toute

sa pureté et toale sr sfdeiideiir. De là oe qpnboUsme dont le mojeD âge trooYait reiein|de dans les saintes ÉcrilnreSy et qui avait passé dans les lirres des docteurs, dans les chants de TÉglise, dans tous les détaib de l'architecture et de la peinture sacrées. Là chaque ornement est un emblème, chaque personnage historique soutient en même temps un rôle allégorique : le palmier, par exemple, désigne la vie étemelle, et le sacriGce d'Isaac celui de Jésus-Christ. Personne ne parle ce langage avec plus de hardiesse que saint Bonaventure, dans ses opuscules trop peu connus, dont le$ titres conviendraient à des hymnes et à des dithyrambes : a les Six Ailes des Séraphins, les Sept Chemins de l'Éternité, l'Itinéraire de l'Ame à Dieu. » D'un autre coté, pour reconnaître derrière le voile de la nature la beauté éternelle qui se cache, pour écarter ce qui la dérobe, pour la poursuivre, il faut plus que l'intelligence; il faut l'amour. L'amour est le commencement de cette sagesse qui se confie moins dans le syllogisme que dans la prière. U en est aussi la fin; car ne croyez pas que le saint docteur se satisfasse d'une connaissance stérile du Créateur et de ses attributs. Arrivé au terme où la raison s'arrête, il brûle de s'enfoncer plus loin ; il veut, dil-il, abandonner pour un temps les opérations de Tentendemenl, et tourner tout l'essor de la volonté vers Dieu, jusqu'à ce qu'elle se transfigure en lui. Que si vous demandez comment cela se peut faire, interro^ gez la grâce et non la science, le désir et non la pensée, le gémissement de la prière et non l'étude des livres,

DE sànrr François. 99

r^ux et non le maître, Dieu et non l'homme, ce Mourons donc à nous-mêmes, reprend- il; entrons dans les ténèbres mystérieuses; imposons silence aux sollicitudes, aux concupiscences, aux fantômes des sens, et, à la suite du Christ crucifié, passons de ce monde à notre Père (1). »

Un esprit qui portait tant de passion dans la philosophie ne devait pas s'y contenir. 11 fallait qu'il échappât à ces habitudes d'école, à ces formes d'enseignement et de discussion, trop rigides pour sa charité, trop étroites pour sa verve. Après avoir lu et commenté durant sept ans, dans la chaire de Paris, les Sentences de Pierre Lombard, il se reposait en écrivant un livre Auquel il ne manque guère que la versification pour rappeler un poème : je veux dire la Légende de saint François. El je m'y arrête encore, puisque rien ne devait plus contribuer à former la tradition poétique des Franciscains que la légende de leur patriarche écrite

(i) S. BonaTCnture, Breviloqumm , lib.ll, cap. xxii : « Et secundum iiDC duplex est liber, unus scilicet scriptus intus, qui est Dei aeterna ars et sapientia, et alius scriptus foris, scilicet mundus sensibilis... » etc. Itmerarium mentisin Deum, cap. 11 : « Gum omnia sint pulchra et quodammodo delcctabilia... oiuncs créa tune istius sensibilis mundi unimum oontemplantis et sapienlis ducunt in Deum aeternum, pro eo quod illius priuni prindpii... illius, inquam, artis efficientis, exemplantls et ordinantis, 81^ umbrsB, resonanti» et pictur», sunt yestigia, et simulacra, et specta- 4|Aa. i Cap. VII : « Oportet quodrelinquantur omnes intellectuales opérations, et apex affectus totns transferatur et transformetur in Deum. .. Si autem quaeris quo modo hase fiant, interroga gratiam, non doctrinam, desiderium, non întdlectum, gemitum orationis, non studium lectionis, sponsum, non magbtrum, Deum, non hominem. .. Moriamur ergo et ingrediamur in caliginem'; imponamus silentium soUicitudinibus, concupiscentiis et phantasmalibi»; transeamus cum Ghristo crucifixo ex hoc mundo ad Patrem. »

par une main si vénérée. La préface annonce une eotni position sévère, un récit qui ne recueillera que des témoignages authentiques et des faits canoniquemenC constatés. Saint Bonaventurc y a mis la main par déférence pour les prières du chapitre général de TOrdrc; par gratitude pour le saint à l'intercession de qui, tout enfant, il avait dû la santé et la vie. Il a visité les lieux aimés du serviteur do Dieu, interrogé les amis et les disciples qui lui survécurent; il a tout sacrifié, assul*e^ t-il, même Tornement du style, à l'amour de la vérité. Mais, s'il aime trop la vérité pour l'altérer j>ar des ficr tiens, elle Fémeut assez pour que son langage s'en échauffe, se colore, et prenne dès le début tout l'éclat de la poésie. On n'est encore qu'à la première page, et saint François paraît déjà comme l'étoile du malin, comme Tarcren-ciel de la paix, comme un aulre Élie, C'est trop peu : saint Jean dans l'Apocalypse a vu un ange montant du côté du soleil levant, tenant à la main le sceau de Dieu; saint Bonaventurc y reconnaît le pénitent d'Assise, « ce messager du Christ, vivant de la vie des anges, venu pour appeler les hommes.aux larmes, au sac et à la cendre, et pour marquer du signe de la pénitence ceux qui pleurent leurs péchés. » liOrsqu'il s'engage dans la narration, il y porte d'abord cette sobriété qui est le cachet des bons historiens; mal^ au récit de tant d'actions saintes, l'attendrissement le *gagne, lui arrache des cris d'admiration et de joie. D se trahit surtout par cette complaisance charmante qu'il met à raconter le respect de son maître pour tous les

oavrages de Dieu, et « comment toutes les créatures lui donnaient des consolations. » Au lieu de dissimuler ce qu il y a d'enfantine simplicité dans cette amitié du bienheureux pour les oiseaux du ciel et les bêtes de la terre, il la partage, il la relève par les considérations les plus hautes. « Car, dit-il, aux yeux du serviteur de Dieu, tous les êtres créés étaient comme autant d'écoulements de cette source de bonté infinie où il eût Youlu s'abreuver; et leurs vertus diverses lui parais^ saient former un céleste concert dont son âme entendait l'accord. » EnGn, quand il est arrivé au terme de cette vie tout illuminée, pour ainsi dire, d'apparitions divines, d'extases et de prodiges; quand le miracle des stigmates vient de lui faire épuiser les dernières ressources de l'éloquence chrétienne, il rapporte la mort du saint; et, avec ce tact parfait des vrais poètes, il termine par un trait, le plus simple de tous, mais le plus gracieux : «Les alouettes, dit-il, ces oiseaux qui aiment la lumière et qui ont horreur de l'obscurité, bien que le crépuscule eût commencé au moment où le saint homme rendit le dernier soupir, vinrent en grande multitude se poser sur le toit de la maison, et longtemps encore elles continuèrent de tourbillonner joyeusement comme pour rendre au bienheureux, qui les 9afiài si souvent conviées à chanter les louanges divines, tin témoignage aussi éclatant qu'aimable. » C'est l'union de la naïveté avec la grandeur qui a donné une d juste popularité à la légende écrite par saint Bonaventure; cest là que Giotto et ses successeurs ont

trouvé le premier original de celtefigure de saint Fran^ çois qu'ils ne se lassent pas de reproduire, comme les peuples ne se lassent pas de T aimer (1).

