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c< est telle, que nul breuvage ne l'éteint. — Garde-toi a des concussionnaires ; ils te montreront blanc ce qui « est noirL Si tu ne sais t'en défendre, tu chanteras un k triste chant (1). »
Les cris d'alarme de Jacopone ne trouvaient que trop d'accès anprès de Gélestin, déjà effrayé des périls du pontificat. Le vieil anachorète se vit avec terreur seul au sommet de ce tourbillon d'intérêts, de passions et de discordes qui menaçait d'emporter la chrétienté, et que la main des papes les plus fermes avait eu peine à contenir. Au bout de cinq mois, il abdiqua et reprit le chemin de son désert. Les cardinaux lui donnèrent pour successeur Benoît Gaetani, si célèbre et si calomnié soUs Je nom de Boniface YIIL Le caractère énergique de Boniface, sa science profonde du droit canonique et civil, une longue vie usée dans les affaires contentieuses de l'Église, tout en lui annonçait un homme d'État. Mais il était permis de craindre que les qualités du prince séculier ne gênassent l'âme du prêtre, et que ce canoniste consommé ne poussât quelquefois l'amour de la justice jusqu'à l'oubli de la miséricorde. Telles pouvaient être les appréhensions de Jacopone, lorsque le Pape, troublé par une vision singulière, le consulta. Il avait vu, disait-il, une cloche sans battant, et
(1) WTadding, ad ann. 1294. Jacopone da Todi, Poésie spirituali, lib. I, Bat. 15 :
Gbe farai, Pier da Morrone?
Se' venuto al paragone.
Vederemo il lavorato / Che in cella hai contemphto.
iflî LE B1E5HEGRE0X
dont la circonférence embrassait toute la terre, a Sache a Votre Sainteté, répondit le religieux, tfue la grana deur de la cloche désigne la puissance pontificale qui a embrasse le monde. Mais prenez garde qne Te battant a ne soit le bon exemple que vous ne donnerez pas (1) ! » Ces présages sinistres semblèrent se réaliser aux yeux de Jacopone lorsque Boniface, révoquant les concessions de son prédécesseur, supprima les privilèges des Frères Spirituels et les remit sous Tobéissance des supérieurs Conventuels. Au moment où un coup si funeste frappait les ardents réformateurs de l'Ordre de Saint-François, des rumeurs étranges commençaient à se répandre. On accusait Boniface d'avoir extorqué l'abdication de Gélestin Y en l'effrayant par des bruits nocturnes; d'avoir jeté le saint vieillard dans une prison pour l'y faire mourir de la main des bourreaux. Rien n'était vrai dans ces récits : mais le mécontentement les semait, la crédulité les recueillait; et les consciences trompées commençaient à se demander si l'on pouvait reconnaître pour le vicaire du Christ le meurtrier d'un saint, si l'abdicarion de Célestin était licite, le pouvoir de Boniface légitime. Voilà les formidables questions
(1) Wadding. tom. V, ad ann. 1298.
La mémoire de Boniface VIII, indignement calomniée, a été honorablement défendue par Mgr Wiseman {Dublin Review, om. XV, n" 22) et par D. Tosti (Stoiia di Bonifazio Vlll). Je me suis attaché premièrement au témoignage impartial et oculaire du cardinal de Saint-Georges, ensuite au jugement des historiens les plus désintéressés et les plus graves, tels que Mansi et Dœllinger. Mansi me parait avoir caractérisé Boniface Vlll avec une équité parfaite : « Ingénies animi dotes contulit, quanquam saeculari principatui quam ccclesiastico apUores. » (Annal, eccles., ad ann. 1503.)
