‹ La civilisation au cinquième siècle: Introduction à une histoire de la civilisation aux temps (volume 2)Chapitre 6 sur 26 · LE BIENHEUREUX JACOPONE DE TODI · texte numérisé non relu

LE BIENHEUREUX JACOPONE DE TODI

Les grands poêles ne naissent pas d'ordinaire aux temps héroïques. Ils viennent après, lorsque ces temps sont assez loin pour laisser se dissiper les ombres qui s'attachent à toute gloire humaine, assez près encore pour que l'intérêt du passé subsisle, et que le regret se mêle au souvenir. L'Iliade paraît au déclin des premières monarchies grecques, et Virgile ne fait qu'ensevelir avec une pompe toute divine la liberté romaine. La Providence met des poètes dans les sociétés qui tombent, comme elle met des nids d'oiseaux dans les ruines pour les consoler.

. Les dernières années du treizième siècle réunissaient tous les signes d'une décadence. Deux grandes affaires avaient fait le tourment et la gloire du moyen âge : c'étaient les croisades et la querelle du Sacerdoce et de l'Empire. Maintenant, le dernier cri des croisades ven«Ht d'expirer avec safnt Louis sous les murs de Tunis, et la chrétienté découragée ne ressentait encore que les désastres des guerres saintes, sans pouvoir en juger les

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bienfaits. D'un autre côté, cette génération de papes héroïques, dont Grégoire YII fut le premier, avait paru s'arrêter à Innocent IV. La puissance impériale, vaincue en la personne de Frédéric II, ne songeait plus qu'à dompter l'insubordination de ses vassaux d'Allemagne. Ainsi rilalie avait vu finir cette lutte des deux pouvoirs spirituel et temporel qui la déchirait, mais pour la féconder. Au lieu des doctrines, c'étaient maintenant les intérêts qui armaient les villes contre les villes, les nobles contre les plébéiens, les plébéiens enrichis conlre le petit peuple; et ces formidables noms de Guelfes et de Gibelins, au lieu de représenter des idées, ne couvraient plus que des haines. L'abaissement de la société se faisait sentir dans l'École. Depuis qu'elle avait perdu ses deux chefs, saint Thomas d'Aquin et saint Bonaventure, le combat s'était engagé autour de ces illustres morts entre ceux qui se disputaient leurs dépouilles. A la métaphysique puissante qui soutenait tout l'édifice de la Somme de saint Thomas, se substituaient les subtilités de l'ontologie et de la dialectique. On commençait à délaisser les études libérales pour des sciences plus lucratives; et les dix mille écoliers qui se pressaient aux leçons des jurisconsultes de Bologne avaient plus soif d'or que de justice. Si quelques esprits meilleurs se dégageaient de la foule, la tristesse des choses humaines devait les pousser vers Dieu ; et quand il leur restait ass&i de pitié pour s'occuper des hommes, on comprend que, mécontents des grands et des lettrés, ils finissent par se tourner vers

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les ignorants, les petits et les pauvres. Ce fut la destinée d'un Italien plus ancien que Dante, et en qui l'Ordre de Saint-François trouva son poëte le plus populaire et le plus inspiré. Je veux parler du bienheureux Jacopone de Todi.

Je ne m'engage pas sans quelque hésitation dans rhistoire de cet homme extraordinaire, qui passa du cloître à la prison, et de la prison sur les autels. On y verra des temps difficiles, l'Église en feu, et un grand religieux en lutte avec un pape. Mais je ne puis éviter cette difficulté de mon sujet; je continue l'élude des poètes franciscains, j'arrive au plus illustre, à celui qui composa le Slabat : il faut bien savoir quels événements l'inspirèrent. D'ailleurs, la gloire de Dieu ne fui jamais intéressée à cacher les fautes des justes. Les incroyants peuvent s'en réjouir, les faibles s'en étonner. Les esprits fermes dans la foi en prennent sujet d'admirer la supériorité du Christianisme, qui jamais n'imagina ses saints comme les stoïciens voulurent leurs sages, comme des hommes impossibles, sans passions et sans faiblesses : il les conçoit tels que la nature les a faits, passionnés, faillibles, mais capables d'effacer par un jour de repentir plusieurs années d'erreurs.