Mais, quand la poésie s'est emparée d'une âme qui lui convient, elle ne lui laisse pas de relâche qu'elle, n'en ait tiré des chants. Il fallait que le docteur, Vhia^ torien, le ministre général de l'Ordre de Saint-rFrançoi» en vint aussi à cette faiblesse de tous les cœurs: passionnés, et qu'il composât des vers. Lui aussi, comme son maître, il s'était choisi une dame de ses pensées : * c était encore la Pauvreté qu'il célébrait en la personne de la Vierge souverainement pauvre,: mère du Dieu né dans une étable. La Vierge Marie, dont le culte eut tant de prise sur les mœurs violentes du mojén âgé, qui vit à son service tant de chevaliers et de poètes, était j)ien le seul amour digne de cet homme chaste, de qui ses contemporains disaient « qu'Adam semblait n'avoir pas péché en lui. » Et, comme les femmes de la terre aimaient à être saluées le soir par les chants des troubadours, il voulut que dans toutes les églises de son

(1) s. Bonaventure, Legenda S. Francisco prologus, cap. v : « De austoritateTÎtse ejus» et quoinodo crcaturéepraebebant ei solatium. » Gap. vmz « De pietatis adfectu, et quomodo rationc carentia videbantur adfici ad ipsum. » Cap. xiv : « Alaudae, aves lucis amicae et crcpusculonim tenebras horrentes, hora transitos'sancti viri, cum jam esset nocUs secutur» crepusculum, yenerunt in multitudine magna super teclum domus, et diu, cum insolita quadam jubilatione rotantes, glorise sancti, qui eaiT ad diviiMè laudes invitare solitus erat, tam jucundum quam cvidcas testimonium perhibehant. » — Si je ne parle point ici des Méditations sur la vie du San* veur, où j'aurais à relever tant de traits de la plus naïve poésie, ce n'est point que j'oublie ce pieux et charmant écrit, c'est parce que la critiqi^ moderne n'y reconnaît pas la main de saint Bonaventure, Waddîng, Si&tiptQ}^ Ordim S, Frmcisci, cum supplemento Sbaraleae,

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Ordre, à la ckute du joor, la cloche sonnât pour rappder le salut de l'ange à.la reine du ciel. VAngclm, ce poétique appel parti de l'humUe tour des Franciscains, vda de clocher en clocher pour réjouir le paysan sur le sillon et le voyageur sur la route (1). Cependant le saint dect6ur ne pensait pas laisser au bronze le soin de louer la Mère du Sauveur; lui-même avait essayé pour elle^ si l'on peut ainsi parler, toutes les cordes de là lyre chrétienne, psaumes imités de David, séquences populaires, cantiques de joie et de tristesse. Parmi les compositions qu'on lui attribue, je distingue un poème latin de quatre-vingt-trois octaves, en vers syllabiques rimes. On n'y voit d'abord qu'une anagramme de T^ Die Maria^ dont chaque lettre commence une strophe ; mais sous cet artifice, conforme d'ailleurs au goût de son siècle, le poète ne tarde pas à se montrer, et, avec cette richesse d'images dont les écrivains mystiques disposaient, il représente la Vierge Marie par les plus brillantes figures de T Ancien et du Nouveau Testament. C'est la Fontaine du Paradis, l'Arche du Déluge, TÉchelle de Jacob ; c'est Judith, Esther délivrant son peuple; c'est la femme qui apparut à saint Jean, revêtue du soleil, la lune sous les pieds, el le front couronné de douze étoiles. A la simplicité des sentiments, à la douceur des rimes croisées, pareilles au balancement d'un

(1) Acla canoni%ationis S. Bonaventnrse, ad calccm operum, t. VU. Moguntia;, 1609, p. 799 : < Idem enira piissimus cultor gloriosœ Virginis Matris Jesu instituit ut fratrcs populutn hortarentur ad salutandam eaindem, signo campanaî quod |M)st Completorium datur, quod credituin sit eamdem ea hora ab angelo salutatam. »

104 LES PBEVIERS DISCIPLES

berceau, on reconnaît on chant familier, composé nonseulement pour la classe innombrable des clercs, des moines, des religieux, mais pour le peuple italien, qui n'oublia jamais entièrement la langue latine, qui con~ linua de la comprendre dans les hynmes de l'Église, et qui, de nos jours encore, en garde un souYcnir confus, comme on se rappelle une langue qu'on entendit parler autrefois dans la maison de son père. Quelques savants ont contesté l'autlienlicilé du poème, et ne l'ont pas jugé digne d'un théologien si consommé. J'ai peu de penchant pour celte critique austère, qui refuse aux grands esprits le droit de se reposer de leur grandeur, de se faire petits quelquefois, pour se mettre au niveau des igaorauts et des faibles. Je m'attache bien plus volontiers au sentiment du grand Corneille, qui trouvait assez de poésie dans ces stances pour essayer de les ti*aduire, et pour satisfaire ainsi, disait il, ce à l'obligation que nous avons tous d'employer a la gloire de Dieu du moins une partie des talenls que nous avons reçus. » Yoici les premiers vers de la traduction, où la candeur de l'original disparaît un peu sous la pompe accoutumée du dix-septième siècle (1) :

(i) V^oici le tc&tc latin dans toute sa simplicité :

Ave, cœlestc lilium I Ave, ros3 speciosa!

* Atc, mater hiuniliuin,

Superis imperiosa !

Dcitatis triclinium I Uac in valle lacrymarum Da rubur, fer auxiliura, excusatrix culparum !

Ihi reste, les critiques qui effîicent cette pièce du recueil des œuvres de

Aeeepte notre hoiiunage et souffre nos louanges,

lis tout céleste en pureté.

Rose d'immortelle beauté, Vierge, mère de Thumble et maîtresse des anges ; Tabernacle vivant du Dieu de Tunivers, Contre le dur assaut de tant de maux divers Donne-nous de la force, et prête-nous ton aide;

Et jusqu'en ce vallon de pleurs Fais-en du haut du ciel descendre le remède, Toi qui sab excuser les fautes des pécheurs.

On a beaucoup exagéré la rupture qui se fît entre le moyen âge et la Renaissance. Le siècle de Louis XIV, dans sa première moitié, la plus saine et la plus vigoureuse, tient encore au passé par des racines qu'on a trop peu connues. Pondant que madame de Sévigné et toute la cour prennent encore tant de plaisir à ces romans chevaleresques tout pleins des réminiscences du Saint- Graal et de la Table Ronde, pendant que Molière et la Fontaine s^nspirent des vieux fabliaux, Bossuet se montre nourri des docteurs scolastiques, et Corneille, songeant à son salut, revient à Ylmitation de Jésus- Christ et au cantique de saint Bonaventure. C'est seulement quand une génération plus délicate eut succédé à ces grands hommes, que la mode s'introduisit de dédaigner « l'art confus de nos vieux romanciers, » et de déplorer les ténèbres où vécurent saint Thomas d'Aquin et Roger Bacon.

Si les peuples de Tltalie, au temps de saint Bona-

saint Bonaventure ne laissent pas de lui attribuer une autre compositiou mêlée de prose et de vers syllabiques rimes, sous ce titre : Corona B. Ma* ri» Virginis. On y trouve des strophes qui ne manquent pas de grâce et enharmonie.