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qui se soulevaient de toutes part^ quand, le 10 mai 1297^ deux cardinaux ennemis du Pape, Jacques et Pierre Goloona, réunis avec un petit nombre de leurs partisans' au château de Lunghezza, près de Rome, osèrent protester, par un acte solennel, contre l'élection de Boniface VIII, et, comme usurpateur du Saint-Siège, le citèrent au jugement du prochain concile universel (1). Jacopone eut le malheur de paraître dans l'acte, comme témoin requis pour en certifier l'authenticité; par conséquent il encourut l'excommunication qui frappa les deux cardinaux et leurs adhérents. Il résidait depuis trois mois au couvent que les Frères Spirituels avaient encore dans la ville de Palestrina, fief des Colonna et leur principale forteresse. C'était de là, c'està-dire d'un lieu ennemi, où toutes les accusations trou-
(1) Dupuy, Preuves du différend de Philippe le Bel avec Boniface VUI :
€ Actum in Castro Longetiœ in territorio romano, in domo domini Pétri de Comité, praesentibus venerabilibus viris Richarde do Montenigro, praeposito Remensi ; et domino Tommasio de Montenigro, archidiacono Rhotomagensi ; dom. Jacobodc Labro, canosico Carnutensi ; magistro Alberto de Gastlniate, canonico Ëbredunensi; magistro Jokmne de Gallicano, domini papae scriptore, canonico ecclesiae S. Reguli Silvanectensis ; ac religiosis viris fratre Jacobo Benedicti de Tuderto, fratre Deodato Rocci de Montepeucstrino, ac fratre Benedieto de Perusio, ordinis Fratrmn Minorum, testibus ad prsemissa vocatis specialiter et rogatis, sub anno Domini HCGxcvii, décima indictione, die Vcneris, deciraa mcnsis mai, in aurora antc solis ortum. »
J*ai rapporté ces signatures, parce que j'y remarque, parmi les adhérents des Colonna, cinq archidiacres ou chanoines des églises de Reims, Rouen, Chartres, Embrun et Senlis. Je crois reconnaître ici une trace de la politique de Philippe le Bel, dont les émissaires semblent déjà traiter avec les ennemis de Boniface VIII, à une époque où la querelle du roi et du pape était encore loin de ses derniers éclats.
vaient foi^ qu'il avait jugé la question qui divisait les esprits ; et^ par une de ces illusions que Dieu permet pour humilier la sagesse des hommes, dans une affaire si capitale, l'ancien jurisconsulte, le théologien, le pénitent, se trompa. Mais son erreur fut celle d'un cœur passionné pour Thonneur de l'Église et déchiré de ses plaies. Toute la tristesse de ces jours de scandale se fait sentir dans les vers suivants, on je trouve bien moins de colère que d'amour : c< L'Église pleure, elle pleure et c< se lamente, elle sent tout le malheur d'une détes- « table condition. - très-noble et douce mère, pour- « quoi pleurer? Tu semblés souffrir de grandes douce leurs. Conte-moi ce qui te fait pousser des plaintes « sans mesure. — Mon lils, si je pleure, j'en ai bien c< sujet : je me vois sans père et sans époux. J'ai perdu « enfants, frères et neveux; tous mes amis sont captifs « et chargés de liens. — Les miens j«idis vivaient en c( paix : maintenant je les vois en discorde; les infidèles ce m'appellent immonde, à cause du mauvais exemple c< que mes enfants ont ^emé. — Je vois la pauvreté " « bannie... Us ont remis en honneur l'or et l'argent. « Mes ennemis ont fait ensemble un grand festin ; toute « bonne coutume s'est évanouie. De là mes larmes et a mes gémissements... — Où senties patriarches pleins « de foi... les prophètes pleins d'espérance?... Où sont « les apôtres pleins d'amour... et les martyrs pleins de ce force?. . . — Où sont les prélats justes et fervents, dont c< la vie faisait le salut des nations? La pompe, la puisée sance et les grandeurs sont venues me gâter une si
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« noble compagnie. — Où sont les docteurs pleins de sa- « gesse? J'en vois beaucoup qui ont grandi en science^ « mais leur vie ne s'accorde point avec mes lois. Ils « m'ont foulé aux pieds, jusqu'à désoler mon cœur. — « religieux ! votre tempérance faisait jadis mon plaisir. ce Maintenant^ je vais visitant tous les monastères : il en « est peu où mon âme soit consolée... — Nul n'accourt « à mes cris. Dans tous les États je vois le Christ mort. (!t ma vie ! ô mon espoir ! ô ma joie ! Dans tous les « cœurs^ mon Dieu, je te vois étouffé (1) ! »
Hais, si l'amour trompé inspirait ces lamentations, la politique des Colonna s'en servait. Les plaintes du pénitent de Todi, soutenues de l'autorité de son nom, portées sur les ailes de la rime et du chant, allaient susciter des ennemis à Boniface YllI d'un bout à l'autre de Tltalie. C'est vers le même temps que les biographes de Jacopone fixent la date d'une satire trop célèbre, où l'on aperçoit, derrière le Franciscain fourvoyé, la main des hommes d'Etat qui le poussent : la chanson italienne prépare les voies aux griefs articulés bientôt après par les jurisconsultes de Phihppe le Bel : « pape Boniface! « tu as joué beaucoup au jeu de ce monde : je ne pense « pas que lu en sortes content. — Comme la salaman-
(1) Wadding, ad ann. 1298. Jacopone, Poésie spintiiali, IV, iv :
Piange la Ecclcsia, piangc e doluni, Sente Tortura di pcssimo stalo.