A l'entrée de TOmbrie, et sur une colline qui dodomine le confluent du Tibre et de la Naja, s'élève la vieille ville de Todi avec sa cathédrale, sa place carrée et ses trois enceintes, la première en blocs cyclopéens, la seconde de construction romaine, la troisième bâtie

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au moyen âge pour euTelopper de populeux faubourgs. Alors la commune de Todi rangeait sous son gonfalon une armée de trente mille fantassins et de dix mille cheraux; quatorze châteaux lui assuraient l'obéissance des campagnes Toisines (1;. C'est dans cette cité puissante, agitée par toutes les passions qui remuaient les républiques italiennes^ qu'avant le milieu du trrâième siècle la noble famille des Benedetti célébrait le baptâne d'un enfant nommé Jacques. Lui-même s'est plu à décrire dans un de ses poèmes les soins qui entourèrent son premier âge, sa mère s' éveillant chaque nuit, allumant la lampe, et se penchant avec une terreur pleine d'amour sur le berceau où criait le nouveau-né. Un peu plus tard, il nous montre son père grave et rigide, usant de la verge quand l'enfant mutin tardait d'aller à l'école, et pleurait d'envie à voir les jeunes garçmis jouer dans les rues. Cependant Jacques parcourait rapidement les trois degrés qui formaient encore, comme au temps des Romains, toute l'économie de renseignement profane, c'est-à-dire la grammaire, la rhétorique et la jurisprudence. L'étude des lois le conduisit probablement à Bologne; et je crois reconnaître les mœurs de cette fameuse école, quand Jacques peint les prodigalités de sa jeunesse, l'orgueil de se bien vôtir et de beaucoup donner, les festins et les fêles auxquels tout l'or de Syrie ne suffirait pas. Puis venaient les querelles, la honte de rester sans vengeance, et après s'être

(I) Orlandini, Corografia fisica, storica, slathtica (Vltaliaj tom. X»

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vengé, la crainte des représailles. Voilà bien les habitudes de ces turbulents écoliers de Bologne qu'on voit toujours en armes, défiant les magistrats, battant les archers de la commune, et poussant si loin la passion du luxe, qu'il fallut des défenses réitérées pour abolir la coutume de célébrer les examens par des banquets et des tournois (1).

Mais quand Jacques de' Bencdetli, promu au doctorat, eut été, selon l'usage, promené en robe rouge, à cheval, précédé des quatre trompettes de l'université, des pensées plus sérieuses l'occupèrent, et son nouveau titre le mit en mesure de réparer bientôt les brèches faites, comme il le dit, au coffre-fort paternel. Rien n'égalait alors le crédit des docteurs en droit : parmi eux^ les princes choisissaient leurs chanceliers, et les communes leurs podestats. D'ailleurs, chez les Italiens du treizième siècle, âpres au gain et processifs comme les vieux Romains, un jurisconsulte de quelque renom ne paraissait point sur le place publique sans un nombreux cortège de clients. Jacques, revenu dans sa ville natale, négligea les honneurs pour la fortune; il la poursuivit avec plus d'habileté que de scrupule; et comme le Digeste et le Code n'avaient pas de labyrinthes si tortueux dont il ne tint le til, en patronnant les affaires

(i) Wadding, Scriptores ordinis Minorum, cuin supplemento Sbarale», p. 366. — Id., Anjiales ordinis Minorum, tora. V, ad ann. 1298. — Rader, Viridarium Sanctomm.^^y'iga^, Histoire du droit romain au moyen âge. — Le poésie spirituali del B. Jacopone de Todi, fraie minore, con le scolie et annotazioni di frà Francesco Tresatti, da Lugnano; Venezia, Misserini, 1617, lib. I, sat. 2, stanz. 7, 13, 14, 15. Tiraboschi, Storia délia Lett. itaLj lom. IX, lib. I, cap. m.

de ses concitoyens, il eut bientôt rétabli les siennes. A tant de prospérités il crut avoir ajouté le bonheur véritable, lorsque, entre toutes les jeunes filles de Todi, il se fut choisi une compagne parfaitement belle, avec tous les dons de la richesse, de la naissance et de la vertu. Mais c'était là que Fattendait un de ces coups terribles qui forcent les hommes de se souvenir de Dieu.