106 l£S PREMIEBS DISCIPLES

venture, entendaient encore assez la langue latine pour qu'elle fût parlée dans la chaire sacrée et dans les conseils des républiques, le moment était pourtant ^enu où la langue vulgaire, mûrie par les sièdes, devait se trouver maîtresse des affaires et des idées. Mais rien ne hâta plus son avènement que la prédication des Franciscains, que cette parole annoncée sur les places publiques et dans les campagnes, aux pauvres, aux gens illettrés, non pas selon les règles des théologiens, mai^ à la façon des harangueurs populaires. C'est ainsi que. saint François ayant un jour visité le bourg de Monter. feltro, où était réunie une grande foule jalouse de l'enr. tendre, on rapporte qu'il monta sur un terli*e qui do^minait la place, et qu'il se mit h prêcher, en prenant pour texte ces deux vers :

Tanto c il benc cb' io aspctto, Cir ogni ipenz nC è dUetto.

On remarque aussi de saint Antoine de Padoue, qu'é* tant né Portugais il prêchait aux Italiens dans leur, langue avec tant d'efficacité, qu'il traînait après lui des auditoires de trente mille hommes (1). Tels étaient les commencements de celte prose destinée à prendre tant

(1) Cbavin do Malan, Histoire de S. François, p. 125 ; Sigonius, de Episc. Bonon.f p. 113 : « Non tainen ipse moduin prasdicantis tcnuit, sed quasi concionantis. » — Fiorelli di S. Francesco : • Dtlla prima conâderatione délie sacrosante slimmalc. » Vita S. Anlonii de Padua, apud Bolland f 13 junii, xiv : « Ncc id adiiiirationc vacat, cum in longiaqin regione natus et educatus longo tompore fuisset, quod Italico idiomate ita polire potuit quœ Toluit pronuntiare, ac si extra Ibîiam nanquam posuissel pedein. t »

de vigMur et 4e graYÎlé souâ la plume dé Danto et de liacbiavel. La poésie m devait pas rester en arrière : saint François lui avait rendu le méine service en com^ posant 86$; cantiques dans la langue de son pays. L'exemple ftit Bwny éi bientôt Torlhodoxie n'eut pas de dogntioaaâr précis^ le mysticisme ne professa pas de doctrines slbantiesy de sentiments si élevés qui ne prissent lai totme du chant populaire pour descendre dans la multitude. Mais les auteurs de cette tentative furent plus soqcieux de 1 édification d'autrui que de leur gloire. .{«es annales frainciscainés n'ont point conservé le souvenir de Frère Jacomino de Vérone, et le nom même d^ce religieux serait perdu, s'il ne se lisait à la fin d'un po&ne conservé à la bibliothèque de Saint-Marc, à Venise. Si Jacomino écrivait avant la fin du treizième siècle, comme on peut le conjecturer par tous les caractères extérieurs du manuscrit, il ne faut pas s'éton- , n^r qiie, voisin du berceau de lOrdre, il en ait porté lajHremîère^ ferveiur et la première simplicité dan&les vers^où il a voulu, comme il dit, rimer deux histoires : Tune de l'Enfer, l'autre du Paradis. Ces deux sujets n'avaient jamais cessé d'occuper les imaginations chrétîenneâ. Ce n'était pas assez qu'on prêchât au peuple les joies les peines élernelies; il voulait qu'on les peignît, qu'on les sculptât sur les murs de ses églises, qu'on lui ût de longs récits de cette autre vie, la seule où il espérait trouver le repos et la justice. Le monde invisible fait donc pour ainsi dire le fond et l'arrièrescène de toute la littérature du moyen âge; mais il y

est représenté de deux manières. Tantôt les esprits s'attachent à ces visions de la vie future, à ces voyages an ciel ou en enfer; si souvent répétés dans les légendes des saints, dans les chroniques, dans les traditions populaires, qui se prêtent facilement aux interpolations, aux allusions, aux satires, à toutes les libertés poétitiques (1). Tantôt une piété plus savante aime mieux se réduire aux enseignements de l'Écriture sainte, des Pères et des docteurs; et c'est de leurs paroles, comme d'autant de traits, qu'elle cherche à composer im ta* bleau moins varié, mais plus sûr, des deux éternités. C'est au second parti que Frà Jacomino s'est rangé, et à cette préférence même on reconnaît bien l'homme d'Ëglise, le théologien nourri des lettres divines et hu-> maines, qui s'honore de ne rien tirer de son fonds, de tout emprunter, comme il le dit, aux textes sacrés, aux sermons, aux écrits des saints. Rien n'est plus commun au moyen âge que ces sortes de compilations. Mais la bar* diesse et la nouveauté, c'était de les revêtir d'une forme poétique, d'un langage plébéien, de les destiner à la foule qui s'attroupait autour des chanteurs, sur les places et les marchés. En effet, les deux compositions dont il s'agit, écrites en dialecte véronais. Tune de trois cent quarante vers, l'autre de deux cent quaire-vingts, ont toute la forme de ces Chansons de Geste qui faisaient le tour de l'Europe au treizième siècle, Les vers de treize

(1) Voyez les Recherches sur les sources poétiques de la Divine Comédie, à la suite de Dante et de la philosophie catholique au treizième siècle, 2" édition.

syllabes, rangés quatre à quatre en stances terminées par les mêmes rimes, rappellent les alexandrins et les tirades monorimes de nos vieux poèmes carlovingtens. On reconnaît même, au commencement et à la fin, l'imitation de ces passages où les romanciers s'efforcent de réveiller la curiosité de leur auditoire par les grands récils qu'ils promettent et par le mépris qu'ils font de leurs devanciers et de leurs rivaux. Quand Frère Jacomino assure ses auditeurs que son poème n'est ni fable, ni dire de bouffons, il veut lutter d'intérêt avec les fabuleux récits d'Olivier et de Roland, que les jongleurs de son temps récitaient sur lés théâtres de Milan et de Vérone. C'est ce qu'il ne faut point oublier en parcourant ces deux petits ouvrages, dont je ne dissimulerai pas les trivialités, afin de pénétrer jusqu'au vif dans les habitudes d'un peuple qui ne se las sait instruire et gagner qu'à ce prix (1).

Voici le début de TEnfer : w A l'honneur du Christ, Seigneur et Roi de gloire, et pour le bien des hommes, une histoire je veux vous conter : qui maintes fois s'en souviendra aura grande victoire du faux ennemi. Je veux vous dire des nouvelles de la cité d'Enfer : combien elle est perverse et félonne. Elle s'appelle de son nom Babylone la Grande : je répéterai ce qu'en rap-

(i) Voyez, sur les formes ordinaires de l'épopée carlovingienne, VHiS' Unre de la poésie provençale, par M. Fauriel, t. Il, chap. xxv; sur la popularité des Chansons de Geste en Italie an moyen âge, Alberto Mussato, de Gestis Italicontm posl Henricum VII, praefatio ad libruni III : « Et aolere etiam amplissima rcgum ducumquc gcsta, quo se vulgi intcUigentiis conférant, pedum syllabarumquc mensuris yariis in vulgarcs traduci seruones, et in thcalris et in pulpitis cantilenarum modulatioiic proferri. t

ilO LES PBniERS nSClPLES

portent les saints. Or, quand tous aurex entenda le fait et la raison, comment cette cité est construite en chacune de ses parties, peut-être, par un Trai rc« pentir, obtiendrez -vous quelque pardon de tos péchés (1). »