En ce qui touche le relâchement des prélats, Jacopone n a pas d'expressions si hardies qui n'aient été égalées par saint Bernard (EpistoL 42 ; IwmiL A) et par saint Antoine de Padoue (Opéra, Paris, 1641, p. 261).
a dre vit dans le feu, ainsi dans le scandale tu trouves « ta joie et ton plaisir. — Tu tournes ta langue contre « toute règle religieuse, et tu profères le blasphème au « mépris de toute loi. — Ni roi, ni empereur, ni quelce que autre que ce fût, ne te quitta jamais sans empor- « ter une cruelle blessure. — criminelle avarice! « soif prodigieuse, capable de boire tant d'argent et a d'être encore altéré^! » Il faut assurément détester ce langage ; mais il faut rappeler que Jacopone, égaré, croyait flétrir un usurpateur, et non le chef légitime de l'Ëglise. 11 faut enCn considérer le péril d'un siècle de luttes où deux grands esprits peuvent se rencontrer sans se reconnaître, et employer à se combattre des armes qu'ils devaient réunir pour le service de Dieu. D'autres se scandaliseront d*un tel spectacle : nous pouvons nous y instruire. Nous y apprendrons, pour les temps de discorde, à croire la vertu possible dans des rangs qui ne sont pas les nôtres, et à mesurer nos coups dans la mêlée, puisqu'ils peuvent tomber sur des adversaires dignes de tous nos respects (1).
(\) pap:i Bonifazio,
Molto haï jocato al raondo.
Penso che jocondo Non te porrar partire.
Cette satire, omise dans rédition de Venise, 1017, se retrouve dans rédition princeps (Florence, \ 490) et dans deux manuscrits de la Bibliothèque nationale. Elle est attribuée à Jacopone par ses biographes. Mais tous la supposent composée avant la captivité du poète, tandis qu^on y trouve deux allusions incontestables à Tattentat d'Anagni et à la mort de Boniface VIII.
Fu la tua invenzionc,
Subilo in ruina 1 ^
Preso eri in tua magione,
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La faute du Religieux était grande : la pénitence fut terrible. Lorsqu'en septembre 1298 Boniface, après un long siège, eut réduit Palestrina, Jacopone expia ses vers au fond d'un cachot. Lui-même nous décrit le lieu souterrain où il fut enfermé « comme un lion, » les chaînes qu'il traînait retentissant sur le pavé, la corbeille où le geôlier lui laissait son pain de chaque jour, l'égout au bord duquel il se penchait pour étancher sa soif. Mais le vieux pénitent se riait de ces rigueurs. On ne pouvait, disait-il, lui faire plus de mal qu'il ne s'en voulait. Il y avait trente ans qu'il priait Dieu de le punir; et, dans la joie de se voir exaucé, il mêlait ses chants au bruit de ses fers (1).
E nullo se trovone A potcr te garirc.
Et plus loin
Pensa vi per augurio Lavita prolungare...
Vedemo per penato La vita stcrminare.
Puis vient le récit d'une orgie qui aurait profané Téglise de Saint-Pierre, un des jours les plus augustes de la semaine sainte. On reconnaît là les accusations portées contre Boniface après sa mort ; mais on ne reconnaît ni la sainteté de Jacopone, ni sa verve, ni Féclat de son style.
Peut-être les contradictions et les nombreuses variantes des textes imprimés et manuscrits nous permettraient une conjecture qui lèverait toutes les difficultés. Jacopone aurait écrit contre Boniface, encore tout-puissant, les premières stances de la chanson qui, circulant ensuite parmi les ennemis du pape, se serait grossie d'allusions nouvelles, de récits fabuleux, de sacrilèges invectives. Ainsi déchargerions-nous la mémoire du poëte en lui étant la moitié de sa mauvaise action et de ses méchants vers.
(1) Jacopone, Poésie spirittiali, lib. I, sat. 16 :
Cbe farai, fra Jacopone, Gh* erse' giunto al paragonc?