Il arriva qu'un jour de Tannée 1268 (1), la ville de Todi célébrait des jeux publics. La jeune épouse du jurisconsulte fut invitée; elle prit place sur une estrade couverte de nobles femmes, pour jouir de la fête et pour en faire le plus aimable ornement. Tout à coup l'estrade s'écroule. Au bruit des madriers qui se brisent et des cris qui éclatent, Jacques se précipite, reconnaît sa femme parmi les victimes, l'enlève encore palpitante, et veut la délivrer de ses vêtements. Mais elle, d'une main pudique, repoussait les efforts de son mari, jusqu'à ce que, l'ayant portée dans un lieu retiré, il put la découvrir enfin. Sous les riches tissus qu'elle portait, il aperçut un cilice : au même instant, la mourante rendit le dernier soupir.

Cette mort soudaine, ces austères habitudes chez une personne nourrie dans toutes les délicatesses de l'opulence, la certitude enfin d'être le seul coupable

(1) C'est la première date certaine que nous trouvons dans la vie de Jacopone. Aucun historien, aucun acte public ne fixe Tannée de sa naissance : nous savons seulement qu'en 1298 il y avait vingt ans qu'il était entré en religion, et qu'il y entra dix ans après la mort de sa femme.

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des pochés expiés sous ce ciliée^ frappèrent le jurisconsulte Todi comme d'un coup de foudre. Le bruit se répandit que l'excès de la douleur venait de déranger ce grand esprit. Après quelques jours d'une morne stupeur, il avait vendu tous ses biens pour les distribuer aux pauvres; on le rencontrait couvert de haillons, parcourant les églises et les rues, poursuivi par les enfants qui le montraient au doigt, et l'appelaient Jacques l'insensé, Jacopone. On racontait même qu'invité aux noces de sa nièce, il s'y était rendu sous un étrange travestissement, tout hérissé de plumes, peut-être pour railler amèrement la frivolité des plaisirs qu'il venait troubler. Sa famille lui reprochant ce délire : c< Mon frère, « avait-il répondu, pense illustrer notre nom par sa « magnificence; j'y veux réussir par ma folie. »En effet, c'était bien ce fou qui devait immortaliser la riche mais obscure maison des Benedelli. Sous les égarements du désespoir, il cachait les premiers transports d'une pénitence héroïque. La pensée de la mort ne lui laissait pas de repos : il demandait la paix aux Livres saints, qu'il lut d'un bout à l'autre. Il y apprenait à expier par la pauvreté volontaire les délices de sa première vie, et, en retour des applaudissemenls qu'il avait trop aimés, à chercher l'humiliation, le mépris, les huées des enfants. 11 y apprenait à réparer le tort d'une éloquence trop souvent prêtée à l'injustice des hommes, en les instruisant désormais, en les avertissant comme faisaient les prophètes, par des signes plus puissants que tous les discours. De même que Jérémie

avait paru sur les places de Jérusalem avec des fers aux mains et le cou chargé d'un joug pour figurer la captivité prochaine; ainsi, au milieu d'une fête, Jacopone s était montré demi-nu, se traînant sur les mains^ bâté et bridé comme une bête de somme; les spectateurs s'étaient retirés pensifs, en voyant où venait aboutir une destinée si brillante et si enviée. Une autre fois, un de ses parents qui sortait du marché portant une paire de poulets, le pria de s'en charger pour un moment : « Vous les remettrez, dit-il, à ma demeure. » Jacopone alla droit à l'église de Saint-Fortunat, où ce^ parent avait la sépulture de sa famille, et déposa les poulets sous la pierre du caveau. Quelques heures après, l'autre, tout en colère, vint se plaindre de n'avoir pas trouvé ses bêtes au logis : « Ne m'aviez-vous pas prié, « répondit Jacopone, de les porter à votre demeure? Et « quelle demeure est la vôtre, sinon celle que vous « habiterez pour toujours? » C'était la parole de David : « Leurs tombeaux deviendront leurs maisons pour « rélernilé (1). »