La cité du mal est bâtie dans les profondeurs de l'abîme, longue, large, haute, et tout embrasée. Si Ton y jetait tout ce que la mer roule de flots, ils se consumeraient comme la cire fondue. Au milieu coulent des eaux troubles et empoisonnées, entre des bords couverts d*épines, d'orties et de broussailles plus tranchantes que le fer. Au-dessus s'arrondit un ciel pesant, tout de fer et de bronze, appuyé sur des montagnes et des rochers qui ne laissent pas d'issue. Tjrphon, Satan et Mahomet veillent à la porte : malheur à qui passera par leurs mains! Une haute tour surmonte l'entrée : là se tient une sentinelle que nul homme ne ^ peut tromper, qui ne dort jamais. Nuit et jour elle crie : a Tenez la porte close et gardez bien les passages et les (c chemins; que nul de vos gens ne s'échappe ! Mais, si

(1 ) On me purdonnera si je snis obligé de reproduire ici quelques page» qui ont déjà paru dans mes Documents inédits^ où j'ai pubÛé le texte des deux poèmes italiens (p. 118, 29 1, etc.). Ces pages rentrent nécessairement dans le dessein de mon trarail sur les poètes franciscains, et il m'est permis de supposer que les deux ouvrages n'auront pas les mêmes lecteurs. C'est d'ailleurs le seul emprunt que j'aie fait aux Documents, et encore y ai-je introduit des changements considérables. — Voici le début de Y Enfer :

 r onor de Cbrislo, Segnor e Re de gloria, E a terrer de l'om, cuitar vuio un* ystoria ; La qnal spese fiae ki bcn TaTrà in mcmoria, Contra falso enemigo eir a far gran YÎctoria.

m SàlNT FRANÇOIS. 1||

« quelqu'un yient à vous^ que la porte soit ouverte et a le pont baissé (1)^ »

Le roi de cette ville des douleurs se nomme Lucifer^ elles démons qui le servent sont peints sous les traits que leur prétait Timagination populaire^ sans doute pour se venger des terreurs qu'ils lui causaient. Jacomino, comme Dante» comme Orcagna, comme Michdl- Ange, les représente le front cornu, les mains velues, plus noirs que charbons, hurlantcomme loups, aboyant comme chiens, armés qui de lances, qui de fourches^ qui de bâtons et de tisons brûlants. Us respirent la flamme; Tun attise le brasier, l'autre bat le fer ou coule le bronze. A cette description, on ne s'étonne plus que le bon religieux s'effraye et s'écrie : « Si horrible à voir est cette cruelle compagnie, qu'on aurait plus de plaisir à être chassé à coups d'épines, par monts et par vaux, de Rome jusqu'en Espagne, qu'à rencontrer un seul de ceux-ci dans les champs (2). »

Le peuple de l'enfer n'a pas de plus grande joie ,que la venue d'un réprouvé. On s'empresse au-devant de lui, on le reçoit avec des chants de triomphe. Mais à peine est-il entré qu'on lui lie les pieds et les poings, et qu'on le présente au roi de la Mort. Celui-ci le livre à un de ses perfides ministres, pour le jeter dans un

(1) Je n'ai pas besoin d'indiquer les nombreux rapports de cette cité infernale avec celle de Dante. Voyez surtout les chants III, VIII, XIV^ XVIU de VEnfer.

(2) Cf. Dante, Enfer, chant XXIÏ, 15.

Noi andavam con li dicci dimoni :

Ahi fiera compa^ia !

112 LES PREMIERS DISQPLES

puits plus profond que le ciel n'est élevé au-dessus de Tabime. Si forte est la puanteur qui en sort/ qu'elle se sent de mille lieues et plus. Là fourmillent les serpents, les vipères, les basilics et les dragons. Si l'on en retire le pécheur, c'est pour le précipiter dans des eaux d'une si grande froidure, qu'un jour y semble une année; après quoi on le plonge dans une flamme telle, qu'il regrette la glace. Ce feu sinistre et fétide ne jette aucune lumière, il est à celui de la terre ce que serait celui-ci au feu peint sur la pierre ou dans un livre. « Alors vient un cuisinier qui a nom Beelzébut, un des pires de l'endroit, qui met le coupable rôtir comme un porc i un grand épieu de fer. Il Tarrose de fiel et de vinaigre, il en fait un fin régal qu'il envoie au roi des enfers. Et celui-ci y mord, et, tout en colère, il cric au messager i « Va, dis à ce méchant cuisinier que le morceau <c est mal cuit; qu'on le remette au feu, et qu'on Fy (c laisse. »

Voilà un passage destiné à réjouir la foule, à lui arracher ce rire qui fait la conquête d'un auditoire, et le livre sans défense aux leçons qu'on lui réserve. En effet le poëte a déclaré qu'un sens profond se cache sous les figurés de son langage : les supplices qu'il a décrits ne sont que l'image grossière de ces maux éternels qu'il désespère d'exprimer, « quand il aurait cinq cents bouches, quand il en aurait mille, qui ne se tairaient ni le jour ni la nuit. » Il profite de la terreur où il a jeté les esprits pour se relever par la peinture des peines morales des damnés, et par les enseigne-

ments qu'il en lire. « Mieux vaudrait au méchant être mort mille fois que de vivre une seule heure; car il n'a ni parent ni proche ami qui le puisse aider. Le lils rencontre le père, et maintes fois ils se querellent. ce Père, dit le fils, que le Seigneur qui porte couce ronne au ciel te maudisse dans ton corps et dans ton ce âme! Car tant que je fus au monde tu ne me châtias a point, mais tu m'encourageas dans le mal. Et je me <f rappelle encore comment tu me poursuivais le bâton a au poing, si je manquais de tromper le voisin et l'ami ce de la maison. » Le père lui répond : « Fils maudit, ee c'est pour t'avoir voulu trop de bien que je me vois a en ce lieu. Pour toi j'ai abandonné Dieu, m'enrichisce sant de rapines, d'usures et de maltôtes. Nuit et jour ce j'endurais de grandes peines pour acquérir les châce teaux, les tours et les palais, les coteaux et les plaice nés, les bois et les vignes, afin que tu fusses plus à a l'aise. Mon beau doux fils, que le ciel te maudisse! « car je ne me souvenais pas des pauvres de Dieu, qui « mouraient de faim et de soif dans les rues ! » En même temps les deux réprouvés se précipitent l'un sur l'autre comme pour se donner la mort; et, « s'ils pouvaient en venir aux dents, ils se mangeraient le cœur dans la poitrine. »

Rien ne peut ajouter à l'horreur du dernier trait. Le pôëte se fait tout pardonner par cet éclat foudroyant contre les méchants de son siècle, par ce retour plein de tendresse sur les pauvres. 11 n'a plus qu'à finir, et c'est ainsi qu'il congédie son auditoire : c< Sachez que

va POftTES PRAKC. 8

ii4 LES PHEMIEUS DISCIPLES

ceci n'est ni fable ni dire de bouiïons. Frère Jacomioo de Vérone, de l'Ordre des Mineurs, l'a composé de te*? tes, de gloses et de sermons. Maintenant demandons tous qu'à l'auteur de l'histoire, et à tous qui l'areK entendue avec grande déyotion, le Christ et sa mère donnent récompense (1). »

Une composition si étrange ne peut être jugée qu!en présence des souvenirs, des mœurs, des désordres qui l'inspirèrent. Le pieux écrivain doit moins qu il Il^ dit aux textes sacrés. Les livres saints, comme les Pères des premiers siècles, enseignent toujours les peines éternelles; ils les décrivent peu. Quelques versets de l'Apocalypse laissent seulement apercevoir, comme dans le lointain, le puits de l'abîme et l'étang de feu; mais il semble que le disciple bien-aimé ait hâte de se détourner de ces menaçantes apparitions. Plustai^d, quand la chute de l'empire romain et la ruine de tout l'ordre visible du monde eurent poussé plus vivement que jamais la pensée des hommes vers les choses invisibles, saint Augustin et saint Grégoire le Grand s'occupèrent de porter la lumière dans Fabîme, et d'éclaircir le mystère de la justice divine. À mesure que la barbarie s'avance, que les esprits deviennent plus grossiers, les cœurs plus durs, il faut bien que l'Église les gouverne par la terreur, qu'elle leur parle la langue qu'ils se sont faite. Si elle les entretient de bûchers, d'instru^

(1) Ke queste non è fable, ne diti de boflon.