Fui al monte Pelestrina
Cependant cet homme invincible aux souffrances plia sous l'excommunication. Dans le silence du cachot, il eut le temps de considérer la cause pour laquelle il se trouvait mis au ban de la chrétienté. Il se vit seul dans la disgrâce de Dieu et des hommes, pendant que les auteurs mêmes du schisme, les Golonna, en habits de deuil et la corde au cou, étaient allés se jeter aux pieds de Boniface, désormais chef incontesté de l'Ëglise universelle. Il se rendit enfin, et demanda grâce dans des vers qui respirent encore la fierté d'une âme mal domptée. Le prisonnier y défie son vainqueur et son juge; il lui propose un nouveau genre de combat: « Absous-moi, dit-il, et laisse-moi les autres peines jusce qu'à l'heure de quitter ce monde. Frappe tant qu'il « te plaît, je m'assure de vaincre à force d'aimer. Car c( je porte au cou deux boucliers sous lesquels je c< ne crains pas de blessure : le premier, d'un dia- « mant éprouvé, c'est la haine de moi-même; l'autre, « d'une escarboucle flamboyante, c'est l'amour d'au- « trui (1). » Boniface ne répondit point à copieux défi. Les mois s'écoulèrent, et avec Tan 1300 s'ouvrit le jubilé universel, où le souverain Pontife convoquait les fidèles de toute la terre. Du fond de sa prison, Jacopone entendit les cantiques des pèlerins qui passaient,
Anno e mezzo in disciplina :
Pigliai quivi la malina,
Onde n* haggio questa prigîone, etc.
(1) Jacopone, Poésie spirituali, lib. I, sat. 17 :
papa Bonifazio,
lo porto il tuo prefatio.
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traînant leurs enfants avec eux, et portant sur leur dos leurs vieux pères pour aller chercher le pardon au lombeau des apôtres. Et, pendant que deux cent mille étrangers à la fois inondaient les basiliques de Rome, pendant que les pécheurs repentants y trouvaient la paix, lui, tout brisé d'austérités, il n'avait part ni aux joies, ni aux prières, ni aux sacrements du peuple chrétien. Il adressa donc au Pape une seconde lettre, plus humble et plus suppliante (1) :
a Le pasteur, pour mon péché, m'a mis hors de la « bergerie; et mes bêlements ne m'en font point rou- « vrir la porte. pasteur! pourquoi ne point te réveiller c< à mes gémissements? I^ongtemps j'appelai, mais je c< ne fus pas entendu.
« Je suis comme l'aveugle qui criait sur le chemin, a Quqnd les passants le reprenaient, il ne criait que « plus fort : « Dieu! prenez pitié de moi. — Que me « demandes-tu? dit le Seigneur. — Seigneur, que je a revoie la lumière ! que je puisse à haute voix chanter a VHosanna des enfants! »
a Je suis le serviteur du centurion, et je ne mérite c< point que tu descendes sous mon toit. Il suflit que par <c écrit me soit donnée Tabsolution : ta parole me tirera <c du milieu des pourceaux.
a II y a trop longtemps que je reste couché sous le a portique de Salomon, au bord de la Piscine. Un grand
(1) Jacopone, Poésie spirituali, lib. I, sat. 19 :
Il pastor, per mio peccato, Posto m'ha fuor deî' ovilo.
« mouvement s'est fait dans les eaux en ces jours de c< pardon. Le temps passe, et j'attends encore qu'il me « soit dit de me lever, de prendre mon lit, et de rec< tourner à ma demeure...
a La jeune fille était morte dans la maison du chef de a la synagogue. Pire est la condition de mon âme, tant c< lui pèse le joug de la mort. Je te prie de me tendre la « main et de me rendre à saint François, pour qu'il « me donne ma place à table, à côté de mes frères.
« Destiné à l'enfer, j'en touche déjà la porte. La Re- « ligion, qui fut ma mère, mène un grand deuil avec « tout son cortège. Elle voudrait entendre ta voix puisc< santé me dire : « Vieil homme, lève toi. » Alors se « changeront en cantiques de joie les pleurs qu'elle « a versés sur ma vieillesse. »
Des supplications si touchantes ne fléchirent pas la sévérité de Boniface VIII. On raconte même qu'un jour, passant devant le cachot où languissait Jacopone, il se pencha vers les barreaux : « Eh bien, Jacques, lui criac< t-il, quand sortiras-tu de prison? — Saint-Père, ré- « pondit le religieux, quand vous y entrerez. » La prédiction ne tarda pas à s'accomplir. Le 7 septembre de l'an 1303, Sciarra Colonna, neveu des cardinaux de ce nom, et Guillaume de Nogaret, émissaire de Philippe le Bel, entraient dans Ânagni à la tête de trois cents chevaux, forçaient les portes du palais et porlaienl une main sacrilège sur le Pontife, qui, un mois après, en mourut de douleur. Toute la chrétienté s'émut à ce récit. Plusieurs même parmi les ennemis politiques de