Dans les villes italiennes du moyen âge, chez des peuples passionnés, naïfs, dont toute la vie se passait sur la place publique^ ces souvenirs bibliques ne sem*blaient pas déplacés, et la prédication pouvait prendre des libertés qu'autorisait l'exemple des saints. Souvent, quand les folies de Jacopone avaient attroupé la foule, il se retournait pour la prêcher, et, profitant du droit

(\) Wadding., tom. V. — Psalm. 48, verset 12 : « Et sepulchra eorum domus illorum in seternuiii. »

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qu'on lui accordait de tout dire^ il attaquait sans ménagement les vices de ses concitoyens. Cependant cet orateur populaire n'avait pas encore de mission. Il s'était afûlié seulement au tiers ordre do Saint-François, milice laïque établie pour les fidèles qui, sans quitter le siècle, voulaient vivre sous les lois de la pauvreté el de la charité. C'est alors, sans doute, qu'affranchi des assujettissements du monde, et libre encore des observances monastiques, il s'enfonça avec passion dans l'étude de la théologie, dans les obscurités des mystères, dans dos questions dont plus tard il reconnut la lémorité. Au bout de dix ans, il comprit le danger d'un genre de vie trop indulgent pour la fougue de son caractère et pour l'indiscipline de son esprit. En 1278, il vint frapper à la porte du cloître, et voulut être admis parmi les Frères Mineurs. Ceux-ci hésitèrent d'abord à recevoir l'insensé, et le renvoyèrent d'un jour à l'autre, jusqu'à ce qu'enfin il leur prouva son bon sens en leur apportant deux petites pièces, l'une en prose latine rimée, l'autre en vers italiens. La séquence latine disait (1) : c( Pourquoi le monde s'enrôie-t-il sous la bannière « de la vaine gloire, dont si passagère est la félicité? — c< Sa puissance tombe comme le vase d'argile qui se « brise. — Plutôt qu'aux vains mensonges du monde, c< croyez aux lettres qu'on a tracées sur la glace... —

(I) Gur mumlus militai sub vana glorin,

Cujus prosperitas est tnmsitoria ?

Tarn cito labitur cjus polenlia, Quam vasa figuli quicsunt fragilia, de.

Radkb, Viridarinm,

a Dites : que sont devenus Salomon, jadis si fameux, « et Samson, le chef invincible, — et le bel Absalon, et « le très-aimable Jonalhas? — Où est allé César en des- « cendant de la hauteur de son empire, et le mauvais a riche au sortir de son festin?... — Que la gloire du a monde est une courte fête! sa joie passe comme Tom- « bre de l'homme. — pâture des vers! ô poignée de « poussière! ô goutte de rosée! ô néant! pourquoi t'é- « lever ainsi? — Tu ne sais si tu vivras demain : fais c( du bien, iais-en h tous les hommes aussi longtemps « que tu le peux. — N'appelle jamais tien ce que tu a peux perdre... — Songe à ce qui est en haut! que c( ton cœur soit au ciel! Heureux qui sut mépriser le a monde! »

Le slyle de cette petite composition n'avait rien qui la distinguât des exercices ordinaires de l'école; mais le cantique italien, dont elle était accompagnée, étincelait de verve. Une originalité hardie, quelquefois triviale, y éclatait sous un dialecte rustique, sous un rhythme choisi pour les oreilles du peuple. La douleur et la solitude, ces deux grandes maîtresses du génie, avaient fait du jurisconsulte un poëte (1).

a Écoutez, disait-il, une folie nouvelle dont la fance taisie me vient. — L'envie me vient d'être mort,

(1) Jacoponc, Poésie spiriluali, lib. I, sat. 1 .

Udilc nova pazzia,

Clic mi viene in fantasia.

Viemmi voglia dresser morlo.

Perche io sono visso a torlo :

Jo lasso il mondau conforlo, Per pigUar piu drilta via.

JâGOPONË de TODI. 441

« parce que j*ai mal vccu. Je quitte les joies du monde « pour prendre un plus droit chemin. . . — Je veux mon- « trer si je suis un homme; je veux me renier moice même et porter ma croix, pour faire une folie méa morable. — La folie est telle que je vais la dire : Je a veux me jeter à corps perdu chez des hommes ruslia ques et qui déraisonnent, qui déraisonnent par une a sainte démence.