Jacomin da Verona, de TOrdeno de Minori, Lo copula de testo, de glose e de sermon.

DK SAINT FRIKÇOIS. 115

menls de supplices, c'est qu'elle en voit de toutes parts. Quand les pirates normands, les Hongrois, les Sarrasins brûlaient la moitié de l'Europe, je ne m'étonne fçoint de reconnaître le reflet de ces incendies dans l'Enfer des prédicateurs contemporains. Ne les accusez pas d{s noircir les imaginations : ils les trouvent effrayfes, et ne se servent de ces frayeurs que pour régler, pour calmer les consciences. Yoilà les modèles auxquels Frà Jacomino s'attache; et c'est peut-être d'une compilation théologique attribuée à saint Bpnaventure, sous le titre de FasciculariuSy que le Franciscain de Vérone a tiré la première ébauche de sa cité infernale avec se« feux et ses glaces, les fureurs des démons, et les pécheurs qui s'entre-déchirent (1).

Mais tout n'est pas tragique dans l'enfer poétique du moyen âge. La comédie finit toujours par y trouver place; et j'en vois deux raisons, l'une littéraire, l'autre religieuse. D'une part, les esprits gardent encore cette mobilité de l'enfance qui passe en un moment des larmes au rire, cette naïveté qui ne sait pas se contraindre et se plier à la régularité d'un genre convenu. Aussi n'y a-t-il pas de roman de chevalerie sans un épisode co-

(1) Apocalyps., cap. xx. — S. Augustin, de Civitate Dei, lib. XX, cap. XXII ; lib. XX!, cap. xx. — S. Grégoire, Moralium, lib. XV, cap. xvii ; lib. IX, cap. xxKix.— Dialog.,\\h,]V, cap. xlv. — S. Bonaventure, Fa^ctcularitiSy cap. m : « Dicitur ignis ille ad ignem nostrum tanti esse caloris quanti noster ignis est ad depictum. » Comparez ce passage avec les vers de Jacomiuo :

£ siccom' è nicnte a questo teren fogo

Quel k'c depento en carta, ne'n mur, ne'n altro logo,

Gosi seravo queslo se Ta quel fogo aprovo

De lo quai Deo ne guardo, k'el no ne possa nosro 1

mique, comme Calderon n'a pas d'Auto sacramental sans un rôle burlesque, comme on ne voit pas de cathédrale si majestueuse qui ne recèle sous ses gouttières, sur ses chapiteaux, dans les boiseries de ses stalles, de grimaçantes et risibles figures. D'un autre côté, c'est le conseil de tous les mai 1res de la vie spirituelle, de combattre la tentation par le mépris; et ce mépris eut son expression symbolique dans les formes grotesques sous lesquelles on représenta le tentateur et ses suppôts. L'antique peinture qui décore l'abside de Sainte-Marie de Toscanella montre Satan assis au milieu des flammes, broyant de ses dents impitoyables les âmes coupables qu'il rend dans la gueule d'un monstre placé sous ses pieds (1). C'est la fidèle réminiscence d'une description reproduite dans deux légendes célèbres, celle deTundale et celle du jeune Âlbéric. Dante lui-même, Taustère exilé, le disciple d'Aristote, de Virgile et de saint Thomas, n'hésite pas à interrompre l'éternel ennui de son Enfer par les scènes bizarres des damnés se débattant sous l'onde fétide, et par la trompette ridicule au son de laquelle marchent les démons. Ces rapprochements font l'excuse de Frà Jacomino; ils achèvent de le ranger parmi ces poètes, hardis qui frayèrent à Tautcur de la Divine Comédie les chemins de l'éternité. Mais le Franciscain, moins sûr de ses for-

(1) Memorie istoriche délia città Tuscania, da Fr. Ant. Turiozzi. Sur la vision de Tundale et celle d' Albéric, qu'on me permette de renvoyer au travail déjà cité : Des sources poétiques de la Divine Comédie, Dante, Enfer, chants XVIil, XXI et XXII.

ces, plus pressé d'arriver au terme, ne passe pas, comme Dante, par la montagne du Purgatoire pour s'élever au- Paradis. Il se conforme plutôt à la pensée de saint Augustin, à qui il semble avoir emprunté l'idée des deux cités ennemies, bâties par deux amours : l'une par Tamour de Dieu poussé jusqu'à la haine de soi, l'autre par l'amour de soi poussé jusqu'à la haine de Dieu. A la Babylone de T enfer il oppose la Jérusalem du ciel. Là rien ne trouble plus la sérénité de son imagination ni la douceur de son langage. Il ne reste qu'à le traduire en l'abrégeant quelquefois, mais en se gardant bien de Tinterrompre.

« D'une sainte cité je vais deviser un peu; je vais dire, à qui veut l'entendre, comment elle est faite au dedans; et, si quelqu'un relient ce que j'en dirai, grand profit lui fera, sans mentir. La Jérusalem céleste est son nom, ville du Dieu très-haut, illustre et belle, où le Christ est Seigneur, bien différente de celle qu'on nomme la ville des douleurs, Babylone la grande, où réside Lucifer avec sa compagnie. .. De mes paroles les unes sont certaines et véritables; les autres, comme j'en avertis, seront figures : si quelqu'un les méprise et les prend en mauvaise part, bien me semble qu il n'est point ami de Dieu (1).

(I) « De Jérusalem cœlesti et pulcbritudine ejus, et beatitudine et gaudio sanctorum. »

D*una cita santa ki ne vol oldire Corne rè fata dentro un poco ge \b dire :

Ë zô kc gen dirô, se ben vol retenire, Gran pr6 ge farà, senza nexum mentire.