Cl Christ, tu connais ma pensée, et que je tiens à « grand mépris le monde, où je restais dans le désir de a bien savoir la philosophie. — Je prétendais savoir « Ja métaphysique afin de pénétrer dans la théologie, ce et de voir comment l'âme peut jouir de Dieu en pasce sant par tous les degrés de la hiérarchie céleste. — Je a prétendais pénétrer comment la Trinité n'est qu'un a seul Dieu, comment il fut nécessaire que le Verbe a descendît dans Marie. — La science est chose divine; c< c'est un creuset où se purifie l'or de bon aloi. Mais a une théologie sophistique a fait la ruine de plusieurs. c< — Or écoutez ce que je viens de penser : J'ai résolu ce de passer |)ourstupide, ignorant et dépourvu de sens, ce et pour un homme plein de bizarrerie. — Je vous ce laisse les syllogismes, les pièges de paroles et les soce phismes, les questions insolubles et les aphorismes, ce et l'art subtil du calcul. — Je vous laisse crier à voce trc aise, Socrate, et toi Platon, épuiser voire haleine, ce argumenter de part et d'autre, et vous enfoncer dans ce le bourbier. — Je laisse l'art merveilleux dont Arisce tote écrivit le secret, et les doctrines platoniciennes.

« qui, le plus souvent, ne sont qu'hérésies. — Une în- « telligence simple et pure s'élève toute seule, et, sans « le secours de leur philosophie, monte jusqu'en préce sencede Dieu.

a Je vous abandonne les vieux livres que j'aimai tant, Ci et les rubriques de Cicéron dont la mélodie m'était si ce douce. — Je vous laisse le son des instruments et ce les chansonnettes, les dames et demoiselles jolies, ce leurs artifices, et leurs flèches qui portent la mort, « et toutes leurs subtilités. — Â vous tous les florins, <c les ducats et les carlins, et les nobles et les écus gé« (c nois, et toute marchandise de même sorte. — Je vais ce m'essayer dans une religion puissante et dure : si je ce suis airain ou laiton, c'est ce que l'épreuve montrera ce bientôt. — Je vais à une grande bataille, à un grand ce effort, à un grand labeur. Christ ! que ta force ce m'assiste, si bien que je sois victorieux! — Je vais ce aimer d'amour la croix dont l'ardeur déjà m'embrase, ce et lui demander d'une humble voix qu'elle me péce nètre de sa folie. — Je vais me faire une âme con- (( templative, et qui triomphe du monde; je vais trouce ver la paix et la joie dans une très-douce agonie. — cr Je vais voir si je puis entrer en paradis par le chemin ce dont je m'avise, pour y goûter les chants et les souce rires d'une compagnie immortelle. — Seigneur, ce donne-moi de savoir et de faire la volonté ici-bas . ce puis je ne m'inquiète plus si c'est ton plaisir de me « damner ou de me sauver (1). »

( I ) Je renvoie au moment où je m'occuperai des omvres de Jacopone,

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Après la lecture de ces vers, les Frères Mineurs ne craignirent plus d'ouvrir leur porte à Jacopone : ils reconniu^ent que sa folie était celle de saint François luimême, lorsqu'aux premiers jours de sa pénitence on le voyait comme un insensé pourchassé à coups de pierres sur les places publiques d'Assise, ou qu'on le rencontrait dans la campagne, tout en pleurs, parce qu'il S(mgeait à la mort du Christ. La même passion possédait maintenant le pénitent de Todi; elle avait fait le prodige de toucher cette âme endurcie aux leçons des légistes, au froissement des affaires; elle le poussait non-seulement au pied des autels, mais aux champs, dans les bois, dans tous les lieux où le Créateur se révélait par la beauté des créatures. 11 allait chantant des psaumes, improvisant des vers, noyant ses chants dans ses larmes; il embrassait d'une étreinte désespérée les troncs des arbres; et quand on lui demandait pourquoi il pleurait de la sorte : c< Ah ! je pleure, s'écriait-il, de « ce que l'amour n'est pas aimé. » Et comme on le pressait d'expliquer à quels signes le chrétien peut s'assurer qu'il aime son Dieu : c< J'ai le signe de la c< charité, disait-il, si je demande une chose à Dieu, « et que Dieu ne la faisant pas, je l'en aime davantage, « ei que Dieu faisant le contraire, je l'en aime deux a fois plus (1). »

rexamen de ces sentiments, dont on pourrait redouter l'excès, s'ils n'étaient cocrigés par d'autres passages d'une doctrine irréprochable.