118 LES PREMIERS DlSClPIJiS

« Premièrement la ville est murée de toutes parfs^ bâtie en forme earrée : aussi hauts sont les murs que longs et larges. Sur chaque côté s'ouvrent trois belles portes, élevées, spacieuses, plus brillantes qu'étoiles; leurs voûtes sont ornées d'or et de perles, surmontées de créneaux de cristal, et au-dessus se tient en sentinelle un chérubin, le front ceint d'une couronne d'hyacinthe, la main armée de Tépée de feu, qui ne laisse pénétrer ni dragon, ni serpent, ni chose qui puisse nuire. Le pécheur n'entre pas, si grandes que soient ses forces. Au milieu court un beau fleuve, entouré d* arbres et de fleurs qui exhalent un grand parfum. Claires sont ses eaux, et plus brillantes que le soleil ; elles mènent avec elles en tout temps perles et pierreries étincelantes, dont chacune a tant de vertu, qu'elle est capable de rajeunir l'homme vieux et de ressusciter le mort. Les arbres plantés sur la rive portent aussi des fruits plus doux que miel, tels qu'à les goûter seulement les malades guérissent. Jamais ces arbres ne perdent leur feuillage, et chacun d'eux est si embaumé^ qu'à mille lieues et plus s'en répand l'odeur. Chardonnerets, rossignols et autres beaux oiseaux y chantent nuit et jour, répétant des airs plus mélodieux que violes, rotes et chalumeaux.

« Là, dans des jardins toujours verts, s'ébattent les bienheureux chevaliers, qui jamais n'ont d'autre soin que de bénir le Créateur. Là sont les patriarches et les prophètes saints, tous vêtus de riches étoffes, glorifiant Dieu avec des chants et des psalmodies; les apôtres bé-

DE. SAINT FKANÇOIS. 119

nis^ iks glorieux martyrs, la grande compagnie des confesseurs et les yierges très-saintes, troupe charoaokftiite, portant k bannière de l'honneur et de la beauté, efaantont unetehanson dont le charme est si puissant, que si quelqu'un peut l'entendre, il ne craint plus de ûiourir. Cette gent bienheureuse fait un bruit si joyeux, que le ciel, l'air et tout le pays semblent pleins d'instruments et de voix. Et je vous dis encore, sans mentir, qu'en comparaison de ces voix, celles delà terre TOUS sembleraient mugissements de bœufs, quand vous entendriez lutb, vielle, orgue et symphonie, sirènes ou fée des eaux! Car c'est le Roi divin, assis sur le trône, qui leur a montré à solfier et à suivre ce chant. •^ « Mais la souveraine joie, celle qui dépasse tous les fjiaisirs^ est de contempler la face de ce doux Seigneur. Heur^eux l'homme à qui Dieu se laisse voir au cieli C^est icétte vue qui rajeunit les bienheureux musiciens, et leur cœur ^ en reverdit, leurs yeux en rayonnent, leui^ pieds en b!3ndissent, et leurs mains s'agitent coiâme pour mener une danse. Et plus ils contemplent, pi usjls jouissent; ils sont pénétrés d'un amour si délicat, que cliacun d'eux tient l'autre pour son maître. L'œil et l'intelligence deviennent si subtils, que du ciel jusqu'à ta terre ils découvrent toutes choses. Ces saints vivent dans la certitude qu'ils ne mjourront jamais d'auoune mort, mais qu'ils demeureront dans la vie, la joie et la paix.. Ceci est vérité, et l'Écriture le dit, qu'il n'y a d'autre gloire ni d'autre paradis que de voir la face et le beau visage du Dieu tout-puissant, devant lequel se

tiennent les chérubins, faisant grande procession soir et malin, et priant pour nous, chétifs et petits.

c< Mais après ce que j ai dit, mon cœur ne peut souffrir que je passe sous silence le siège royal de la Vierge Marie, et combien elle est près de Dieu, à sa droite, au-dessus de tous les anges dont la splendeur éclaire le ciel... Si haute et si belle est cette Vierge Reine, que les anges et les saints eu discourent sans cesse. Tous rhonorent et s'inclinent devant elle, puis ils lui disent une prose si merveilleuse et d'un chant si beau, que le cœur ne peut le concevoir, ni la langue le proférer. Or, pour l'honneur de sa personne, cette noble Vierge, qui porte couronne au ciel, donne à ses chevaliers destriers et palefrois, tels que jamais on n'ouït dire que sur terre se trouvassent leurs pareils. Les destriers sont fauves, et blancs les palefrois; ils courent plus que les cerfs, plus que les vents d'outre-mer. Les étriers, les selles, les arçons et les freins sont d'or et d'émeraudes, resplendissantset d'un travail exquis. Et, pour compléter l'équipage qui convient à de grands barons, elle leur donne aussi un gonfalon blanc, où elle est représentée victorieuse de Satan, ce lion perfide. Ce sont là les chevaliers dont je devisais tout à l'heure. Le Père, le Fils, et l'Esprit-Saint les ont donnés à la dame du ciel pour se tenir sans cesse devant elle; en sorte que ceux-là pourront s'estimer bienheureux, qui feront les œuvres re- 4<nises, afin de vivre dans la société des saints couronnés d > fleurs, au service d'une telle dame pendant l'éter- II lié. »

Ici Tauteur renonce à prolonger la description d'un bonheur que nul homme ne peut comprendre. « Maintenant^ achève-t-il, prions tous la Vierge Marie que pour nous elle se tienne sans cesse devant Jésus-Christ, et qu'au bout de la vie elle nous fasse préparer Thôtellerie du ciel. »

Sans doute on peut trouver dans le Paradis de Frère Jacomino un luxe bien terrestre et des plaisirs Uen monastiques. Rien/ie semble moins attrayant pour les imaginations modernes que la perspective d'une p^lmodie étemelle sous des voûtes d'or. Toutefois le poët^ reproduit plusieurs traits de la vision décrite aux chapitres XXI et XXII de l'Apocalypse. C'est là que paraît la Jérusalem nouvelle, avec ses murs de jaspe, avec ses palais d'or et de cristal. Or, quand l'apôtre saint Jean, le plus sublime des évangélistes, employait ces images, il ne voulait assurément pas proposer un genre de bonheur si misérable à des chrétiens, à des hommes nourris dans le mépris des richesses, dans la mortification des sens, dans l'attente du martyre. Mais, selon le génie de l'Orient et la tradition des prophètes, il parlait une langue symbolique, comprise de ses lecteurs. Lui-même, dès le début de son livre, donne l'exemple des interprétations qu'il autorise, qui se perpétuent après lui. Toute l'antiquité, et avec elle tout le moyen âge, attribuaient aux métaux et aux pierres des propriétés mystérieuses, des affinités morales qui permettaient de les prendre pour les emblèmes d'autant de vertus. C'est pourquoi l'Église, si discrète dans le

i<23, LES PREMIERS DISCIPLES

choix des peintures proposées aux regards des chrétiens, elle qui admit si tard dans le lieu saint les représentations de Tenfer, n hésita pas à y reproduire de bonne heure la vision du vieillard de Patmos. De là ces admirables mosaïques qui ornent l'abside de tant de basiliques italiennes, du cinquième au treizième siècle, où la Jénisalem céleste est représentée dans tout son éclat, ^ns omettre ni les portes resplendissantes, ni les anges commis à leur garde, ni l'arbre de vie figuré par le palmier, ni le fleuve qui forme ordinairement la bor- ^iure du tableau. Souvent aussi les patriarches et les apôtres y sont peints sous les traits de vingt-quatre grands vieillards tout blancs, qoi étendent les bras pour offrir au Christ leurs couronnes, pendant qu'on voit s'avanceir une longue procession de vierges et de martyrs richement vêtus, et portant des palmes dans leurs mains. Yoilà ce que Frà Jacomino avait pu admirer à Saint-Jean deLatran, à Sainte-Praxède, s'il avait visiti^ fiome; à Saint -Apollinaire le Neuf, de Ravenne; enfin, sans sortir de sa province, à Saint-Marc de Venise, et dans bien d'autres églises maintenant détruites sur cette terre d'Italie oà l'on a tant bâti, mais encore plus renversé. Ce qu'il y voyait s'expliquait pour lui par des ifiterprétations enseignées dans toutes les écoles, préchées dans toutes les chaires (1).

(1) Apocali^ps., cap. xxi et xxii. Au chapitre i, verset 20, Tapôtre interprète ïui-même une partie de sa rision : m Septem stellse angeli simt septem Ecclesiarum ; et candelabra septem septem Ecclesiae sunt. • Voyez le commentaire d'André de Césarée, au tome Y àelà Bibliotheca Patrum maxlma. Quant à celui de saint Victorin, on a lieu d'y soupçonner des

Mais les imaginations belliqueuses du moyen âge avaient d'autres besoins que la foi calme et recueillie des premiers chrétiens: il fallait que les tablftiux de Fttïmdrlalilé s'accordassent avec la nouveauté des inclinations et des mœurs. Le livre de Diaeta salutis^ stttribué à saint Bonaventure, décrit l'assemblée des saints comme une de ces cours plénières don\ le spectacle charmait les peuples de ce temps : « Le Ghrist y règne en souverain; la sainte Vierge Marie y paraît en rfeinè avec ses suivanles ; les patriarches et les prophètes sont les conseillers du prince. I^es apôtres figurent comme les sénéchaux chargés de ses pleins pouvoirs, et leu martyrs comme de preiix chevaliers qui ont vaincu 1^ trois royaumes du monde, de la chair et du diable (1).'» Plusieurs critiques ont jugé ces descriptions indignes de la gravité de saint Bonaventure; cependant, aux souvenirs de chevalerie dont elles sont rehâtissées, on reconnaît les habitudes de la poésie franci^aine, et comme une allusion au songe prophétique

interpolations qui dateraient du sixième siècle. — Sur les mosaïques de tcnie et de RaTennc, Ciampini, Vetera Uonumenta, tom. I et II; Fabri, ii^morie sagrc di Ravenna, •— Diœta sahilis, au tom. VI de Tédition (ftjà citée des auvres de saint Bonaventure, tit. X, cap. v : « Fidesetiam ééhelûsèe cœlesti?, non terrea... et hoc signât sapphinis, qui habet cœlestcin colorcm, sicut cœlum serenum... Spes veniœ figuratur per smaragduifi, qui colbrem babet viridem et gratiosum. ji

'{i) JHfStù saluiisyiii. \, cap. vi : cibi enim est Gbristus, tanquaiu moparcha pr^cipuus. Ibi enim est Reginacum puellis... Ibi sunt angclt tanquâm nobilissimi régis domicelli. Ibi sunt patriarche et prophetse... qiiSbus, tanquam senioribus expcrtis, révélât mysterium consistoni sui. Ibi sunt apostoli tanquam rogis sonescalchi, habentes plenitudinem poféstatis... Ibi sunt martyres, jn'cut strcnuissîmi régis milites... »

in LES PREMIERS DISCIPLES

OÙ saint François vil les murs du palais céleste goq verts de trophées et d'armures. Frà Jacomino va plus loin ; il n'hésite pas à représenter ses paladins célestes sur de blancs destriers, et les chevaux de bataille frappant du pied le pavé d'or de la Jérusalem éternelle, à peu près comme à Sienne, au jour de l'Assomption, des hommes d'armes à cheval entraient dans la cathédrale, et allaient à l'oflmnde entre deui rangs de jeunes filles voilées. Aux images du paradis sacerdotal, qui avait contenté la piété des premiers temps chrétiens, se mêlaient celles (fuu paradis chevaleresque, conforme aux habitudes guerrières du treizième siècle.

Mais déjà cette musique toute divine dont notre vieux poète raconte si complaisamment les eflets, ces chants qui n*ont pas d'écho sur la terre, ces fleurs qui cou-* ronneni le front des saints, sont comme les premières ébauches d'un paradis poétique fait pour la délicatesse des imaginations modernes. Danle achèvera de le peindre à bien peu de frais, et avec des traits presque immatériels, quand il décrira le ciel sous la forme d'une grande rose blanche dont les feuilles sont les trônes des bienheureux, et du calice de laquelle les anges, comme autant d'abeilles, montent vers le Soleil éternel. C'est ainsi que l'art chrétien se plie successivement aux habitudes des esprits, pour les entretenir de la vie future, qu'ils ne peuvent concevoir, mais qu'il ne leur permet pas d'oublier. Cependant, de ces peintures impuissantes se dégage la pensée d'une félicité toute spirituelle, toute contenue dans la contemplation de la

Vérité infinie, dans le progrès perpétuel de Tintelligence et de Taraour. l!e vieux poète de Vérone ne pense pas autrement. Tout est figure, allégorie dans ses récits. Au fond, il ne connaît d'autre paradis que, de voir Dieu face à face, de s'éclairer de sa lumière, de s'embraser de sa charité ; et aucun trait m le relève plus à mes yeux, dans un siècle si violent, &i ensanglanté, si tourmenté de haines et d'ambitions, qm l'idée d'un ciel où « les élus s'aimeront d'une tendresse si délicate, que chacun tiendra l'autre pour son maître. »

On pourra trouver que je me suis arrêté aux poëmes de Frà Jacomino avec cet excès de complaisance que les Christophe Colomb des bibliothèques ont trop souvent pour leurs découvertes bibliographiques. Cependant je n*ai pas pensé découvrir un monde dans ce peu de vers, mais seulement une feuille qui méritait d'être rattachée à la couronne poétique de l'Ordre de Saint-François. Avant d'aller plus loin, et pour achever l'histoire du génie franciscain pendant cette seconde période, il resJe à parler des trois édifices où il laissa des traces immortelles : je veux dire Sainte-Marie la Glorieuse de Venise, Saint-Antoine de Padoue, et, à Rome, l'église d'Ara Cœli.

Ceux qui visitent Venise, ravis par les incomparables beautés de Saint-Marc, ont le tort de négliger d'autres monuments qui feraient à eux seuls l'orgueil de bien des villes. Telle est l'église de Sainte-Marie la Glorieuse, élevée par les Frères Mineurs en 1250, pendant que les Frères Prêcheurs bâtissaient, de l'autre côté du grand

canal, Téglisc des saints Jean et Paul. Là, comme à Bologne, comme à Florence, on trouve les deux milieu de saint Dominique et de saint François campées aux deux bouts de la ville' pour la garder, et rivalisant dç génie dans leurs édifices comme de zèle dans leurs oeuvres, les Dominicains eurent plus d'artistes parmi eux, les Franciscains en inspirèrent davantage hoï*^ dp leurs rangs. Pour construire leur sanctuaire de Venise, ils lie trouvèrent pas que ce fût trop d'appeler Nicolas (h Pise, ce grand homme qu'on voit, comme Arnolfo di Lapo, comme Cimabue, au berceau de la renaissance italienne. Il ébaucha la façade austère et sans ornements qui convenait à une église de mendiants; mais îl la perça d'un portail admirable, pour inviter à franchir le seuil. A Tintcrieur tout fut grand : les trois nefe eurent les proportions d'une cathédrale, et Fabside, avec ses longue^ fenêtres et ses vitraux resplendissants, s'élança vers le ciel, comme afin d'y suivre la bienheureuse Vierge Marie dans son triomphe. Le peuple italien, si bien inspiré dans les invocations sous lesquell^ il met ses églises, a donné à celle-ci le nom de Glorieuse, et c'est à l'ombre de cette gloire pacifique et chaste que sont venues se reposer les plus bruyantes renommées de Venise: doges, généraux, savants, peintres et sculpteurs, jusqu'à Titien et Canova. Ces hommes ambitieux, passionnés, amis des richesses, mais chrétiens après tout, ont jugé que le plus sûr était de mettre leurs lombes sous la garde de l'humilité et de la pénitence.