(1) Rader, Wadding, BartholomsBus Pisanus, Opus confortnitatumvit» B. Francisci ad vUam Domini noslri Jesu Christi, Mediolani, 1513, ^ 55 recto.

Ne nous déflons pas de ces transports, comme d'un élan de l'imagination, sans effet pour l'amendement du cœur. C'était au feu de l'amour de Dieu qu'il fallait rallumer l'amour des hommes dans un siècle de haine. Ce jurisconsulte, longtemps mêlé aux querelles des familles, échauffé de tous les ressentiments qui armaient les villes d'Italie, et, pour tout dire, contemporain des Vêpres siciliennes, professait maintenant le pardon des offenses, et réunissait dans une même affection, non plus ses concitoyens seulement, mais les étrangers. Il disait : « Je connais que j'aime mon frère, « s'il m'offense et que je ne l'en aime pas moins. » Il disait encore : c< Je jouis du royaume de France bien « plus que le roi de France; car je prends part à tout « ce qui lui arrive d'heureux, sans avoir le souci de ses c( affaires (1). »Et poussant enfin la charité jusqu'au dernier effort, il ajoutait : « Je voudrais, pour l'amour du « Christ, souffrir avec une parfaite résignation tous les c< travaux de celte vie, toutes les peines, les angoisses, « les douleurs qu'on peut exprimer par la parole ou c< concevoir par la pensée. Je voudrais aussi de bon « cœur qu'au sortir de la vie les démons emportassent c< mon âme dans le lieu des supplices, pour y supporte ter tous les tourments dus à mes péchés, à ceux des « justes qui souffrent en purgatoire, et même des ré-

(1) Rader. a Nam de regno Francise ego inelius habeo quam rex Francise ; quia jucundor de suo bono, et honore, et commoditate, et ipse banc jucimditatem babet cum nmlta sollicitudine et multis laboribus et angustiis, . quae non babeo ego.

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« prouvés et des démons, s'il se pouvait; et cela jus- « qu'au jour du jugement dernier, et plus longtemps « encore^ selon le bon plaisir de la majesté divine. Et, a par-dessus tout, il me serait très-agréable et d'un « souverain contentement que tons ceux pour qui j'aua rais souffert entrassent avant moi dans le ciel, et a qu'enfin, si j'arrivais après eux, tous ensemble s'en- « tendissent pour me déclarer qu'ils ne me sont rede- « vables de rien. » Sans doute il y a de l'excès dans des vœux si hardis; mais c'est l'excès de Moïse et de saint Paul souhaitant de devenir anathèmes pour le salut des pécheurs (1).

Le danger de cette hauteur de sentiments, c'est de s'y complaire; c'est l'orgueil qui tente le Stylite sur sa colonne, aussi bien que le Cynique dans son tonneau. Voilà pourquoi Jacopone, voulant établir solidement l'amour de Dieu et des hommes, le fondait sur le mépris de soi-même. Chargé de poursuivre à la cour de Rome une négociation difficile, il étonnait ses compagnons par sa patience : « Comment, lui disait-on, ne « vous lassez-vous point de vivre avec de telles gens? « — Et moi, répondait-il, je m'étonne qu'ils me supcc portent et ne me chassent pas comme le démon. » En efîet, c'était sa doctrine comme celle de tous les sages, que l'homme doit s'appliquer à la connaissance de soi. Mais celui qui se connaît se voit méchant, il se

(i) Wadding : u Ad haec Jesu Christi amore supplicia tolerarem omnia pro daemonibuSy paratus ad inferos ad diem usque supremura judicii liabîtare, et diutius etiam, quamdiu yidelicet divin» majestati videretur neces* sarium, » ^.

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juge donc haïssable, il veut donc être haï; et dès lors périssent dans leur germe l'orgueil, l'envie et la colère. Cependant l'homme, en détestant le mal qui est ^n lui, ne saurait cesser d'aimer Texislence, qui lui vient de Dieu; et Jacopone voulait concilier tous les droits, de telle sorte c< qu'on ne tombât point dans le vice pour « sauver la nature, mais qu'on ne détruisît pas la na- « ture pour déraciner le vice (1). » Ainsi écartait-il ce reproche injustement adressé au mysticisme chrétien, d'avoir serré les liens de la nature humaine jusqu'à l'étouffer. Pendant qu'il enchaînait les sens, il ne travaillait qu'à rafTrauchissement de Fâme; c'est c^ qu'il exprimait par la parabole suivante, où se montre bien l'imagination d*un poète : « Une jeune fille parfaitement belle, et qui possédait une pierre du plus granid prix, avait cinq frères mal accommodés des biens de ce monde. Le premier était joueur de luth, le second peintre, le troisième parfumeur, lé quatrième cuisinier, et le cinquième faisait un trafic honteux. Or le musicien, pressé du besoin, vint trouver la jeune fille, et lui dit : « Ma sœur, tu vois que je suis pauvre; donne-moi donc <c ta pierre, et en retour j'accorderai mon luth et je te « jouerai ma plus belle mélodie. » Mais la sœur répon* dit : « La mélodie finie, qui me fera vivre? Non, je ne « te vendrai point ma pierre ; mais je la garderai jusce qu'à ce qu'elle me serve à trouver un époux qui m'en-

(1) ConformitaL, f. 53, recto et verso : « Ordo autem odiendi est ut odiatur consueliido vitiorum et diligatur esse natura;, ita quod utnunque sues servetterminos, ut nec propter servandam naturam incidat in TÎtiuiD, nec propter exterminanda vitia comimpatur natura. »

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« tretienne honorablement. » Ensuite vint le peintre, pois les autres/ chacun demandant le joyau, et en retour proposant ses services. Leur sœur les congédia tous avec les mêmes paroles. Enfin parut un grand roi qui voulut aussi se faire donner la pierre. La jeune fille répondit : ce Sachez, seigneur, que je ne possède rien a au monde que ce joyau; si donc je vous en fais pré« « sent, que me donnerez-vous en échange? » Et le roi promit de la prendre pour épouse, de la tenir pour sa dame très-auguste, et de lui assurer une vie éternelle avec une grande aflluence de tous les biens désirables. c< Seigneur, dit-elle alors, vos promesses sont si gran- « des, que je ne puis vous refuser ce présent; je vous a le fais volontiers. » Et en parlant ainsi elle lui donna sa pierre précieuse. — Or la jeune fille représente l'âme de rhomme, et la pierre le libre arbitre, seul bien dont elle dispose souverainement; les cinq frères figurent les cinq sens, et le roi est Dieu même, à qui l'âme se donne et qui à ce prix veut bien la déclarer son épouse. »

A cette époque voisine encore des commencements de l'Ordre, où chacun des couvents de Saint-François avait ses traditions domestiques, ses maîtres préférés dont on retenait les maximes et les exemples, les discours de Jacopone devaient se conserver fidèlement dans la mémoire des religieux de Todi. Ses compagnons racontaient aussi comment il avait réduit en pratique la doctrine du mépris de soi-même et de la répression des sens. Lui qui avait pâli sur les traités d'x\ristote et de Gicéron, comme sur les lois de Justinien, refusait main-

tenant les honneurs du sacerdoce ; il youlaît rester frère lai et se réduire aux plus humbles services de la maison. Il gardait le nom dérisoire de Jacopone que le peuple lui avait donné. Accoutumé à tous les raffinements d'une vie somptueuse, il jeûnait au pain et à l'eau; il mêlait de l'absinthe à ses aliments. Si par hasard quelque mets moins grossier avait réveillé la complaisance de ses sens, il les châtiait par de rudes fatigues. La tradition ajoute un dernier trait qu'il faut reproduire, précisément parce quil soulève notre délicatesse, parce qu'on y voit mieux l'énergie implacable et pour ainsi dire sauvage de ce pénitent, résolu de dompter à tout prix les révoltes de la nature. On rapporte qu'au milieu de ses jeûnes il se souvenait des banquets délicieux où jadis il avait convié ses amis. Poursuivi de la tentation de rompre l'abstinence, il prit une viande sanglante, la suspendit dans sa cellule, et l'y garda jusqu'à ce qu'elle fût tombée en pourriture. « Yoilâ, disait-il à ses sens, la pâture que vous avez souhaitée; jouissez-en. » Mais il arriva que Fodeur delà chair corrompue se répandit dans le couvent, et trahit rinfraction de la discipline. Les cellules furent visitées, le coupable reconnu, et jeté dans le lieu le plus odieux de la maison. Alors, vengé de lui-même, il composa un cantique de triomphe sur ce refrain: a Ojoie du cœur, qui fais chanter d'amour (1)! »