Padoue est, comme Assise, un de ces lieux qu'une seule pensée remplit, qui vivent d'une tradition, d'un tombeau. Sans doute cette cité savante n'a oublié ni son fondateur Anlénor, ni Tite-Live qu'elle vit naître, ni son université vieille de six cents ans. Mais ce <{ui semble dater d'hier, ce qui fait Forgueil du peuple, c'est le souvenir de saint Antoine, le disciple bien-aimé de saint François. Antoine mourut en 1231 ; en \252 il était mis au rang des saints, et en 1257 commençait à s'élever l'admirable église nommée de son nom. On ^e se proposa d'abord que d'honorer sa sépulture en élevant au-dessus cet édifice étrange, avec ses sept coupoles et ses deux clochers, où l'on reconnaît l'imitation de Saint-Marc de Venise et le voisinage de l'Orient ; avec sa façade élégante et grave, dessinée par Nicolas de Pise, et les deux rosaces de sa travée, dignes des plus belles cathédrales du Nord. Mais les saints sont des maîtres exigeants qui ne laissent pas de relâche à leurs fidèles; il fallut couvrir de peintures les piliers, les murs, les voûtes. Il y eut surtout deux chapelles où la vie du Sauveur, l'apostolat de saint Philippe et de saint Jacques, les miracles du saint titulaire, formèrent une suite de tableaux pleins d'une naïveté qui n'exclut ni le pathétique ni la grandeur. Les coins les plus obscurs se peuplèrent d'images, de statues, de bas-reliefs. L'art, n'ayant plus rien à faire au dedans, finit pur envahir le cloître attenant, l'oratoire de Saint-George,, où deux maîtres excellents du quatorzième siècle peignirent la légende de saint George et celle de sainte Catherine;

i^ LES PREMIERS DlSf^lPLES

enfin le lieu appelé Sciiola del SantOy tout décoré de fresques du Titien. Rien ne charme comme ces monuments qu'on n'a jamais fini de visiter, qui réservent toujours quelque chose à la surprise du voyageur, chapdles latérales ou souterraines, cloîtres, oratoires. On y reconnaît bien ce caractère du génie, de ne jamais se contenter, et de ne jamais croire qu'il en ait assez fait pour Ifexpression de Tidée qui le tourmente et le ravit. En ^ffet, l'inspiration sortie du tombeau de saint Antrt'ne ne sut se contenir ni dans l'église qu'elle avait élevée, ni dans ses dépendances; elle déborda pour ainsi dire dans la ville entière. Elle y attira Giotlo pour peindre la charmante église de Sainte-Marie deWArena, le mieux conservé et peut-être le plus complet ouvrage de ce maître : elle lui forma cette école de deux cents élèves qui ornèrent de leurs fresques la Baptistère, l'église des Ermites, et jusqu'à la voûte immense da palais communal.

L'église d'Ara Cœli est bien plus ancienne que l'Ordre de Saint-François. Dès les premiers siècles, une basilique chrétienne s'était élevée sur les ruines du temple de Jupiter Capilolin, à l'endroit même où, selon la tradition populaire, la sibylle avait montré à Auguste le ciel ouvert, et, debout sur un autel, la Vierge tenant son enfant dans ses bras, pendant qu'une voix venue d'en haut disait : c< Cet autel est celui du Fils de Dieu. » De là le nom d'Ara Cœlij et le respect des peuples pour ce sanctuaire déjà vieux, quand Innocent IV, en 1252, en confia la garde aux Frères Mineurs. C'est par leurs

soins que Téglise acheva de prendre ce caractère sévère et gracieux qui en fait un des lieux les plus attachants de cette Rome, dont on ne sait pas se détacher. Au dehors, la façade est pauvre et nue ; à Tintérieur, vingtdeux colonnes de granit forment trois nefs avec toutes les dispositions principales des basiliques primitives, avec les deux ambons pour la lecture des Livres saints. Ajoutez à ces beautés une mosaïque où Cavallini, ce pieux disciple de*Giotto, représenta la prophétie de la sibylle; puis la chapelle de saint Bernardin de Sienne, toute rayonnante des fresques de Pinturicchio ; enfin, si Ton sort par le portail latéral, une longue échappée de vue sur le Forum, le Colysée, et le désert de la campagne romaine. C'est bien l'image de cette vie prêchée par saint François, où tout est pauvreté au dehors, grâce au dedans, avec une sereine perspective de l'éternité. Chaque année, au jour de Noël, on dresse dans l'église un simulacre de l'étable de Bethléem. Là, à la clarté de mille cierges, on voit sur la paille de la crèche l'image d'un nouveau-né. Un enfant, à qui l'usage permet en ce jour de prendre la parole dans le lieu saint, prêche la foule, et la convie à aimer, à imiter l'Enfant- Dieu, pendant que les pifferari venus des montagnes du Latium donnent, avec leurs cornemuses, de joyeuses sérénades aux madones du voisinage. L'étranger, peu accoutumé à la naïveté de ces fêtes, se retire peut-être en haussant les épaules; mais l'ami des vieilles lé- ^

gendes, en rentrant chez lui, ouvre l'histoire de saint François par saint Bonaventure; c'est là qu'il retrouve

LES rOÈTES FIUKC. 9

iSO LES PREMIERS DlSClPi.ES DE SAINT FRANÇOIS.

dans un court passage l'origine de la crèche d'Ara Cœli, et comme une racine de plus de cette poésie populaire, de cette plante tenace que six siècles n'ont pu arracher. « Il arriva que, la troisième année avant sa moi^, saint François, pour réveiller la piété publique^ voulut célébrer la Nativité de l'enfant Jésus avec toute la solennité possible, dans le bourg de Grecio. Ayant donc obtenu du Souverain Pontife la licence nécessaire, il fit préparer une crèche, apporter la paille, amener un bœuf et un âne. Les Frères sont convoqués, te peuple accourt; la forêt retentit de cantiques, et cette nuit vénérable devient toute mélodieuse de chants, toute resplendissante de lumières. L'homme de Dieu sa tenait devant la crèche, pénétré de piété, baigné de larmes et inondé de joie. La messe est célébrée, et François, comme diacre, y chante le saint Évangile. U prêche ensuite au peuple assemblé, et lui annonce ia naissance de ce Roi pauvre, que, dans la tendresse de son cœur, il aimait à nommer le petit enfant de Both* léem. Or un vertueux chevalier, sire Jean de Grecio, qui, pour l'amour du Christ, abandonna plus tard les armes séculières, attesta qu'il avait vu un petit enfant d'une extrême beauté, dormant dans la crèche, et que le bienheureux Père François pressait dans ses bras comme pour le réveiller (1). »

(1) S. Bonaventure, Legenda S. Francisci^ cap. x.

LE BIEMIEUREUX JACOPOXE DE TODI. J31

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