(1) Wadding, Jacopone, Poésie spirituali, V, xxii :

giubilo del core, Ghe rai canlar d'amore I

JACOPONE DE TODI. 149

Il semble qu'arrivée à ce point d'anéantissement volontaire, la vie du pénitent de Todi n'ait plus qu'à finir; et c'est au contraire ici qu'elle recommence. C'est dans le secret de ses guerres intérieures que cette âme intrépide s'était préparée aux luttes publiques où le maiheur des temps allait la précipiter, où elle devait pécher par l'emportement de son zèle, et se faire tout pardonner par la pureté de ses intentions.

Les dissensions que Jacopone avait cru fuir en quittant le monde l'attendaient dans l'Église et jusque dans la paix apparente du cloître. Au moment où il entrait chez les Frères Mineurs, cette grande famille s'était divisée en deux partis. D'une part, on commençait à se relâcher de la pauvreté primitive, à demander l'adoucissement d'une règle écrite, disait-on, plus pour les anges que pour les hommes. D'un autre côté, le petit nombre des rigides prétendaient retourner à l'ancienne austérité en secouant l'autorité des supérieurs, qu'ils trouvaient complices des abus. Les premiers avaient pour eux la possession des dignités de l'Ordre, la gravité d'une vie sédentaire : on les nommait Conventuels. Les seconds étonnaient le monde par la sincérité de leur pénitence; et^ comme ils gardaient mieux l'esprit de la règle, on les appelait les Frères Spirituels. Ce fut de ce côté que le désirdesouffrir et d'expier jeta Jacopone; et les événements semblèrent d'abord lui donner raison(l).

(1) Epistola S. Bonaventuras, anno 1266. Waddiug, Annales Minor, ad ann. 1278, 1282. Tosti, Storia di Bonifaxio VI U, lib. III, p. 184. Je saisis avec em-

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11 arriva qu'en 1294, le Sainl-Siége étant vacant depuis vingt-sept mois, les cardinaux s'accordèrent à finir le veuvage de l'Église et à lui donner pour chef un saint en la personne de l'ermite Pierre de Momme. Quand l'austère vieillard, tiré de sa cellule et couronné sous le nom de Célestin Y, eut pris le gouvernement du monde chrétien, tout son zèle se déclara pour la stricte observance des règles monastiques : les Frères Spirituels obtinrent de lui le privilège de vivre selon la première rigueur de l'Ordre, dans des couvents séparés et sous des supérieurs de leur choix. Ce bienfait devait toucher Jacopone; il montra sa reconnaissance en homme moins jaloux de plaire à ses amis que de sauver leurs âmes. 11 adressa au nouveau Pontife une épître envers, dont les rudes avertissements s'accordaient mal a^ec le langage ordinaire des cours : c< Que vas-tu faire» « Pierre de Morrone? Te voilà vena à l'épreuve : nous c< verrons l'œuvre que préparaient les contemplations « de ta cellule. Si tu trompes Tatlente du monde, ma- « lédiction s'ensuivra. — Comme la flèche vise au but, « ainsi le monde entier regarde vers toi : si tu ne tiens <i la balance droite, c'est à Dieu qu'on appellera de tes « jugements. — Je ressentis pour toi une grande amorce tume de cœur, quand sortit de ta bouche ce mot : « Je le vetiXy qui te mit sur le cou un joug assez lourd « pour faire craindre ta damnation. — Défie-toi des béc< néficiers, toujours affamés des prébendes. Leur soif

pressement Toccasion de citer ce livre éloquent, où le savant prieur du mont Cassin a publié des documents qui manquaient à lliistoire.

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